A MONSIEUR DE MAUCROIX
10 février 169$.
Tu te trompes assurément, mon cher ami, s’il est bien vrai, comme M. de Soissons (2) me l’a dit, que tu me croies plus malade d’esprit que de corps. I1 me l’a dit pour tâcher de m'ins-
(a) Cette lettre, dont on ne possédait jusqu'ici que les fragments publiés par Mañcroix, a été restituée récemment dans son intégrité, en une plaquette de luxe, par les soins de la Société des Bibliophiles lyonnais. Voici le passage où se trouve la phrase que nous citons : « Hier, un des aumosniers de M. Parchevesque de Reims me rencontra; c'est un blond, homme de musique et qui a ce me semble la voix fort belle, il me dit que tu te plaignoïs de ma paress+, je pense pourtant Vavoir écrit depuis le voyage de Chasteau-Thierry ; il me dit aussi que fu te portes à merveille, j'en suis ravi, j'espère que nous attraperons tous deux les quatre-vingts ans. »
{2 Silleri, évêque de Soissons, membre de l'académie française.
pirer du courage, mais ce n’est pas de quoi je manque. Je t’assure que le meilleur de tes amis n’a plus à compter sur quinze jours de vie. Voilà deux mois que je ne sors point, si ce n’est pour aller un peu à l’Académie, afin que cela m'amuse. Hier, comme j'en revenais, il me prit, au milieu de la rue du Chantre, une si grande faiblesse, que je crus véritablement mourir. O mon cher! mourir n’est rien : mais songes-tu que je vais comparaître devant Dieu? Tu sais comme j'ai vécu. Avant que tu reçoives ce billet, les portes de l'éternité seront peut-être ouvertes pour moi.
Effrayé de l'état alarmant dans lequel ce billet lui montrait l'ami le meilleur et le plus cher qu'il ait eu jamais en sa vie, Maucroix répondit par cette lettre qui n'est pas précieuse seulement par les sentiments qu'elle exprime, mais encore par cette affirmation que jusqu'à la fin La Fontaine puisa, dans la bonté de Racine, une consolation et un réconfort de tous les instants.