‹ La Fontaine:Chapitre 17 sur 121 · A M. DE MAUCROIX · texte numérisé non relu

A M. DE MAUCROIX

Ce samedi matin (septembre 1661).

Je ne puis te rien dire de ce que tu m’as écrit sur mes affaires; mon cher ami elles [ne] me touchent pas tant que le malheur qui vient d'arriver au surintendant. Il est arrêté, et le roi est violent contre lui, au point qu’il dit avoir entre les mains des pièces qui le feraient pendre. Ahl s’il le fait, il. sera autrement cruel que ses ennemis, d'autant qu’il n’a pas, comme eux, intérêt d’être injuste. Mme de B. (1) a reçu un billet où on lui mande qu’on a de l'inquiétude pour M. Pellisson : si çà est, c’est encore un grand surcroît de malheur. Adieu, mon cher ami, [je] t'en dirais beaucoup davantage, si j'avais l'esprit tranquille présentement; mais la prochaine fois, je me dédommagerai ; pour aujourd'hui

…… Feriuni summos Fulmina montes.

L'inquiétude touchant Pellisson dont cette lettre fait foi ne tarda point de devenir une réelle angoisse. En effet, tandis que Gourville et Saint-Evremond, compromis, s'exilaient, que Mme de Sévigné même était soupçonnée, l'on arrêtait le serviteur le meilleur de Fouquet. Pour le Bonhomme vraiment trop naif, trop doucement rêveur pour être jamais mêlé à aucun complot, on ne l'inquiéta pas; mais nul événement ne lui fut jamais plus sensible; le fidèle attachement qu'il avait voué au surintendant, les

(1) Mme de Plessis-Bellière.

craintes qu'il ressentait sur la vie de ce dernier, lui arrachèrent, dans l'Elégie aux nymphes, l'un des cris les plus beaux de douleur qu'un poète laissa échapper jamais.

POUR M FOUQUET AUX NYMPHES DE VAUX Gé)

Remplissez l’air de cris en vos grottes profondes ; Pleurez, nymphes de Vaux, faites croître vos ondes, Et que l’Anqueuil enflé ravage les trésors

Dont les regards de Flore ont embelli ses bords.

On ne blâmera pas vos larmes innocentes ;

Vous pouvez donner cours à vos douleurs pressantes ; Chacun attend de vous ce devoir généreux ;.

Les Destins sont contens ; Oronte est malheureux. Vous l’avez vu naguère au bord de vos fontaines, Qui sans craindre du sort les faveurs incertaines, Plein d’éclat, plein de gloire, adoré des mortels, Recevait les honneurs qu’on ne doit qu'aux autels. Hélas! qu’il est déchu de ce bonheur suprême !

Que vous le trouveriez différent de lui-même !

Pour lui les plus beaux jours sont de secondes nuits : Les soucis dévorans, les regrets, les ennuis,

Hôtes infortunés de sa triste demeure,

En des gouffres de maux le plongent à toute heure.

Voilà le précipice où l’ont enfin jeté

Les attraits enchanteurs de la prospérité !

Dans les palais des rois cette plainte est commune ; On n’y connaît que trop les jeux de la Fortune, Ses trompeuses faveurs, ses appas inconstans ;

Maïs on ne les connaît que quand il n’est plus temps. Lorsque sur cette mer on vogue à pleines voiles, Qu'on croit avoir pour soi les vents et les étoiles, Il est bien‘malaisé de régler ses désirs ;

Le plus sage s'endort sur la foi des zéphyrs. Jamais un favori ne borne sa carrière ;

Il ne regarde pas ce qu'il laisse en arrière.

Et tout ce vain amour des grandeurs et du bruit Ne le saurait quitter qu'après lavoir détruit. Tant d'exemples fameux que l’histoire en raconte Ne suffisaient-ils pas, sans la perte d’Oronte?

Ah si ce faux éclat n’eût pas fait ses plaisirs,

Si le séjour de Vaux eût borné ses désirs,

Qu'il pouvait doucement laisser couler son âge! Vous n’avez pas chez vous ce brillant équipage, Cette foule de gens qui s’en vont chaque jour Saluer à longs flots le soleil de la Cour :

Mais la faveur du ciel vous donne en récompense Du repos, du loisir, de l’ombre et du silence,

Un tranquille sommeil, d’innocens entretiens ;

Et jamais à la cour on ne trouve ces biens.

Mais quittons ces pensers : Oronte nous appelle. Vous, dont il à rendu la demeure si belle, Nymphes, qui lui devez vos plus charmans appas Si le long de vos bords Louis porte ses pas, Tâchez de l’adoucir, fléchissez son courage ;

Il aime ses sujets, il est juste, il est sage ;

Du titre de clément rendez-le ambitieux :

C'est par là que les rois sont semblables aux dieux. Du magnanime Henri qu’il contemple la vie; Dès qu’il put se venger il en perdit l'envie. Inspirez à Louis cette même douceur.

La plus belle victoire est de vaincre son cœur. Oronte est à présent un objet de clémence ;

S'il a cru les conseils d’une aveugle puissance,

Il est assez puni par son sort rigoureux ;

Et c’est être innocent que d’être malheureux.

Le poète ne s'en tint au reste pas à ce seul appel éloquent; le procès de son protecteur ne ralentit pas son zèle. et, tandis que Pellisson, malgré ses malheurs personnels, continuait de préparer, jusque dans le cachot, ces divers discours pour le surintendant dont Voltaire a comparé l'éloquence à celle de Cicéron, le Bonhomme entreprenait d'écrire une ode au roi « pour M. Fouquet ». C'est à cette occasion que La Fontaine correspondit avec le captif, alors détenu à la Bastille, et sollicita pour ses vers touchants

l'approbation de celui même qu'il voulait défendre. Cette lettre ne fait point honneur seulement à La Fontaine, mais aussi à Fouquet; elle témoigne avec quelle grandeur d'âme, quelle « tranquillité admirable (1) » le surintendant discutait avec ses amis de l'opportunité de tout ce qui touchait sa cause.

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