‹ La Fontaine:Chapitre 16 sur 121 · DANSE DE L'AMOUR · texte numérisé non relu

DANSE DE L'AMOUR

Je dormais d’un profond sommeil, et, en dormant, il me sembla que je me promenais à Mainsy, qui n’est pas loin de Vaux ; et que, dans un pré tout bordé de saules, j’apercevais Cythérée, l'Amour et les Grâces, avec les plus belles nymphes des environs, dansant au clair de la lune. L'assemblée me parut fort belle, et le bal fort bien éclairé : un million d’étoiles servaient de lustres. Pour les violons, je n’y en entendis pas un : c'était aux chansons que l’on dansait. J’arrivai sur le point que l'Amour commença ces paroles :

« L'autre jour deux belles Tout haut se vantaient Que, malgré mes ailes, Elles me prendraient.

Gageant que non, je perdis, Car l’une m’eut bientôt pris.

« Aminte et Sylvie,

Ce sont leurs beaux noms :

Le ciel porte envie

A mille beaux dons,

(1) Mme Fouquet.

SONGE DE VAUX

A mille rares trésors Qu'’ont leur esprit et leur corps.

« Tout mortel, de l’une Craint les blonds cheveux, De sa tresse brune L'autre fait des nœuds, Par qui les dieux attachés Se trouvent fort empêchés.

« Sylvie a la gloire De m’avoir dompté, Et cette victoire . A fort peu coûté :

La belle n’eut seulement Qu’à se montrer un moment.

« Autour de ses charmes Me voyant voler, .. Vénus toute en larmes Eut beau m'appeler :

Celui qui brûle les dieux Se brûle à de si beaux yeux.

« Leur éclat extrême

À su m’enflammer.

Le sort veut que jaime,

Moi qui fais aimer ; On m’entend plaindre à mon tour, Et l’Amour à de l’amour. »

Ainsi dans la danse Cupidon pleurait,

Et tout en cadence Parfois soupirait, Priant tout bas les Zéphyrs

D'aller porter ses soupirs.

ACANTE SE PROMÈNE À LA CASCADE : SINGULIÈRES FAVEURS QU’IL Y REÇUT DU SOMMEIL

Après que les Grâces se furent retirées, je me trouvai en état de continuer mes promenades, et d'achever de voir les raretés de ce beau séjour : il me fut pourtant impossible de quitter si tôt un endroit où il m'était arrivé des choses si étonnantes. J'y passai donc tout le reste de la nuit, repensant tantôt à la chanson de l’Amour, tantôt aux beautés de Vénus et à celles des Nymphes et rappelant en ma mémoire leurs paroles, leurs actions, toutes les circonstances de l'aventure, Enfin, je dis adieu à ces prés, et sortis du parc de Mainsy, non point par le chemin qui m'y avait amené : j'en pris un autre, que je crus me devoir conduire en des lieux où je trouverais des beautés nouvelles. Cependant la nuit avait reployé partie de ses voiles, et s’en allait les étendre chez d'autres peuples. Quelques rayons s’apercevaient déjà vers l'orient.

Les premiers traits du jour sortant du sein de l'onde Commençaient d’émailler les bords de notre monde ; Sur le sommet des monts l'ombre s'éclaircissait ;

Aux portes du matin la clarté paraissait ;

De sa robe d’hymen l’Aurore était vêtue :

Jamais telle à Céphale elle n’est apparue.

Je voyais sur son char éclater les rubis,

Sur son teint le cinabre, et l’or sur ses habits :

D'un vase de vermeil elle épanchait des roses.

Qui n'eût jugé qu'elle s’était fardée tout exprès dans le dessein de me débaucher du service que j'ai voué au dieu du sommeil? Les hôtes des bois, qui avaient chanté toute la nuit pour me plaire, n'étant pas encore éveillés, je crus qu’il était de mon devoir de saluer en leur place ce beau séjour ; ce que je fis par cette chanson :

Fontaines, jaillissé Herbe tendre, croissez Le long de ces rivages ; Venez, petits oiseaux,

SONGE DE VAUX

Accorder vos ramages Au doux bruit de leurs eaux.

Vous vous levez trop tard; L'Aurore est sur son char, Et s'en vient voir ma belle :

Oiseaux, chantez pour moi ; Le dieu d'amour m'appelle, Je ne sais pas pourquoi.

Tandis que je faisais résonner ainsi les échos, le soleil s'approchaït très sensiblement de notre hémisphère, et me découvrait, les unes après les autres, toutes les beautés du canton où mes pas s'étaient adressés.

Dans la plus large de ces allées, j’aperçois de loin une nymphe (ce me semblait) couchée sous un arbre, en la posture d’une personne qui dort. J'étais tellement accoutumé à la vue des divinités, que, sans m'’effrayer en aucune sorte de la rencontre de celle-ci, je résolus de m’approcher d’elle : mais, à la première démarche, un battement de cœur me présagea quelque chose d’extraordinaire. Je ne sais quelle émotion, dont je ne pouvais deviner Ja cause, me courut par toutes les veines. Et quand je fus assez près de ce rare objet pour le reconnaître, je trouvai que c’était Aminte, sur qui le sommeil avait répandu le plus doux charme de ses pavots. Certes, mon étonnement ne fut pas petit; mais ma joie fut encore plus grande. Cette belle nymphe était couchée sur des plantes de violettes ; sa tête à demi penchée sur un de ses bras, et l’autre étendu le long de sa jupe. Ses manches, qui s'étaient un peu retroussées par la situation que le sommeil lui avait fait prendre, me découvraient à moitié ses bras si polis. Je ne sus à laquelle de leurs peautés donner l'avantage, à leur forme ou à leur blancheur, bien que cette dernière fit honte à l’albâtre. Ce ne fut pas le seul trésor que je découvris en cette merveilleuse personne. Les Zéphyrs avaient détourné de dessus son sein une partie du linomple qui le couvrait, et s’y jouaient quelquefois parmi les ondes de ses cheveux. Quelquefois aussi, comme s'ils eussent voulu m’obliger, ils les repoussaient. Je laisse à penser si mes yeux surent profiter de leur insolence : c'était même une faveur singulière de pouvoir goûter ces plaisirs sans manquer au respect. Je n’entreprendrai de décrire ni la blancheur ni les autres merveilles de ce beau sein, ni l’admirable proportion de la gorge, qu’il était aisé de

remarquer malgré le linomple, et qu’une respiration douce contraignait parfois de s’enfler. Encore moins ferai-je la description du visage; car que pourrais-je dire qui approchât de la délicatesse des traits, de la fraîcheur du teint, et de son éclat? En vain j’emploierais tout ce qu’il y a de lis et de roses ; en vain je chercherais des comparaisons jusque dans les astrès : tout cela est faible, et ne peut représenter qu’imparfaitement les charmes de cette beauté divine. Je les considérai longtemps avec des transports qui ne peuvent s’imaginer que par ceux qui aiment. Encore est-ce peu de dire transport ; car, si ce n’était véritable enchantement, c'était au moins quelque chose qui en avait l'apparence : il semblait que mon âme fût accourue tout entière dans mes yeux. Je ne songeai plus ni à cascades ni à fontaines; et comme, au commencement de mon songe, ‘ j'avais oublié Aminte pour Vaux, il m’arriva en échange d’oublier Vaux pour Aminte, dans ce moment. Tandis que mes yeux étaient occupés à un exercice si agréable, je ne sais quel démon (le dois-je appeler bon ou mauvais?)}, je ne sais, dis-je, quel démon me mit en l'esprit qu’il n’était pas juste que tout le plaisir fût pour eux ; que ma bouche méritait bien d’en avoir sa part; enfin, qu’un baiser cueilli sur celle d’Aminte devait être une chose infiniment douce, et aussi douce que pas une de ces délices dont l’Amour récompense ceux qui le servent fidèlement. D’un autre côté, la raison me représentait que c'était se mettre au hasard de fâcher Aminte, et que, l’éveillant, je détruirais mon plaisir moi-même. Ces dernières considérations furent les plus fortes : le respect et la crainte ne m’abandonnèrent point dans cette occasion périlleuse.

Enfin, un rossignol éveilla la belle, qui, s'étant levée avec précipitation, me regarda d'un œil de colère, et voulut s’enfuir sans daigney me dire aucune chose. Je crois que l’étonnement et la honte lui fermaient la bouche, car elle s’aperçut incontinent du désordre que les Zéphyrs avaient fait autour de son sein. Je la retins par la jupe; et, après avoir fléchi le genou : « Je ne sais pas, dis-je, en quoi mes yeux peuvent vous avoir offensée : il n’y a que vous au monde qui vouliez défendre jusqu'aux regards. Les dieux, qui savent le plaisir que j'ai à vous contempler, m’en ont donné des commodités que je n'avais point encore eues : aurais-je négligé cette faveur ? Encore n’en ai-je pas tiré tout l’avantage que je pouvais : il m'était aisé de cueillir un baiser sur vos yeux et sur votre bouche.

SONGE DE VAUX == 37

« Ces.lèvres où les cieux ont mis tant de merveilles Auraient pu m’excuser ; Et tout autre que moi, les voyant si vermeilles, Eût voulu les baiser.

Pour voir de ce bel œil briller toutes les armes, - On l'aurait éveillé.

Je n’ai point cru l’ Amour, le Sommeil, et vos charmes, Qui me l'ont conseillé, Pourquoi donc voulez-vous m’ôter votre présence? Attendez un moment ; Car enfin.je prétends mériter récompense, Et non pas châtiment.

Que je sache du moins quelle heureuse aventure Vous amène en ces lieux :

L'art y brille partout, cependant la nature Est plus belle en vos yeux.

Flore, au prix des appas de vos lèvres écloses, N’a rien que de commun :

Telle n’est la beauté ni la fraîcheur des roses, Ni même leur parfum: :

Le soleil peint les fleurs, en la saison nouvelle, De traits moins éclatans ; Et votre bouche, Aminte, efface la plus belle Des filles du printemps.

Mais n’avez-vous point vu dans Vaux une merveille, Qui fait, ainsi que vous, admirer son pouvoir? Si vous ne l’avez vue, Acante vous conseille De ne point partir sans la voir.

— Vous voulez, dit Aminte, parler de Sylvie. — C’est elle même que j'entends », répondis-je. Aminte rasséréna aussitôt son visage. « Rendez grâces, me dit-elle, au souvenir de cette incomparable” personne, et relevez-vous; car, non seulement je vous pardonne en sa considération, mais je veux bien aussi vous apprendre le sujet de mon voyage. On vous aura dit infailliblement ce qu’Oronte a fait publier touchant un écrin qui se doit donner aujourd’hui en sa présence : c’est à la plus grande fée de l’univers qu’on l’adjuge. J'ai cru que le charme dont je me sers était assez puissant pour mériter une telle gloire ; et, dans cet espoir, je suis accourue des climats où il est particulièrement reconnu. D'abord, je n’ai pas voulu me déclarer, ni me mettre sur les rangs comme ont fait les autres : mon

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dessein a été d'attendre que la cérémonie fût commencée, et de surprendre les juges et toute l'assistance par ma beauté. Mais, après avoir examiné les paroles d’une prophétie qui doit être la règle du différend, j'ai jugé qu’elles regardaient seulement les merveilles que l’art produit : or, vous savez que je ne mets point d'art en usage. Il y en a bien un pour se faire aimer ; il y en a un aussi pour paraître belle ; mais ces sortes d’arts ne sont pratiqués que par des beautés médiocres : jamais la mienne n’en eut besoin. Si bien que de me présenter inutilement, vous ne me le conseilleriez pas, outre que le charme qui est en Sylvie m'en empêche. Je ne l'avais point encore vue qu’hier; et comme elle se promenait dans ces jardins, je l’aperçus d’un endroit où j'étais cachée, J'en devins d’abord amoureuse, et dis en moi-même : Ou il ne s’agit pas ici de ce charme qui est particulièrement fait pour les cœurs, ou, s'il en est question, c'est à Sylvie que le prix est dû. De façon ou d'autre, il est inutile à moi de le disputer. J'avais donc fait résolution de m'en retourner dès aujourd’hui; et si vous aviez attendu encore quelques momens, je crois que vous ne m’auriez pas rencontrée. »

Je combattis longtemps les raisons d'Aminte, sans pouvoir lui persuader qu’elle demeurât, et que, si elle ne voulait demander le prix, tout au moins elle fit dans Vaux quelque épreuve de ses appas, puisque l’occasion en était si belle, et qu’il y avait tant de gloire à acquérir. « Ce n'est pas, ajoutai-je, que rien m’empêche de vous suivre dès à présent, ni le désir de voir toutes les merveilles de ce séjour, ni celui d'assister à un jugement si célèbre. Que si je veux vous accompagner, c'est moins pour ma satisfaction que parce que vous êtes en des lieux éloignés de votre demeure. — Je ne suis pas venue seule, repartitelle; ma compagnie doit être dans ces jardins, et assez près du lieu où nous sommes : ainsi je me passerai de vous aisément. Néanmoins, comme je ne serais pas fâchée de savoir à laquelle des quatre fées le prix sera adjugé, soyez présent à cette action, et me la venez tantôt raconter; je vous attendrai dans Mainsy. »

Je trouvai une bonté si extraordinaire dans le procédé d’Aminte, que je crus pouvoir cette fois l’entretenir sérieusement de ma passion. Je lui demandaï donc si elle serait toujours insensible. « Eh quoil me répondit-elle, osez-vous renouveler un propos que je vous ai défendu sur toutes choses de me tenir? Je n'avais pas voulu jusque-là vous dire franchement ma pensée; mais, puisque vous m'en donnez sujet, sachez

SONGE DE VAUX

que l’Amour est un hôte trop dangereux pour me résoudre à le recevoir. k

« Acante, voulez-vous que je verse des larmes, Et soupire à mon tour,

Et, lasse d’être belle, abandonne mes charmes Aux tourmens de l’Amour?

1 détruit l'embonpoint et rend la couleur blême ; 11 donne du souci.

J'aime trop mes appas, je m’aime trop moi-même Pour vous aimer aussi.

— Hélas! repris-je, que ne vous êtes-vous contentée de le penser, sans me le dire si ouvertement? Au moins me devriezvous laisser la liberté de me plaindre ; car enfin, puisque vous êtes tellement confirmée dans la résolution de ne point aimer, qu’appréhendez-vous de tous mes propos? — J’y suis véritablement confirmée, répondit Aminte ; mais je ne ferai que bien de me défier de moi-même. Je vous ai dit que l'Amour était un dangereux hôte ; mais je ne vous ai pas dit que ce ne fût un hôte agréable, malgré toutes les peines qu’il peut causer. J'ai encore une meilleure raison pour ne le pas loger en mon çœur, que toutes celles que je vous ai dites. — Quelle serait-elle cette raison? dis-je en soupirant ; y en peut-il avoir d’assez bonnes? — C'est, reprit Aminte, qu’il n’est pas toujours bienséant à notre sexe d’avoir de l’amour. Voilà le plus grand obstacle que vous ayez, et peut-être que j'aie aussi. — Ah! lui dis-je, ne faites point passer une erreur pour une raison. —C’est uneerreur, je vous l’avoue, repartit Aminte, mais elle a pris racine dans les esprits, et je n’entreprendrai pas la première de la réformer. C'est pourquoi contentez-vous, si vous le pouvez, de mon amitié, et de mon estime par conséquent ; car jamais l’une ne va sans l’autre. Je vous ai dit cent fois les moyens de les acquérir, et ne vous ai point dit, si j’en ai mémoire, qu’il fût besoin pour cela de me regarder si attentivement quand je dormirai, Mais je demeure avec vous plus longtemps que je n’avais résolu ; ik faut que j'aille chercher les personnes que j'ai quittées : ne me suivez point, et que je ne vous voie d aujourd’hui qu'après la cérémonie. »

A ces mots, elle s’en alla ; et je la suivis seulement des yeux, ne croyant pas que cela fût compris encore dans la défense. J'étais même fort satisfait des dernières choses qu’elle avait dites ; soit qu’elles vinssent de son mouvement, soit que. quelque

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dieu les lui eût fait dire. En m’entretenant de cette pensée, je déscendis vers la tête du canal, où je trouvai Ariste et Gelaste qui me cherchaient. Ils s’étonnèrent de ce que j'avais voulu passer la nuit au serein : je leur dis que de ma vie je n’en avais eu une meilleure. Là-dessus, je commençai de leur raconter ce qui m'était arrivé depuis que je les avais quittés ; et, bien que j’abrégeasse mon récit, il nous fournit d'entretien jusqu’au château.

Dans le VIII: fragment, c'est encore le conseil d'embellir Vaux que donne Neptune à ses Tritons. Le IX° a pour objet des Amours de Mars et de Vénus racontées en vers. « Cet ouvrage est demeuré imparfait pour de secrètes raisons, dit La Fontaine un peu plus loin en manière d:conclusion. Quand j'aurai repris l'idée et le caractère de cette pièce, ajoute-t-il, je l'achèverai. » Hélas! les malheurs qui fondirent à ce moment sur Fouquet ne lui permirent jamais de réaliser un pareil vœu; comme lui-même l'indique, dans l'Ave, tissement à ces Fiagmens du Songe : « Il est depuis arrivé des choses qui m'ont empêché de continuer. »

Le château de Vaux-le-Vicomte existe encore. On peut le voir aujourd'hui habilement restauré. C'est en partant à pied de Melun par un beau jour, en suivant l'Almont, parmi les saules, les peupliers et les moulins jusqu'à Maincy, en errant dans le parc toujours empli des biches et du gibier, coupé par le ru de l'Anqueuil, en marchant au long des pièces d'eau, parmi la solitude des terrasses, que ceux qui aiment La Fontaine devraient aller méditer ce beau Songe. Ils verraient alors ce qui subsiste de Vaux et les vestiges qu'ils auraient devant eux de tant de grandeurs les aideraient à imaginer ce que devait être ce fastueux séjour au moment que le surintendant décida d'y inviter, à des fêtes sans pareilles, le roi et sa suite.

Après avoir forcé la fortune et commencé par l'excès de ses dépenses à donner des soupçons sur l'origine qui

l'avait marquée, Fotquet avait rêvé de s'imposer plus encore; mais le malheur fit que, dans l'audace de son entreprise, il allât jusqu'à s'éprendre de Mile de La Vallière et commit la faute de vouloir, par l'offre d'une somme de 20 000 pistoles, essayer de l'amener à lui (1).

Ceux qui ont approché Mile de La Vallière assurent de cette personne qu'elle était alors dans le moment où l'amour du roi communiquait en quelque sorte plus de charme et de langueur à son visage et forçait la pudeur à donner un plus vif éclat à ses traits. Sans être une de « ces beautés toutes parfaites, qu'on admire sans les aimer, elle était fort aimable, et, nous dit l'abbé de Choisy, ce vers de La Fontaine :

Et la grâce plus belle encor que la beauté

semble avoir été fait pour elle (2) ».

Louis XIV, qui ne fut peut-être jamais aimé d'aucune femme avec plus de désintéressement que par Mile de La Vallière, éprouva un dépit violent de l'extrémité à laquelle s'était porté Nicolas Fouquet, L'on dit qu'au moment de venir à Vaux, informé par Colbert, il avait pensé faire arrêter, sous l’inculpation de désordres dans les finances, le surintendant général. « Ah! madame, dit plusieurs fois le monarque à sa mère, à la vue de tant de richesses, ne feronsnous pas rendre gorge à ces gens-là? » Mais, prudente, Anne d'Autriche avait conseillé de temporiser. « Non avait-elle répondu à son fils, ne l'arrêtez pas dans sa maison, pas dans une fête qu'il vous donne (3). »

Cette fête, comme on sait, eut lieu au mois d’août 1661. Et voilà, d'après une relation de La Fontaine à Maucroix, le merveilleux spectacle auquel assistèrent aux côtés du

© roi — sans se douter du drame qui se préparait — Monsieur, Madame, les princes et les grands de la cour.

(2) La confidente de Fouquet, Mme de Plessis-Bellière, fut chargée de porter à Mile de La Vallière les offres du surintendant.

(2) CHoësv, Mémoires.

(32 Albert Savine et F. BourNAND, Fouquet surintendant général des Finances.

A M DE MAUCROIX RELATION D'UNE FÊTE DONNÉE À VAUX 22 août 1661.

Si tu.n’as pas reçu réponse à la lettre que tu m'as écrite, ce n'est pas ma faute ; je t'en dirai une autre fois la raison, et je ne t'entretiendrai pour ce coup-ci que de ce qui regarde M. le surintendant : non que je m'engage à t'envoyer des relations de tout ce qui lui arrivera de remarquable ; l’entreprise serait trop grande, et en ce cas-là je le supplierais très humblement de se donner quelquefois la peine de faire des choses qui ne méritassent point que l’on en parlât, Afin que j’eusse le loisir de me reposer. Mais je crois qu'il y serait aussi empêché que je le suis à présent. On dirait que la renommée n'est faite que pour Jui seul, tant il lui donne d’affaires tout à la fois. Bien en prend à cette déesse de ce qu’elle est née avec cent bouches ; encore n’en a-t-elle pas la moitié de ce qu'il faudrait pour célébrer dignement un si grand héros; et je crois que, quand elle en aurait mille, il trouverait de quoi les occuper toutes.

Je ne te conterai donc que ce qui s'est passé à Vaux le 17 de ce mois. Le roi, la reine-mère, Monsieur, Madame, quantité de princes et de seigneurs s’y trouvèrent : il y eut un souper magnifique, une excellente comédie, un ballet fort divertissant, et un jeu qui ne devait rien à celui qu’on fit pour l'entrée,

Tous les sens furent enchantés

Et le régal eut des beautés Dignes du lieu, dignes du maître, Et dignes de Leurs Majestés,

Si quelque chose pouvait l'être.

On commença par la promenade. Toute la cour regarda les eaux avec grand plaisir. Jamais Vaux ne sera plus beau qu'il le fut cette soirée-là, si la présence de la reine ne lui donne encore un lustre qui véritablement lui manquait. Elle était demeurée à Fontainebleau pour une affaire fort importante : tu vois bien que j'entends parler de sa grossesse. Cela fit qu’on se consola, et enfin on ne pensa plus qu’à se réjouir. H y eut grande contestation entre la cascade, la gerbe d’eau, la fon-

taine de 1a Couronne et les animaux, à qui plairait davantage ; les dames n’en firent pas moins de leur part.

Toutes entre elles de beauté Contestèrent aussi chacune à sa manière ; La reine (1) avec ses fils contesta de bonté; Et Madame, d'éclat avecque la lumière. L

Je remarquai une chose à quoi peut-être on ne prit pas garde ; c'est que les nymphes de Vaux eurent toujours les yeux sur le roi : sa bonne mine les ravit toutes, s’il est permis d’user de ce mot en parlant d’un si grand prince.

Ensuite de la promenade on alla souper. La délicatesse et la rareté des mets furent grandes; mais la grâce avec laquelle M. et Mme la surintendante firent les honneurs de leur maison, le fut encore davantage.

Le souper fini, la comédie eut son tour : on avait dressé le théâtre au bas de l’allée des Sapins.

En cet endroit, qui n’est pas le moins beau De ceux qu'enferme un lieu si délectable, Au pied de ces sapins et sous la grille d’eau, Parmi la fraîcheur agréable Des fontaines, des bois, de l’ombre et des zéphyrs, Furent préparés les plaisirs Que l’on goûta cette soirée.

De feuillages touffus la scène était parée, Et de cent flambeaux éclairée :

Le ciel en fut jaloux. Enfin figure-toi Que lorsqu'on eut tiré les toiles, Tout combattit à Vaux pour le plaisir du roi : La musique, les eaux, les lustres, les étoiles.

Les décorations furent magnifiques, et cela ne se passa pas sans musique.

On vit des rocs s'ouvrir, des termes se mouvoir, Et sur son piédestal tourner mainte figure. Deux enchanteurs pleins de savoir

Firent tant, par leur imposture,

Qu'on crut qu’ils avaient le pouvoir

De commander à la nature.

(2) La reineemère.

L'un de ces enchanteurs est le sieur Torelli, Magicien expert et faiseur de miracles ; Et l’autre, c’est Le Brun, par qui Vaux embelli Présente aux regardans mille rares spectacles : Le Brun dont on admire et l'esprit et la main, Père d’inventions agréables et belles, Rival des Raphaëls, successeur des Apelles, Par qui notre climat ne doit rien au romain.

Par l’avis de ces deux la chose fut réglée.

D'abord aux yeux de l’assemblée Parut un rocher si bien fait, Qu'on le crut rocher en effet ; Mais insensiblement se changeant en coquille, Il en sortit une nymphe gentille Qui ressemblait à la Béjart (1), Nymphe excellente dans son art, Et que pas une ne surpasse.

Aussi récita-t-elle avec beaucoup de grâce Un prologue, estimé l’un des plus accomplis Qu'en ce genre on pât écrire, Et plus beau que je ne dis, Ou bien que je n’ose dire; .Car il est de la façon De notre ami Pellisson (2).

Ainsi, bien que je l’admire, Je m'en tairai, puisqu'il n’est pas permis De louer ses amis.

Dans ce prologue, la Béjart, qui représente la nymphe de la fontaine où se passe cette action, commande aux divinités qui lui sont soumises de sortir des marbres qui les enferment, et

1) armande Béjart, que Molière épousa l’année suivante.

2) « En même temps, au milieu de vingt jets d’eau naturels, s’ouvrit cette coquille que tout le monde a vue; et, l'agréable Naïade qui parut dedans s'avança au bord du théâtre, et d'un air héroïque prononça les vers que M. Pellisson ‘avait faits, et qui servent de prologue. » (MoLière ) (Avertissement à la comédie des Fécheux). La Naïade (sortant des eaux dans une coquille) dit notamment:

Ces termes marcheront, et, si Louis l'ordonne,

Ces arbres parleront mieux que ceux de Dodone.

Hôtesses de leurs troncs, moindres divinités,

C'est Louis qui le veut, sortez, Nymphes, sortez.

Les Fâcheux. (Prologue.)

de contribuer de tout leur pouvoir au divertissement’ de Sa Majesté : aussitôt les termes et les statues qui font partie de l’ornement du théâtre se meuvent, et il en sort, je ne sais comment, des faunes et des bacchantes qui font l’une des entrées du ballet. C’est une fort plaisante chose que de voir accoucher . un terme, et danser l’enfant en venant au monde. Tout cela fait place à la comédie, dont le sujet est un homme arrêté par toutes sortes de gens, sur le point d’aller à une-assignation amoureuse (1).

C’est un ouvrage de Molière.

Cet écrivain, par sa manière, Charme à présent toute la cour.

De la façon que son nom court, Il doit être par delà Rome :

J’en suis ravi, car c’est mon homme. Te souvient-il bien qu’autrefois, Nous avons conclu d’une voix

È Qu’il allait ramener en France Le bon goût et l'air de Térence?

Plaute n’est plus qu’un plat bouffon, Et jamais il ne fit si bon Se trouver à la comédie ; Car ne pense pas qu’on y rie De maint trait jadis admiré, Et bon IN ILLO TEMPORE :

Nous avons changé de méthode ; Jodelet n’est plus à la mode, Et maintenant il ne faut pas

. Quitter la nature d’un pas.

On avait accommodé le ballet à la comédie, autant qu’il était possible, et tous les danseurs y représentaient des fâcheux de plusieurs manières : en quoi, certes, ils ne parurent nullement fâcheux à notre égard, au contraire, on les trouva fort divertissans, et ils se retirèrent trop tôt au gré de la compagnie. Dès que ce plaisir fut cessé, on courut à celui du feu.

(2) Les Fdcheux, comédie-ballet pour laquelle Louis XIV lui-même avait indiqué à Molière un type de ficheux, celui du chasseur (Acte II, scène va). Molère écrit, dans son avertissement, à propos des circonstances qui ont amené la représentation de sa comédie à Vaux : « Il n'ÿ a personne qui ne sache pour quelle réjouissance la pièce fut composée, et, cette fête a fait un tel éclat qu'il n'est pas nécessaire d'en parler. »

Je voudrais bien t'écrire en vers Tous les artifices divers

De ce feu le plus beau du monde, Et son combat avecque l’onde, Et le plaisir des assistans.

Figure-toi qu’en même temps On vit partir mille fusées,

Qui par des routes ‘embrasées

Se firent toutes dans les airs

Un chemin tout rempli d’éclairs, Chassant la nuit, brisant ses voiles.

As-tu vu tomber des étoiles?

. Tel est le sillon enflammé,

Ou le trait qui lors est formé.

Parmi ce spectacle si rare, Figure-toi le tintamare,

Le fracas et les sifflemens

Qu'on entendait à tous momens.

De ces colonnes embrasées

Il renaissait d’autres fusées,

Ou d’autres formes de pétard, Ou quelque autre effet de cet art; Et l'on voyait régner la guerre Entre ces enfans du tonnerre, L'un contre l'autre combattant, Voltigeant et pirouettant, Faisant un bruit: épouvantable, C'est-à-dire un bruit agréable.

Figure-toi que les échos

N'ont pas un moment de repos, Et que le chœur des Néréides S’enfuit sous ses grottes humides.

De ce bruit, Neptune étonné

Eût craint de se voir détrôné,

Si le monarque de la France N’eût rassuré par sa présence, Ce dieu des moites tribunaux, Qui crut que les dieux infernaux Venaient donner des sérénades À quelques-unes des Naïades.

Enfin, la peur l'ayant quitté,

1] salua Sa Majesté :

Je n’en vis rien, mais il n'importe.

Le raconter de cette sorte

Est toujours bon ; et quant à toi, Ne t'en fais pas un point de foi.

Au bruit de ce feu succéda celui des tambours ; car le roi voulant s’en retourner à Fontainebleau cette même nuit, les mousquetaires étaient commandés. On retourna donc au château, où la collation était préparée. Pendant le chemin, tandis qu’on s'entretenait de ces choses, et lorsqu'on ne s'attendait plus à rien, on vit en un moment le ciel obscurci d’une épouvantable nuée de fusées et de serpentaux. Faut-il dire obscurci ou éclairé? Cela partait de la lanterne du dôme : ce fut en cet endroit que la nuée creva d’abord. On crut que tous les astres, grands et petits, étaient descendus en terre, afin de rendre hommage à Madame ; mais l'orage étant cessé, on les vit tous en leur place. La catastrophe de ce fracas fut la perte de deux chevaux.

Ces chevaux qui jadis un carrosse tirèrent,

Et tirent maintenant la barque de Caron, Dans les fossés de Vaux tombèrent Et puis de là dans l’Achéron.

Ils étaient attelés à l’un des carrosses de la reine; et s'étant cabrés à cause du feu et du bruit, il fut impossible de les retenir. Je ne croyais pas que cette relation dût avoir une fin si tragique et si pitoyable. Adieu. Charge ta mémoire de toutes les belles choses que tu verras au lieu où tu es.

Cette fête si splendide n'était pas plutôt finie que d'inquiétantes rumeurs commençaient de circuler, touchant le surintendant. Un rusé, Gourville, avertit Fouquet d'avoir à prendre garde. Déjà l'on était proche de septembre; les États de Bretagne allaient s'ouvrir; il fallait que le roi, les princes, les ministres y parussent. C'est au cours de ce voyage, le 5 de septembre 1661, que Fouquet fut arrêté à Nantes, au sortir du Conseil. M. d'Artagnan, sous-lieute-

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nant de la Compagnie des mousquetaires, s'assura de sa personne, l'amena, de Nantes à Angers, sous escorte; de là on le conduisit à Amboise et enfin à Vincennes.

Aucune nouvelle .ne parut plus terrible à tous les amis que comptait M. le surintendant. Voici dans quels termes François de Maucroix, retiré dans son canonicat de Reims, en reçut confirmation des mains de La Fontaine,

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