‹ La Fontaine:Chapitre 19 sur 121 · ODE AU ROI POUR M. FOUQUET · texte numérisé non relu

ODE AU ROI POUR M. FOUQUET

Prince qui fais nos destinées,

Digne monarque des François,

Qui du Rhin jusqu'aux Pyrénées Portes la crainte de tes lois,

Si le repentir de l’offense

Sert aux coupables de défense,

Près d’un courage généreux

Permets qu’Apollon t’importune, Non pour les biens de la fortune,

Mais pour les jours d’un malheureux.

Ce triste objet de ta colère N'a-t-il point encore effacé

Ce qui jadis t'a pu déplaire Aux emplois où tu l’as placé?

Depuis le moment qu’il soupire, Deux fois l’hiver en ton empire A ramené les aquilons ;

Et nos climats ont vu l’année Deux fois de pampre couronnée Enrichir coteaux et vallons.

Oronte seul, ta créature,

Languit dans un profond ennui ; Et les bienfaits de la nature

Ne se répandent plus pour lui.

Tu‘peux d’un éclat de ta foudre eu 1 de le mettre en poudre Mais si les dieux à ton pouvoir.

Aucunes bornes n’ont prescrites, Moins ta grandeur a de limites, Plus ton courroux en doit avoir.

L'amour est fils de la clémence ;

La clémence est fille des dieux :

Sans elle toute leur puissance

Ne serait qu’un titre odieux.

Parmi les fruits de la victoire,

César, environné de gloire,

N’en trouva point dont la douceur

A celui-ci pôt être égale ;

Non pas même aux champs où Pharsale L’honora du nom de vainqueur.

Je ne veux pas te mettre en compte Le zèle ardent ni les travaux

En quoi tu te souviens qu’Oronte Ne cédait point à ses rivaux.

Sa passion pour ta personne,

Pour ta grandeur, pour ta couronne, Quand le besoin s’est vu pressant, À toujours été remarquable ;

Mais, si tu crois qu’il est coupable, Il ne veut pas être innocent.

Laisse-lui donc pour toute grâce Un bien qui ne lui peut durer, Après avoir perdu la place Que ton cœur lui fit espérer.

Accorde-nous les faibles restes De ses jours tristes et funestes, Jours qui se passent en soupirs.

Ainsi les tiens filés de soie Puissent se voir comblés de joie, Même au delà de tes désirs !

Louis XIV manifestait contre le surintendant une rancune si profonde qu'il n'y avait rien à espérer de l'effet de sa clémence. « S'il avait été condamné à mort, alla-t-il jusqu'à dire dans le moment qu'il apprit l'arrêt de bannissement, je l'aurais laissé mourir. »

Les accents si plaintifs de l’ode de La Fontaine ne le fléchirent pas plus que les Discours chaleureux de Pellisson. Fouquet fut enfermé à Pignerol.

Louis XIV ne perdit jamais complètement, par la suite, le souvenir de l'intervention si brave du poète. Peut-être faut-il voir là la raison qui fit que La l'ontaine ne fut jamais admis à la cour comme Racine ni même comme Molière; l'étiquette le tint toujours à distance. Nous verrons plus loin qu'appelé à entrer un jour à l'Académie, le Bonhomme éprouva, jusqu'au déclin de sa vie, les dernières rigueurs d'un ressentiment que rien ne put éteindre jamais dans le cœur du roi

1. Simplicité de La Fontaine. — II. Le Mal marié. III. Voyage de Paris en Limousin.

C'était un singulier galant que le Bonhomme. Nul n'eut jamais la tenue plus négligée, ne se brouilla plus complètement avec la mode et ne délaissa plus volontiers la parure. Ce n'est pas lui que Tallemant eût pu représenter vêtu, ainsi que Chapelain, d'« un habit de satin colombin », avec aux pieds « les plus ridicules bottes du monde et les plus ridicules bas à bottes ». Pour ses bas il’lui arriva maintes fois de les mettre à l'envers; et, pour ses habits, les deux femmes dévouées qui l'entourèrent dans la suite d'une si maternelle sollicitude, Mme de La Sablière ou Mme d'Hervart, elles avaient accoutumé de les lui changer quand il fallait durant son sommeil; il les eût portés sans cela hors d'usage et se fût livré ainsi aux quolibets de ces muguets et de ces drôles tout parés de nœuds et de dentelles, frottés de musc, de chypre et dont Abraham Bosse à, dans de beaux dessins, campé si bien l'allure.

Le Rustic du conte du Diable en enfer voilà ce qu'était, sans doute, avant tout, le Bonhomme. Charles Perrault, en un portfait qui n'est pas si éloigné que cela de ceux de

"Riquet et de M. de Carabas, a pu écrire de lui : « S'il ya beaucoup de simplicité et de naïveté dans ses ouvrages, il n'y en a pas moins dans sa vie et dans ses manières. » La Bruyère, en une page qui joint la rudesse à l'admiration, l'appelle un « homme grossier, lourd, stupide », ne sachant « parler, ni raconter ce qu’il vient de voir ». Ne croirait-on pas lire tout uniment le portrait si curieux que Vigneul a laissé de Corneille : « La première fois que je le vis, dit Vigneul de l’auteur du Cid, je le pris pour un marchand de Rouen. Son extérieur n'avait rien qui parlât pour son esprit; et sa conversation était si pesante qu'elle devenait à charge dès qu'elle durait un peu. » La Fontaine était comme cela, et n'est-il pas plaisant de constater par ces témoignages, combien l'« hommie de Champagne » et celui de Normandie demeuraient gauches, timides, empruntés et pour tout dire « provinciaux » au regard des bellâtres de la ville. . l

Un point différenciait toutefois deux hommes peu faits :

aux manières du monde si précieux d'alors : c'était la façon bien distincte chez eux avec laquelle l'un et l'autre traitaient des affaires du cœur. Avec Corneille, si mesuré, tout rougissant devant la du Parc, fidèle au mariage contracté dans sa jeunesse, la plus grande réserve ne cessait de régner; et, là, comme dans tous les autres actes de sa vie, il continuait de témoigner de sa fierté et de son embarras. Chez le Bonhomme, au contraire, rien de ces hontes de la pudeur. Pourvu qu'il eût, devant lui, deux beaux yeux, une taille mince, un bras blanc et rond, il ne cherchait point de discerner si celle qui disposait de ces avantages était grande dame ou soubrette, Clymène ou Jeanneton : il était tout frappé de ses grâces et ne laissait pas de chercher les comparaisons poétiques les plus dignes de les honorer. La fois que, dans l’un de ces beaux songes qu'il faisait souvent à demi éveillé, lui apparut Mme la princesse de Conti, il pensa perdre le souffle à force d'admirer. « L'herbe l'aurait portée, dit-il, … une fleur n'aurait pas Reçu l’empreinte de ses pas. »

Mme de Conti était certainement jeune, élancée, fière, mais se montra-t-elle jamais avec un pas plus cadencé que dans ces beaux vérs? Ainsi là, comme dans le reste, le Bonhomme transfigurait {out avec son génie, ét, de simples mortelles, au moyen des charmants hommages de ses poèmes, il faisait des déesses.

La Fontaine, qui était incapable de feindre et qui parlait de ses torts et de ses faiblesses avec la même franchise que d'autres parlent de la vertu, nous avoue de l'amour, au début de la préface d'Adonis, qu'il lui est « redevable des plus doux moments qu'il ait passés en sa vie ».

Nous avons vu déjà de la manière qu'il sut dans sa jeunesse, à Reims aussi bien qu'à Château-Thierry, sacrifier à ses penchants. Il n'en fut pas autrement à Paris; Jean fut là, comme ailleurs, cette « cigale de Phèdre » à laquelle le compare si bien Taine et qui ne sait rien de mieux, dans un chaud soleil et sous un doux ciel, qu'aimer, chanter et vivre.

C'est encore chez Fouquet que La Fontaine avait rencontré, au milieu de tant d'autres rimailleurs, ce Guillaume Colletet qui venait de dédier au surintendant un Traité du Sonnet. Colletet — que Ménage a raillé cruellement de ce

: travers — n'épousait jamais d'autres femmes que ses servantes. Celle qu'il avait pour lors s'appelait Claudine Le Nain, personne fort jolie.et se piquant d'écrire (1). .

La Fontaine n'eut pas plus tôt vu Claudine qu'il ne put se défendre de l'aimer. Voici un sonnet de lui où il le dit sans détours :

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