SUR SON PORTRAIT PEINT PAR SÈVE
Sève, qui peins l'objet dont mon cœur suit la loi, Son pouvoir sans ton art assez loin peut s'étendre ;
{1) Quand Colletet fut mort, on sut que cela était faux, car elle ne rima plus. La Fontaine, qui l'avait louangée et s'était laissé prendre à la supercherie, écrivit alors des Stances contre Mlle Colletet « qui faisait des vers pendant le vivant de son mari, et qui n'en fit plus après sa mort ».
Laisse en paix l’univers ; ne lui va point apprendre Ce qu’il faut ignorer, si l’on veut être à soi.
Aussi bien manque-t-il ici je ne sais quoi
Que tu ne peux tracer, ni moi te faire entendre :
J'en conserve les traits, qui n’ont rien que de tendre ; Amour les a formés, plus grand peintre que toi.
Par d’inutiles soins pour moi tu te surpasses ; Clarice est en mon âme avec toutes ses grâces ; Je m’en fais des tableaux où tu n’as point de part.
Pour me faire sans cesse adorer cette belle, Il n’était pas besoin des efforts de ton art ; Mon cœur, sans ce portrait, se souvient assez d'elle.
La Fontaine n'était pas homme à s'en tenir là. Il eut durant sa vie beaucoup d'autres amours et bien d'autres liaisons. « Diversité, c'est ma devise », a-t-il avoué au cours d'un de ses contes les plus gaillards (1). Cette diversité faisait qu'il portait un peu partout ses feux. De Mile Poussay qu'il rencontra au Luxembourg, chez Mme la duchesse douairière d'Orléans à la petite Beaulieu qu'il‘connut, de longues années après à Bois-le-Vicomte, et de la belle Vireville, de la charmante Gouvernet, de la piquante d'Hélang à cette bonne et jolie Mme d'Hervart dont, par reconnaissance autant que par amour, il allait, gravant le nom « sur l'écorce des arbres (2) », le Bonhomme ne cessa guère de partager ses vœux poétiques. Cette ardeur se maintint longtemps; les faiblesses de l'âge purent seules la ralentir et nous verrons comment, huit ans seulement avant sa mort, il écrivit à M. de Bonrepaux, intendant de la marine alors à Londres, à à propos du vieux poète anglais Waller en qui * l'imagination et l'amour ne finissaient
(1) Le pâté d'nguille.
{2} Voir la chanson qu’il composa, pour Mme d'Hervart, sur l'air des Folies d'Espagne L'autre jour, assis sur l'herbe tendre, Je chantais Son beau nom dans ces lieux...
de l'écris sur l'écorce des arbres ; Je voudrais en remplir l'univers
point », ces mots empreints de tous les regrets : « Quoi! être amoureux et bon poète à quatre-vingt-deux ans? Je n'espère pas du ciel tant de faveurs. »
Un caractère si volage et tant de variété dans la passion ne doivent pas nous faire oublier que La Fontaine, qui ñe prenait pas plus au sérieux son mariage que celui des autres, n'en était pas moins depuis quinze ans déjà l'époux de Marie Héricart.
Notre Bonhomme, qui semble n'avoir pas manqué de tendresse envers sa femme, a-t-il été, autant qu'on l'a dit, le mal marié dont lui-même a peint le sort malheureux. Ceux qui se piqueront d'ouvrir le VII: livre des Fables seront tentés de le croire en lisant ces lignes :
Que le bon soit toujours camarade du beau, Dès demain je chercherai femme ; Mais, comme le divorce entre eux n’est pas nouveau, Et que peu de beaux corps, hôtes d’une belle âme, Assemblent l’un et l’autre point, Ne trouvez pas mauvais que je ne cherche point. J'ai vu beaucoup d’hymens, aucuns d’eux ne me tentent ; Cependant des humains presque les quatre parts S’exposent hardiment au plus grand des hasards ; Les quatre parts aussi des humains se repentent. J'en vais alléguer un, qui, s'étant repenti, Ne put trouver d’autre parti Que de renvoyer son épouse, Querelleuse, avare, et jalouse.
Rien ne la contentait, rien n’était comme il faut : On se levait trop tard, on se couchait trop tôt ; .Puis du blanc, puis du noir, puis encore autre chose.
Les valets enrageaient ; l’époux était à bout : Monsieur ne songe à rien, monsieur dépense tout, Monsieur court, monsieur se repose.
Elle en dit tant, que monsieur, à la fin, Lassé d'entendre un tel lutin, Vous la renvoie à la campagne
Chez ses parents.
La Fontaine ne renvoya pas Marie à la campagne chez ses parents; mais une différence d'humeurs qui ne faisait qu'éloigner chaque jour un peu plus l'un de l'autre les époux, amena le poète à se séparer (tout au moins de biens) d'avec sa femme. Lui-même, au début de l'an 1659, ne manque point d'en aviser l'oncle Jannart : « Notre séparation peut avoir fait quelque bruit à la Ferté (la Ferté-Milon), mande-t-il à ce bon oncle; mais elle n'en a pas fait beaucoup à Château-Thierry, et personne n'a cru que cela fût nécessaire, »
Beaucoup ont voulu voir dans Mme Honesta, la prude revêche du comte de Belphégor, l'image de Mlle de La Fontaine (1). L'indiscret et railleur Tallemant aggrave encore le trait. « C'est, dit-il, une coquette qui s'est assez mal gouvernée depuis quelque temps et que l'indifférence de son mari a fait sécher de chagrin. » Tout cela est bien poussé au noir. Les Mémoires de Trévoux ne sont pas aussi affirmatifs; ils nous assurent de l'épouse du fabuliste qu'elle était « du caractère le plus doux, le plus complaisant et le plus liant ». « Ellé ne manquait ni d'esprit ni de beauté », écrit l'abbé d'Olivet, et, pour l'aigre Tallemant, en nous avouant que Jean était « quelquefois trois semaines sans croire être marié », il ne manque point d'apporter lui-même une excuse à des torts qui n'étaient pas tout entiers du côté de Mile de La Fontaine.
L'un des principaux points sur lesquels le poète faisait grief à sa femme était le goût prononcé que celle-ci avait pour les livres et principalement pour les romans de cheva-
(1) La Fonraive, Contes et nouvelles em vers ($® livre). C'était l'usage, au dix-septième siècle, de donner le titre de Mademoiselle aux personnes de la petite bourgeoisie. Seules, les femmes de qualité prenaient le nom de Madame. :
lerie. Le Bonhomme avait, là-dessus, les idées de son ami Molière. « Ce n'est pas, dit-il, une bonne qualité pour une femme d'être savante; et c'en est une très mauvaise de paraître telle. » Est-ce donc que Mile dé La Fontaine avait de l'esprit de Philaminte ou de Bélise? Un témoignage important, celui de Jean Racine lui-même, nous permet de penser que Marie Héricart, contrairement à ce qu'insinue son mari, valait mieux que cela. .
A peu près vers le temps qui nous occupe, c'est-à-dire en 1662, le jeune Racine se trouvait à Uzès; et, d'Uzès, il avait envoyé à Jean de La Fontaine un petit poème sur /es Bains de Vénus. « Mandez-moi, écrivait-il au Bonhomme, ce qu'en pense votre académie de Château-Thierry, surtout Mlle de La Fontaine. Je ne lui demande aucune grâce pour mes vers. Qu'elle les traite rigoureusement; mais qu'elle me fasse au moins la grâce d'agréer mes respects (1). »
Une telle déférence, témoignée avec tant de sérieux et de fermeté de la part d'un homme comme Racine, n'est pas sans adoucir un peu les traits de la pauvre épouse. Mile de La Fontaine avait du jugement; mieux même elle avait de l'imagination; M. Émile Deraine, qui parle d'elle avec intérêt, veut qu'elle ait composé des romans. « Je sais, ajoute à ce propos un autre écrivain, M. Salesse, que plusieurs membres de la Société historique et archéologique de Château-Thierry ont eu entre les mains quelques ouvrages de ce genre portant la signature de Mlle de La Fontaine. » Et comment admettre, si Marie Héricart n'eût eu ni jugement ni esprit, que le Bonhomme, à qui les relations ne manquaient pas, eût choisi justement comme correspon-
(1) Racine a toujours témoigné d'un réel intérêt pour la femme du fabuliste. + Lorsque Mme de La Fontaine, ennuyé de vivre avec son mari, se fut retirée à Château-Thierry, écrit à ce propos Louis Racine, Boileau et mon père dirent à La Fontaine que cette séparation ne lui faisait pas honneur et lengagèrent à faire un voyage à Château-Thierry pour s’aller réconcilier avec sa femme. » Docile, La Fontaine fit bien ce voyae, mais, distrait comme toujours, il badina, fläna ct s'arrangea de telle sorte qu'il revint à Paris sans avoir vu son épouse. Et comme on lui demandait les raisons qui avaient empêché cette rencontre : « J'ai été pour la voir, mais je ne l'ai point trouvée; elle était au salut. » Louis RACINE, Mémoire sur la vie de Jean Racine.
dante, au cours du voyage de Limoges, une destinataire aussi peu digne de l'entendre?
HT
Le Voyage de Paris en Limousin, que le poète accomplit en 1663, est encore l'une des conséquences de l'arrestation du surintendant. Jannart, le bon oncle Jannart, celui à qui La Fontaine devait tant, était, nous l'avons dit, substitut de Fouquet dans la charge de procureur général au Parlement. Au cours du procès de son maître, il fut contraint de s'exiler à Limoges. La Fontaine décida de le suivre. Et voilà ces lettres si vives, si charmantes et spirituelles, souvent si libres dans la confidence, que le poète écrivait, de ville en ville à sa femme; par l'enjouement gracieux, le trait piquant et souvent la mélancolie inhérente à l'idée même d’exil, elles passent de beaucoup le plaisant voyage que le bon Chapelle et lé gai Bachaumont entreprirent d'une autre façon de leur côté.