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IL — SUITE DU MÊME VOYAGE

À Amboise, ce 30 août 1663.

Les occupations que nous eûmes à Clamart, votre oncle et moi, furent différentes. Il ne fit aucune chose digne de mémoire : il s’amusa à des expéditions, à des procès, à d’autres affaires. Il n’en fut pas ainsi de moi ; je me promenai, je dormis, je passai le temps avec les dames qui nous vinrent voir.

Le dimanche étant arrivé, nous partimes de grand matin. Mme C... et notre tante nous accompagnèrent jusqu'au Bourgla-Reine. Nous y attendîmes près de trois heures ; et, pour nous désennuyer, ou pour nous ennuyer encore davantage (je ne sais pas bien lequel je dois dire), nous ouîmes une messe paroissiale. La procession, l’eau bénite, le prône, rien n’y manquait. De bonne fortune pour nous, le curé était ignorant, et ne prêcha

point. Dieu voulut enfin que le carrosse passât : le valet de pied y était; point de moines, mais en récompense trois femmes, un marchand qui ne disait mot, et un notaire qui chantait toujours, et qui chantait très mal : il reportait en son pays quatre volumes de chansons. Parmi les trois femmes, il y avait une Poitevine qui se qualifiait comtesse ; elle paraissait assez jeune et de taille raisonnable, témoignait avoir de l’esprit, déguisait son nom, et venait de plaider en séparation contre gon mari : toutes qualités de bon augure, et j'y eusse trouvé matière de cajolerie, si la beauté s’y fût rencontrée ; mais sans elle rien ne me touche; c'est à mon avis le principal point : je vous défie de me faire trouver un grain de sel dans une personne à qui elle manque. Telle était donc la compagnie que nous avons eue jusqu’au Port-de-Pilles. 11 fallut à la fin que l’oncle et la tante se séparassent ; les derniers adieux furent tendres, et l’eussent été beaucoup davantage, si le cocher nous eût donné le loisir de les achever. Comme il voulait regagner te temps qu’il avait perdu, il nous mena d’abord avec diligence. On laisse, en sortant du Bourg-la- Reine, Sceaux à la droite, et à quelques lieues de 1à Chilly à la gauche, puis Montléry du même côté. Est-ce Montléry qu’il faut dire, ou Moutlehéry? C’est Montlehéry quand le vers est trop court, et Montléry quand il est trop long. Môntléry donc ou Montiehéry, comme vous voudrez, était jadis une forteresse que les Anglais, lorsqu'ils étaient maîtres de la France, avaient fait bâtir sur une colline assez élevée (1). Au pied de cette colline est un bourg qui en a gardé le nom. Pour la forteresse, elle est démolie, non point par les ans : ce qui en reste, qui est une tour fort haute, ne se dément point, bien qu’on en ait ruiné un côté : il y a encore un escalier qui subsiste, et deux chambres où l'on voit des peintures anglaises, ce qui fait foi de l'antiquité et de l’origine du lieu. Voilà ce que j’en ai appris par votre oncle, qui dit avoir entré dans les chambres : pour moi, je n’en ai rien vu ; le cocher ne voulait arrêter qu’à Châtres (2), rêtite ville qui appartient à M. de Condé, l’un de nos grands maîtres.

Nous y dînâmes. Après le dîner, nous vimes encore à droite ce! à gauche force châteaux : je n’en dirai mot, ce serait une œuvre infinie. Seulement nous passâmes auprès du Plessis-Pâté (3), et

(1) Conti File-étoupe. 12) Châtres, aujourd'hui Arpajon.

(3) Le Plessis-Pâté, ou Plesas-d'argonges, est situé avant Arpajon et non après.

ment à ce qu'écrit La Fontaine, Montlhéri à été bâti par Thibault

traversâmes ensuite la vallée de Caucatrix, après avoir monté celle de Tréfou; car, sans avoir étudié en philosophie, vous pouvez vous imaginer qu'il n’y a point de vallée sans montagne. Je ne songe point à cette vallée de Tréfou (1), que je ne frémisse.

C'est un passage dangereux, Un lieu pour les voleurs, d'embüûche et de retraite ; À gauche un bis, une montagne à droite, Entre les deux Un chemin creux.

La montagne est toute pleine De rochers faits comme ceux De notre petit domaine.

Tout ce que nous étions d'hommes dans le carrosse, nous descendimes, afin de soulager les chevaux. Tant que le chemin dura, je ne parlai d’autre chose que des commodités de la guerre : en effet, si elle produit des voleurs, elle les occupe ; ce qui est un grand bien pour tout le monde, et particulièrement pour moi, qui crains naturellement de les rencontrer. On dit que ce bois que nous côtoyâmes en fourmille : cela n’est pas bien; il mériterait qu’on le brûlât.

République de loups, asile de brigands, Faut-il que tu sois dans le monde?

Tu favorises les méchans Par ton ombre épaisse et profonde :

Ils égorgent celui que Thémis, ou le gain,

Ou le désir de voir, fait sortir de sa terre.

En combien de façons, hélas ! le genre humain Se fait à soi-même la guerre 1°

Puisse le feu du ciel désoler ton enceinte !

Jamais celui d'amour ne s’y fasse sentir, Ni ne s’y laisse amortir!

Qu’au lieu d’Amarillis, de Diane, et d’Aminte,

On ne trouve chez toi que vilains bâcherons, Charbonniers noirs comme démons, Qui t’accommodent de manière

(1) Tréfou c'est Torfou, charmant village à proximité de Chamarande, La campagne ÿ est maintenant fraiche, belle “et cultivée; l'on n’y voit plus de voleurs.

Que tu sois à tous les larrons Ce qu’on appelle un cimetière !

Notre première traite s’acheva plus tard que les autres, il nous resta toutefois assez de jour pour remarquer, en entrant dans Étampes, quelques monumens de nos guerres : ce ne sont pas les plus riches que j'aie vus; j'y trouvai beaucoup de gothique ; aussi est-ce l'ouvrage de Mars, méchant maçon, s’il en fut jamais.

Il nous laisse ces monumens Pour marque de nos mouvemens.

Quand Turenne assiégea Tavanne, Turenne fit ce que la cour lui dit, Tavanne non; car il se défendit, Et joua de sa sarbacane (1).

Beaucoup de sang français fut alors répandu.

On perd des deux côtés dans la guerre civile : Notre prince eût toujours perdu, Quand même il eût gagné la ville.

Enfin, nous regardâmes avec pitié les faubourgs d’Étampes. Imaginez-vous une suite de maisons sans toits, sans fenêtres, percées de tous les côtés ? il n’y a rien de plus laid et de plus ‘hideux. Cela me remet en mémoire les ruines de Troie la grande. En vérité, la fortune se moque bien du travail des hommes. J'en entretins le soir notre compagnie, et le lendemain nous traversâmes la Beauce, pays ennuyeux, et qui, outre l’inclination que j’ai à dormir, nous en fournissait un très beau sujet.

Pour s’en empêcher, on mit une question de controverse sur le tapis : notre comtesse en fut cause ; elle est de la religion, et rous montra un livre de du Moulin (2). M. de Châteauneuf (c’est le nom du valet de pied) l’entreprit, et lui dit que sa religion ne valait rien, pour bien des raisons. Premièrement, Luther a eu je ne sais combien de bâtards ; les huguenots ne vont jamais à la messe ; enfin il lui conseillait de se convertir, si elle ne voulait aller en enfer : car le purgatoire n’était pas fait pour des gens comme elle. La Poitevine se mit aussitôt sur l'Écriture, et

(1) C'est-à-dire, Turenne obéit à la cour en assiégeant Étampes, et Tavannes, en se défendant, fut rebelle.

(2) Pierre du Moulin, célébre théologien de la religion réformée

demanda un passage où il fût parlé du purgatoire ; pendant cela, le notaire chantait toujours, M. Jannart et moi nous endormîmes.

L’après-dînée, de crainte que M. de Châteauneuf ne nous remît sur la controverse, je demandai à notre comtesse inconnue s’il y avait de belles personnes à Poitiers : elle nous en nomma quelques-unes, entre autres une fille appelée Barigny, de condition médiocre, car son père n’était que tailleur ; mais, au reste, on ne pouvait dire assez de choses de la beauté de cette personne. C'était une claire brune, de belle taille, la gorge admirable, de l’embonpoint ce qu’il en fallait, tous les traits du visage bien faits, les yeux beaux : si bien qu’à tout prendre ily avait peu de chose à souhaiter ; car rien, c’est trop dire. Enfin non-seulement les astres de la province, mais ceux de la cour lui devaient céder, jusque-là que dans un bal où était le roi, dès que la Barigny fut entrée, elle effaça ce qu’il y avait de brillant ; les plus grands soleils ne parurent auprès que de simples étoiles. Outre cela, elle savait les romans, et ne manquait pas d'esprit. Quant à sa conduite, on la tenait dans Poitiers pour honnête fille, tant qu’un mariage de conscience se peut étendre. Autrefois un gentilhomme, appelé Miravaux, en avait été passionnément amoureux, et voulait l’épouser à toute force : les parens du gentilhomme s’y opposèrent ; ils n’y eussent pourtant rien gagné, si Cloton ne se fût mise de la partie: l'amant mourut à l’armée, où il commandait un régiment. Les dernières actions de sa vie et ses derniers soupirs ne furent que pour sa maîtresse. 11 lui laissa douze mille écus par son testament, outre quantité de meubles et de nippes de conséquence qu’il lui avait donnés dès auparavant. A la nouvelle de cette mort, Mle-Barigny dit les choses du monde les plus pitoyables, protesta qu’elle se laisserait mourir tôt ou tard, et en attendant recueillit le legs que son amant lui. avait fait. Procès pour cela au présidial de Poitiers ; appel à la cour. Mais qui ne préférerait une belle à des héritiers? Les juges firent ce que j'aurais fait. Le cœur de la dame fut contesté avec plus de chaleur encore : ce fut un nommé Cartignon qui en hérita. Ce dernier amant s’est trouvé plus heureux que l’autre : la belle eut soin qu’il ne mourût point sans être payé de ses peines. Il y a, dit-on, sacrement entre eux, maïs la chose est tenue secrète. Que ditesvous de ces mariages de conscience? Ceux qui en ont amené l'usage n’étaient pas niais. On est fille et femme tout à la fois; le mari se comporte en galant : tant que l'affaire demeure en

cet état, il n’y a pas lieu de s’y opposer ; les parens ne font point les diables, toute chose vient en son temps ; et s’il arrive qu’on se lasse les uns des autres, il ne faut aller ni au juge ni à l’évêque. Voilà l’histoire de la Barigny.

Ces aventures nous divertirent de telle sorte, que nous entrâmes dans Orléans sans nous en être presque aperçus : il semblait même que le soleil se fût amusé à les entendre aussi bien que nous; car, quoique nous eussions fait vingt lieues, il n’était pas encore au bout de sa traite. Bien davantage, soit que la Barigny fût cette soirée à la promenade, soit qu’il dût se coucher au sein de quelque rivière charmante comme la Loire, il s'était tellement paré, que M. de Châteauneuf et moi noul’'allâmes regarder de dessus le pont. Par même moyen, je vis la Pucelle; mais, ma foi, ce fut sans plaisir : je ne lui trouvai ni l'air, ni la taille, ni le visage d’une amazone : l’infante Gradafillée en vaut dix comme elle ; et, si ce n’était que M. Chapelain est son chroniqueur, je ne sais si j’en ferais mention. Je la regardai, pour l’amour de lui, plus longtemps que je n’aurais fait. Elle est à genoux devant une croix, et le roi Charles en même posture vis-à-vis d’elle, le tout fort chétif et de petite apparence. C’est un monument qui se sent de la pauvreté de son siècle.

Le pont d'Orléans ne me parut pas non plus d’une largeur ni d’une majesté proportionnée à la noblesse de son emploi, et à la place qu’il occupe dans l'univers.

Ce n’est pas petite gloire Que d’être pont sur la Loire.

On voit à ses pieds rouler La plus belle des rivières Que de ses vastes carrières Phébus regarde couler.

Elle est près de trois fois aussi large à Orléans que la Seine l'est à Paris, l'horizon très beau de tous les côtés, et borné comme il le doit être. Si bien que cette rivière étant basse à proportion, ses eaux fort claires, son cours sans replis, on dirait que c’est un canal. De chaque côté du pont on voit continuellement des barques qui vont à voiles ; les unes montent, les autres descendent ; et comme le bord n’est pas si grand qu’à Paris, rien n'empêche qu’on ne les distingue toutes : on les compte, on remarque en quelle distance elles sont les unes des autres ;

y2 = LA FONTAINE. — CHAP. III

c'est ce qui fait une de ses beautés : en effet, ce serait dommage qu’une eau si pure fût entièrement couverte par des bateaux. Les voiles de ceux-ci sont fort amples : cela leur donne une majesté de navires, et je m’imaginai voir le port de Constantinople en petit. D’ailleurs Orléans, à le regarder de la Sologne, est d’un bel aspect. Comme la ville va en montant, on la découvre quasi tout entière. Le mail et les autres arbres qu'on a plantés en beaucoup d’endroits le long du rempart font qu’elle paraît à demi fermée de murailles vertes ; et, à mon avis, cela lui sied bien. De la particulariser en dedans, je vous ennuierais : c'en est déjà trop pour vous de cette matière. Vous saurez pourtant que le quartier par où nous descendîmes au pont est fort laid, le reste assez beau; des rues spacieuses, nettes, agréables, et qui sentent leur bonne ville. Je n’eus pas assez de temps pour voir le rempart, mais je m'en suis laissé dire beaucoup de bien, ainsi que de l’église Sainte-Croix.

Enfin, notre compagnie, qui s'était dispersée de tous les côtés, revint satisfaite. L'un parla d’une chose, l’autre d’une autre. L'heure du souper venue, chevaliers et dames se furent seoir à leurs tables assez mal servies ; puis se mirent au lit incontinent, comme on peut penser. Et, sur ce, le chroniqueur fait fin au présent chapitre.

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