L — RELATION D'UN VOYAGE DE PARIS EN LIMOUSIN EN
A Clamart, ce 2$ août 1663.
Vous n’avez jamais voulu lire d’autres voyages que ceux des chevaliers de la Table ronde ; mais le nôtre mérite bien que vous le lisiez. Il s’y rencontrera pourtant des matières peu convenables à votre goût : c’est à moi de les assaisonner, si je puis, en telle sorte qu’elles vous plaisent ; et c’est à vous de louer en cela mon intention, quand elle ne serait pas suivie du succès. Il pourra même arriver, si vous goûtez ce récit, que vous en goûterez après de plus sérieux. Vous ne jouez, ni ne travaillez, ni ne vous souciez du ménage ; et, hors le temps que vos bonnes amies vous donnent par charité, il n’y a que les romans qui vous divertissent. C’est un fonds bien épuisé. Vous avez lu tant de fois les vieux, que vous les savez ; il s’en fait peu de nouveaux, et, parmi ce peu, tous ne sont pas bons : ainsi vous demeurerez souvent à sec (1). Considérez, je vous prie, l'utilité que ce vous
{11 À ce propos des romans, La Fontaine ne cessa jamais de taquiner sa femme. Fn 1665, dans une ballade sur la lecture des romans et des livres d'amour, il revint encore à ce sujet :
Ah! ah! dis-je, Alizon! vous lisez Les romans Et vous vous arrétez à l'endroit de l'ermite!
serait, si, en badinant, je vous avais accoutumée à l’histoire, soit des lieux, soit des personnes : vous auriez de quoi vous désennuyer toute votre vie, pourvu que ce soit sans intention de rien retenir, moins encore de rien citer. Ce n’est pas une bonne qualité pour une femme d’être savante; et c’en est une très mauvaise d’affecter de paraître telle.
Nous partîmes donc de Paris le 23 du courant, après que M. Jannart eut reçu les condoléances de quantité de personnes de condition et de ses amis. M. le lieutenant criminel en usa généreusement, libéralement, royalement : il ouvrit sa bourse, et nous dit que nous n’avions qu’à puiser. Le reste du voisinage fit des merveilles. Quand il eût été question de transférer le quai des Orfèvres, la cour du Palais, et le Palais même, à Limoges, la chose ne se serait pas autrement passée. Enfin, ce n’était chez nous que processions de gens abattus et tombés des nues. Avec tout cela, je ne pleurai point ; ce qui me fait croire que j’acquerrai une grande réputation de constance dans cette affaire.
La fantaisie de voyager m'était entrée quelque temps auparavant dans l’esprit, comme si j'eusse eu des pressentimens de l'ordre du roi. Il y avait plus de quinze jours que je ne parlais d’autre chose que d’aller, tantôt À Saint-Cloud, tantôt à Charonne, et j'étais honteux d’avoir tant vécu sans rien, voir. Cela ne me sera plus reproché, grâce à Dieu. On nous a dit, entre autres merveilles, que beaucoup de Limousines de la première bourgeoisie portent des chaperons de drap rose sèche sur des cales (1) de velours noir. Si je trouve quelqu’un de ces chaperons qui couvre une jolie tête, je pourrai m’y amuser en passant, et par curiosité seulement.
Quoi qu’il en soit, j’ai tout à fait bonne opinion de notre voyage : nous avons déjà fait trois lieues sans aucun mauvais accident, sinon que l'épée de M. Jannart s’est rompue ; mais, comme nous sommes gens à profiter de tous nos malheurs, nous avons trouvé qu’aussi bien elle était trop longue, et l’embarrassait. Présentement nous sommes à Clamart, au-dessous de cette fameuse montagne où est située Meudon; là nous devons nous rafraîchir deux ou trois jours. En vérité, c’est un
{1) Sorte de béguin. Avant La Fontaine, le mot avait été employé par Brantôme (E. VIN) : « En sa teste avoit ung gros bonnet blanc, que l'on appelle une cale. » Il le fut par Scarron : « Un matin ma servante à cale... » (Rondeau) ; par Tallemant : « Gombaud, qui se piquoit de n'aimer qu'en bon lieu cajoloit une petite cale crasseuse. » (D'après M. H. RÉGNER.)
plaisir que de voyager, on rencontre toujours quelque chose de remarquable, Vous ne sauriez croire combien est excellent le beurre que nous mangeons ; je me suis souhaité vingt fois de pareilles vaches, un pareil herbage, des eaux pareilles, et ce qui s'ensuit, hormis la batteuse, qui est un peu vieille. Le jardin de Mme C... mérite aussi d’avoir place dans cette histoire ; il a beaucoup d’endroits fort champêtres, et c'est ce que j'aime sur toutes choses. Ou vous l’avez vu, ou vous ne l’avez pas vu; si vous l’avez vu, souvenez-vous de ces deux terrasses que le parterre a en face et à la main gauche, et des rangs de chênes et de châtaigniers qui les bordent : je me trompe bien si cela n’est beau. Souvenez-vous aussi de ce bois qui paraît en l’enfoncement, avec la noirceur d’une forêt âgée de dix siècles : les arbres n’en sont pas si vieux, à la vérité; mais toujours peuvent-ils passer pour les plus anciens du village, et je ne crois pas qu’il y en ait de plus vénérables sur la terre. Les deux allées qui sont à droite et à gauche me plaisent encore : elles ont cela de particulier, que ce qui les borne est ce qui les fait paraître plus belles. Celle de la droite a tout à fait la mine d’un jeu de Paume ; elle est à présent bordée d’un amphithéâtre de gazon et a le fond relevé, de huit ou dix marches : il y a de l’apparence que c’est l'endroit où les divinités du lieu reçoivent l'hommage qui leur est dû.
Si le dieu Pan, ou le Faune, Prince des bois, ce dit-on,
Se fait jamais faire un trône, C’en sera là le patron.
. Deux châtaigniers, dont l’ombrage Est majestueux et frais,
Le couvrent de leur feuillage,
Ainsi que d’un riche dais.
Je ne vois rien qui légale,
Ni qui me charme.à mon gré, Comme un gazon qui s’étale Le long de chaque degré.
J'aime cent fois mieux cette herbe Que les précieux tapis
Sur qui l'Orient superbe
Voit ses empereurs assis.
Beautés simples et divines, Vous contentiez nos aïeux, Avant qu’on tirât des mines Ce qui nous frappe les yeux.
De quoi sert tant de dépense?
Les grands ont beau s’en vanter :
Vive la magnificence
Qui ne coûte qu’à planter!
Nonobstant ces moralités, j'ai conseillé à Mme C... de faire bâtir une maison proportionnée en quelque manière à la beauté de son jardin, et de se ruiner pour cela. Nous partirons de chez elle demain 26, et nous irons prendre au Bourg-la-Reine la commodité du carrosse de Poitiers, qui y passe tous les dimanches. Là se doit trouver un valet de pied du roi, qui a ordre de nous accompagner jusqu'à Limoges. Je vous écrirai ce qui nous arrivera en chemin, et ce qui me semblera digne d’être observé. Cependant faites bien mes recommandations à notre marmot, et dites-lui que peut-être j'amènerai de ce payslà quelque beau petit chaperon pour le faire jouer, et pour lui tenir compagnie.