‹ La Fontaine:Chapitre 24 sur 121 · IV. — SUITE DU MÊME VOYAGE · texte numérisé non relu

IV. — SUITE DU MÊME VOYAGE

A Châtellerault, ce $ septembre 1663.

7 Nous arrivâmes à Amboise d’assez bonne heure, mais par un fort mauvais temps : je ne laissai pas d'employer le reste du jour à voir le château. De vous en faire le plan, c’est à quoi je ne m’amuserai point. et pour cause. Vous saurez, sans plus, que devers la ville il est situé sur un roc, et paraît extrêmement haut. Vers la campagne, le terrain d’alentour est plus élevé.

Dans l’enceinte il y a trois ou quatre choses fort remarquables. La première est ce bois de cerf dont on parle tant, et dont on ne parle pas assez selon mon avis ; car, soit qu’on le veuille faire passer pour naturel ou pour artificiel, j’y trouve un sujet d'étonnement presque égal. Ceux qui le trouvent artificiel tombent d'accord que c’est bois de cerf, mais de plusieurs pièces : or, le moyen de les avoir jointes sans qu’il y paroisse de liaison? De dire aussi qu’il soit naturel, et que l'univers ait jamais produit un animal assez grand pour le porter, cela n’est yuëre croyable.

Il en sera toujours douté,

Quand bien ce cerf aurait été

Plus ancien qu’un patriarche.

Tel animal, en vérité,

N’eût jamais su tenir dans l’arche.

Ce que je remarquai encore de singulier, ce furent deux tours bâties en terre comme des puits : on a fait dedans des escaliers en forme de rampes par où l’on descend jusqu’au pied du château ; si bien qu’elles touchent, ainsi que les chênes dont parle Virgile,

D'un bout au ciel, d’autre bout aux enfers.

Je les trouvai bien bâties, et leur structure me'plut autant que le reste du château nous parut indigne de nous y arrêter. Il a toutefois été un temps qu'on le faisait servir de berceau à nos jeunes rois ; et, véritablement, c'était un berceau d’une matière assez solide, et qui n’était pas pour se renverser si facilement. Ce qu’il y a de beau, c’est la vue : elle est grande, majestueuse, d’une étendue immense ; l’œil ne trouve rien qui l’arrête ; point d'objet qui ne l’occupe le plus agréablement du monde. On s'imagine découvrir Tours, bien qu'il soit à quinze ou vingt lieues : du reste, on a en aspect la côte la plus riante et la mieux diversifiée que j'aie encore vue, et au pied d’une prairie qu’arrose la Loire : car cette rivière passe à Amboise.

De tout cela le pauvre M. Fouquet (1) ne put jamais, pendant son séjour, jouir un petit moment : on avait bouché toutes les fenêtres de sa chambre, et on n’y avait laissé qu’un trou par le

(1) Le surintendant, après son arrestation à Nantes, avait été emprisonné au château d'angers d'abord, à celui d'Amboise ensuite. On le transféra plus tard à Vincennes et à la Bastille.

‘haut. Je demandai de la voir : triste plaisir, je vous le confesse, mais enfin je le demandai. Le soldat qui nous conduisait n'avait pas la clef : au défaut, je fus longtemps à considérer la porte, et me fis conter la manière dont le prisonnier était gardé. Je vous en ferais volontiers la description : mais ce souvenir est trop affligeant.

Qu'est-il besoin que je retrace Une garde au soin nonpareil, Chambre murée, étroite place, Quelque peu d'air pour toute grâce, Jours sans soleil, Nuits sans sommeil, Trois portes en six pieds d'espace?

Vous peindre un tel appartement, .

Ce serait attirer vos larmes ; Je l'ai fait insensiblement :

Cette plainte a pour moi des charmes.

Sans la nuit, on n’eût jamais pu m'arracher de cet endroit (1) : il fallut enfin retourner à l'hôtellerie; et le lendemain nous nous écartâmes de la Loire, et la laissâmes à la droite. J'en suis très-fâché ; non pas que les rivières nous aient manqué dans notre voyage. :

Depuis ce lieu jusques au Limousin, Nous en avons passé quatre en chemin, , De fort bon compte, au moins qu’il m'en souvienne : L’Indre et le Cher, et la Creuse et la Vienne Ne sont pas simples ruisseaux :

Non, non ; la carte nous les nomme Ceux qui sont péris sous leurs eaux Ne l'ont pas été dire à Rome.

La première que nous rencontrâmes ce fut l'Indre. Après l'avoir passée, nous trouvâmes au bord trois hommes d'assez bonne mine, mais mal vêtus et fort délabrés. L'un de ces héros gusmanesques avait fait une tresse de ses cheveux, laquelle lui

(1) « Sans la nuit, on n'eût jamais pu m'arracher de cet endroit. » Y-a-t-il plus touchante simplicité? Mme de Sévigné ne fut pas moins émue le jour où il lui fut permis d'entrevoir Fouquet prisonnier, à l'Arsenal. + Pour moi, dit-elle, quand je l'ai aperçu, les jambes m'ont tremblé et Le cœur m'a battu si fort que je n’en pouvais plus. »

78 === LA FONTAINE. — CHAP. II pendait en arrière comme une queue de cheval. Non loin de là nous aperçûmes quelques Phyllis, je veux dire Phyllis d'Égypte, qui venaient vers nous dansant, folâtrant, montrant leurs épaules, et traînant après elles des douégnas détestables à proportion, et qui nous regardaient avec autant de mépris que si elles eussent été belles et jeunes. Je frémis d'horreur à ce spectacle, et j'en ai été plus de deux jours sans manger. Deux femmes fort blanches marchaient ensuite : elles avaient le teint délicat, la taille bien faite, de la beauté médiocrement, et n'étaient anges, à bien parler, qu’en tant que les autres étaient de véritables démons. Nous saluâmes ces deux avec beaucoup de respect, tant à cause d’elles que de leurs jupes, qui véritablement étaient plus riches que ne semblait le promettre un tel équipage. Le reste de leur habit consistait en une cape d’étoffe blanche ; et sur la tête un petit chapeau à l'anglaise, de taffetas de couleur, avec un galon d’argent. Elles ne nous rendirent notre salut qu’en faisant une légère inclination de la tête, marchant toujours avec une gravité de déesses, et ne daignant presque jeter les yeux sur nous, comme simples moïtels que nous étions. D’autres douégnas les suivaient, non moins laides que les précédentes ; et la caravane était fermée par un cordelier. Le bagage marchait en queue, partie sur chariots, partie sur bêtes de somme ; puis. quatre carrosses vides, et quelques valets : à l'entour,

Non sans écureuils et turquets (1), Ni, je pense, sans perroquets :

le tout escorté par M. de La Fourcade, garde du corps. Je vous laisse à deviner quelles gens c’étaient. Comme ils suivaient notre route, et qu’ils débarquèrent à la même hôtellerie où notre cocher nous avait fait descendre, le scrupule nous prit à tous de coucher en mêmes lits qu’eux, et de boire en mêmes verres. 11 n’y en avait point qui s’en tourmentât plus que la comtesse.

Nous allâmes le jour suivant coucher à Montels, et dîner le lendemain au Port-de-Pilles, où notre compagnie commença de se séparer. La comtesse envoya un laquais, non chez son mari, mais chez un de ses parens, porter les nouvelles de son arrivée, et donner ordre qu’on lui amenäât un carrosse avec quelque

(1) Espèce de petits chiens à nez camus et poil ras

escorte, Pour moi, comme Richelieu n’était qu’à cinq lieues, je n’avais garde de manquer de l'aller voir : les Allemands se détournent bien pour cela de plusieurs journées. M. de Chäteauneuf, qui conna it le pays, s'offrit de m'accompagner : je le pris au mot ; et ainsi votre oncle demeura seul, et alla coucher à Châtellerault, où nous promiîmes de nous rendre le lendemain de grand matin.

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