‹ La Fontaine:Chapitre 31 sur 121 · LIVRES I ET II DES CONTES · texte numérisé non relu

LIVRES I ET II DES CONTES

Pour prendre cœur, le vassal en sa panse Loge un long trait, se munit le dedans,

Puis souffre un coup avec grande constance, Au deux, il dit : « Donnez-moi patience, Mon doux Jésus, en tous ces accidens. »

Le tiers est rude ; il en grince les dents,

Se courbe tout, et saute de sa place.

Au quart il fait une horrible grimace,

Au cinq, un cri. Mais il n’est pas au bout ; Et c’est grand cas s’il peut digérer tout.

On ne vit onc si cruelle aventure.

Deux forts paillards ont chacun un bâton, Qu'ils font tomber par poids et par mesure, En observant la cadence et le ton.

Le malheureux n’a rien qu’une chanson : ,

« Grâce ! » dit-il. Mais, las ! point de nouvelle ; Car le seigneur fait frapper de plus belle, Juge des coups, et tient sa gravité,

Disant toujours qu’il a trop de bonté.

Le pauvre diable enfin craint pour sa vie.

Après vingt coups, d’un ton piteux il crie :

« Pour Dieu, cessez : hélas ! je n’en puis plus. » Son seigneur dit : « Payez donc cent écus, Net.et comptant : je sais qu’à la desserre Vous êtes dur : j’en suis fâché pour vous :

Si tout n’est prêt, votre compère Pierre Vous en peut bien assister entre nous.

Mais pour si peu vous ne vous feriez tondre. » Le malheureux, n’osant presque répondre, Court au magot, et dit : « C’est tout mon fait.» On examine ; on prend un trébuchet.

L'eau cependant lui coule de la face :

Il n’a point fait encor telle grimace.

Mais que lui sert? il convient tout payer :

C'est grand’pitié quand on fâche son maître, Ce paysan eut beau s’humilier ;

Et, pour un fait assez léger peut-être,

Il se sentit enflammer le gosier,

Vider la bourse, émoucher les épaules ; Sans qu’il lui fût dessus les cent écus,

Ni pour les aulx, ni pour les coups de gaules Fait seulement grâce d’un carolus.

Dans le second des recueils de cette manière, paru peu après le premier, en 1667, le récit devient plus leste et plus dégagé, le ton gaulois s'accentue; mais comme l'auteur, par une disposition conforme à ses goûts, s'efforce, autant que possible, à se rapprocher « pour les choses de cette nature » du fort et savoureux langage des Cent nouvelles nouvelles, des traductions de Boccace et des Amadis, de Rabelais et des vieux poètes, il parvient excellemment à dissimuler, au moyen d'un style orné, d'un vers adroit, des $ubtilités les plus poétiques, les libertés qu'il prend avec la morale. Si, comme le croit le conteur (préface du livre deuxième des Contes), le principal point, dans ces sortes d'écrits, « est d'attacher le lecteur, de le réjouir, d'attirer malgré lui son attention, de lui plaire », il y a lieu de considérer la nouvelle qui a pour titre : À femme avare galant escroc comme l'un de ces divertissements auxquels ne répugnaient pas les auteurs des sofies et dont Molière usa si souvent au théâtre.

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