‹ La Fontaine:Chapitre 30 sur 121 · QUI AVAIT OFFENSÉ SON SEIGNEUR · texte numérisé non relu

QUI AVAIT OFFENSÉ SON SEIGNEUR

Un paysan son seigneur offensa :

L'histoire dit que c'était bagatelle ;

Et toutefois ce seigneur le tança

Fort rudement. Ce n’est chose nouvelle.

« Coquin, dit-il, tu mérites la hart :

Fais ton calcul d'y venir tôt ou tard ;

C'est une fin à tes pareils commune.

Mais je suis bon ; et de trois peines l’une Tu peux choisir : ou de manger trente aulx, J'entends sans boire et sans prendre repos ; Ou de souffrir trente bons coups de gaules, Bien appliqués sur tes larges épaules ;

Ou de payer sur-le-champ cent écus. »

Le paysan consultant là-dessus :

« Trente aulx sans boirel ah1 dit-il en soi-même, Je n’appris onc à les manger ainsi.

De recevoir les trente coups aussi,

Je ne le puis sans un péril extrême.

Les cent écus, c’est le pire de tous. »

Incertain donc il se mit à genoux,

Et s'écria : « Pour Dieu, miséricorde ! »

Son seigneur dit : « Qu’on apporte une corde : Quoi! le galant m’ose répondre encor! »

Le paysan, de peur qu’on ne le pende,

Fait choix de l’ail ; et le seigneur commande Que l'on en cueille, et surtout du plus fort. Un après un lui-même il fait le compte :

Puis, quand il voit que son calcul se monte

A la trentaine, il les met dans un plat ;

Et cela fait, le malheureux pied-plat * Prend le plus gros, en pitié le regarde, Mange, et rechigne, ainsi que fait un chat Dont les morceaux sont frottés de moutarde.

11 n’oserait de la langue y toucher.

Son seigneur rit, et surtout il prend garde Que le galant n’avale sans mâcher.

Le premier passe ; aussi fait le deuxième :

Au tiers il dit : « Que le diable y ait part » Bref, il en fut à grand’peine au douzième,

Que s’écriant : « Harol la gorge m’ard (1)!

Tôt, tôt, dit-il, que l’on m’apporte à boire » Son seigneur dit : « Ah! ah I sire Grégoire, Vous avez soif 1 je vois qu’en vos repas

Vous humectez volontiers le lampas (2).

Or buvez donc, et buvez à votre aise;

Bon prou (3) vous fasse! Holà, du vin, holà ! Mais, mon ami, qu’il ne vous en déplaise,

Il vous faudra choisir, après cela,

Des cent écus ou de la bastonnade,

Pour suppléer au défaut de l’aillade.

— Qu'il plaise donc, dit l’autre, à vos bontés Que les aulx soient sur les coups précomptés ; Car pour l’argent, par trop grosse est la somme Où la trouver, moi qui suis un pauvre homme?

-— Hé bien, souffrez les trente horions,

Dit le seigneur ; mais laissons les oignons. »

&) « Me brâle. »

(2) Le lampas : le gosier.

G) Profit.

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