LIVRES I ET II DES CONTES
Et lui jouer quelque tour de souplesse.
Je choisirai pour exemple Gulphar.
Le drôle fit un trait de franc soudard ; Car aux faveurs d’une belle il eut part Sans débourser, escroquant la chrétienne.
Notez ceci, et qu’il vous en souvienne, Galans d’épée ; encor bien que ce tour Pour vous styler soit fort peu nécessaire :
Je trouverais maintenant à la cour
Plus d’un Gulphar, si j’en avais affaire.
Celui-ci donc chez sire Gasparin
Tant fréquenta, qu’il devint à la fin
De son épouse amoureux Sans mesure.
Elle était jeune, et belle créature ;
Plaisait beaucoup, fors un point qui gâtait
+ Toute l'affaire, et qui seul rebutait
Les plus ardens : c’est qu’elle était avare.
Ce n’est pas chose en ce siècle fort rare.
Je l’ai jà dit, rien n’y font les soupirs :
Celui-là parle une langue barbare,
Qui l'or en main n’explique ses désirs.
Le jeu, la jupe, et l'amour des plaisirs, Sont les ressorts que Cupidon emploie :
De leur boutique il sort chez les François Plus de cocus que du cheval de Troie
I ne sortit de héros autrefois.
Pour revenir à l'humeur de la belle,
Le compagnon ne put rien tirer d'elle, Qu'il ne parlât. Chacun sait ce que c’est Que de parler ; le lecteur, s’il lui plaît, Me permettra de dire ainsi la chose.
Gulphar donc parle, et si bien qu’il propose Deux cents écus. La belle l’écouta ;
Et Gasparin à Gulphar les prêta,
{Ce fut le bon), puis aux champs s’en alla, Ne soupçonnant aucunement sa femme.
Gulphar les donne en présence de gens
« Voilà, dit-il, deux cents écus comptans Qu’à votre époux vous donnerez, madame. »
La belle crut qu’il avait dit cela
Par politique, et pour jouer son rôle.
Le lendemain elle le régala
Tout de son mieux, en femme de parole.
Le drôle en prit, ce jour et les suivans, Pour son argent, et même avec usure.
A bon payeur on fait bonne mesure. :
Quand Gasparin fut de retour des champs, Gulphar lui dit, son épouse présente :
« J'ai votre argent à madame rendu, N’en ayant eu pour une affaire urgente Aucun besoin, comme je l’avais cru :
Déchargez-en votre livre, de grâce. »
A ce propos, aussi froide que glace, Notre galante avoua le reçu. ‘ Qu'’eût-elle fait? on eût prouvé la chose Son regret fut d’avoir enflé la dose
De ses faveurs : c’êst ce qui la fâchait.
Voyez un peu la perte que c'était !
En la quittant, Gulphar alla tout droit Conter ce cas, le corner par la ville,
Le publier, le prêcher sur les toits.
De l'en blâmer il serait inutile :
Ainsi vit-on chez nous autres François.
nl
Un an ne s'était pas écoulé, depuis la publication des Contes et nouvelles, que La Fontaine, encouragé par le succès, décidait de se manifester dans un autre genre: dès 1668, il donnait le premier recueil de ses Fables choisies, mises en vers (1); et le public admira la souplesse d'un esprit qui pouvait, à si peu de distance, témoigner, dans des expressions d'écrire si différentes, des ressources multiples de son génie.
L'on ne sut jamais au juste à laquelle de ces charmantes femmes : Mme de Bouillon, Mme de La Sablière ou
(1) Cest encore ici que l'on retrouve sa modestie. Alors que les éditeurs modernes réimpriment tous les Fables de La Fontaine, le poète, de son vivant, n'intitulait jamais ses recueils que Fables choisies, mises en vers par M. de La Fontaine.