‹ La Fontaine:Chapitre 34 sur 121 · PREMIÈRES FABLES CHOISIES · texte numérisé non relu

PREMIÈRES FABLES CHOISIES

Mme Cornuel, La Fontaine dut d'être appelé, pour la première fois, Le fablier. Ce qui est sûr c'est qu'aucun nom n'alla jamais mieux à quelqu'un. Alors que le genre de la fable, de l’apologue rimé n'est, chez beaucoup d'auteurs, que le résultat d'une recherche pénible, rien n'apparaît, au contraire, plus spontané chez La Fontaine. L'on a dit du Bonhomme qu'il portait des fables comme un pommier porte des pommes : tout naturellement. Cela est si vrai qu'il suffisait souvent du moindre événement, d'une rencontre fortuite, du plus mince incident journalier pour éveiller en lui quelqu’une de ces petites comédies immortelles que les animaux se jouent entre eux dans ses vers. Ce n'est pas seulement dans Phèdre, dans Esope, dans Bidpaï que La Fontaine s'est instruit des mœurs et de l'esprit des bêtes; mais encore c'est en observant autour de lui, dans la garenne et la basse-cour, le bois et le guéret, les allées et venues, le travail affairé, les gracieuses manières de tant d'acteurs innocents ou rusés qu'il est parvenu à donner le mouvement et la vie à ce monde infini des insectes, des oiseaux, à tant d'hôtes emplumés ou velus de la campagne. Les lapins, les lièvres et les ânes, les chiens et les chats, les singes et les renards, le loup et l'agneau, le corbeau, la cigogne et jusqu'à la cigale étaient ses amis. A contempler les fourmis dans leurs façons actives, leur art et leurs travaux il passait des heures, oubliait de dîner; il n'avait de cesse qu'il n'eüt pénétré les secrets de leur industrie; et dans ses Fables, dans Psyché, dans Saint- Mak, it a usé pleinement et dans divers passages de ce que cette étude lui avait appris. Nombre des distractions plus ou moins exactes qu'on a rapportées de lui proviennent de cette sorte d'absorption qui s'emparait de son esprit à ces moments-là. Une fois Mme de Bouillon se rend à Versailles et que voit-elle, en sortant des Tuileries, sous un arbre du Cours? Mais notre Bonhomme moitié rêvant, moitié endormi. À son retour de la ville royale la même dame s'aperçoit que le fablier n'a pas bougé d'attitude; il est toujours assoupi et dans le même endroit. C'est sans doute qu'il compose. L'air balourd du rustique, la tor-

peur, {a rêvasserie qui le font, dans cette attitude, ressem-

bler à un dément offensent les précieux; mais que ceux-ci

attendent un peu, que l'insensé sorte de sa torpeur, qu'il

se mette à écrire; à ce moment, comme dit La Bruyère,

« c'est le modèle des bons contes: il fait parler les animaux, * les arbres, les pierres, tout ce qui ne parle pas ». Ceux qui

le lisent à mesure qu'il écrit ne savent plus alors s’il a ses

bas à l'envers, sa perruque de côté, s'il a perdu son chapeau ou déchiré ses manchettes; le lourdaud n'est plus là :

c'est un poète qui chante; et son chant, plus murmurant que celui d'un chèvre-pied, plus éloquent que celui de Virgile ou de Lucrèce, aussi doux que celui d'un pâtre, exprime le divin concert de la nature.

Quand j'aurais en naissant reçu de Calliope

Les dons qu’à ses amans cette muse a promis,

Je les consacrerais aux mensonges d’Ésope :

Le mensonge et les vers de tout temps sont amis.

Mais je ne me crois pas si chéri du Parnasse

Que de savoir orner toutes ces fictions.

On peut donner du lustre à leurs inventions :

On le peut ; je l’essaye ; un plus savant le fasse.

Cependant jusqu'ici d’un langage nouveau

J’ai fait parler le loup et répondre l'agneau :

J'ai passé plus avant ; les arbres et les plantes

Sont devenus chez moi créatures parlantes.

(FABLES : LIVRE DEUXIÈME : Contre ceux

qui ont le goñt difficile.)

La Fontaine était assez nourri de belles-lettres pour avoir acquis des anciens le goût charmant des métamorphoses. À force d'errer dans tous les détours de son bosquet de Champagne, il avait, plus d'une fois, surpris les dryades à travers les feuilles et reconnu les sylvains sous l'écorce. Ce n'est pas seulement dans l’un des plus beaux de ses poèmes que

Baucis devient tilleul, Philémon devient chêne;

mais encore, dans Daphné, nous voyons que cette nymphe se transforme en laurier à son tour. Une origine semblable

Page 1