LIVRE QUATRIÈME
FABLE II. — Le Berger et la Mer (2).
Du rapport d’un troupeau, dont il vivait sans soins Se contenta longtemps un voisin d’Amphitrite.
Si sa fortune était petite,
Elle était sûre tout au moins.
A la fin, les trésors déchargés sur la plage Le tentèrent si bien qu’il vendit son troupeau, Trafiqua de l'argent, le mit entier sur l'eau.
(1) Origine, Esore, fab. 49.
(2) Origine, Esore, fab. 1$6. — PuèRe, 1V, 3.
LIVRES I À VI DES FABLES
Cet argent périt par naufrage.
Son maître fut réduit à garder les brebis, Non plus berger en chef comme il était jadis, Quand ses propres moutons paissaient sur le rivage. Celui qui s’était vu Coridon ou Tircis, Fut Pierrot, et rien davantage.
Au bout de quelque temps il fit quelques profits, Racheta des bêtes à laine; Et comme un jour les vents, retenant leur haleine, Laissaient paisiblement aborder les vaisseaux : « Vous voulez de l’argent, ô mesdames les Eaux! Dit-il; adressez-vous, je vous prie, à quelque autre Ma foil vous n’aurez pas le nôtre. »
Ceci n’est pas un.conte à plaisir inventé.
Je me sers de la vérité Pour montrer, par expérience, Qu’un sou, quand il est assuré, Vaut mieux que cinq en espérance ; Qu'il se faut contenter de sa condition ; Qu'’aux conseils de la mer et de l'ambition Nous devons fermer les: oreilles.
Pour un qui s’en louera, dix mille s'en plaindront. La mer promet monts et merveilles :
Fiez-vous-y ; les vents et les voleurs viendront.
FABLE IV. — Le Jardinier et son. Seigneur.
Un amateur de jardinage, Demi-bourgeois, demi-manant, Possédait en certain village
Un jardin assez propre, et le clos attenant.
Il avait de plant vif fermé cette étendue :
Là croissaient à. plaisir l’oseille et la laitue,
De quoi faire à Margot pour sa fête un bouquet,
Peu de jasmin d’Espagne, et force serpolet (1).
Cette félicité par un lièvre troublée
(1) Quelle gracieuse description, dans ce passage, d'un jardinet rurci an dixseptième siècle! Le jardin de Boileau à Auteuil, le potager de Regard à Grillon
A'inspireront pas à leurs possesseurs de payes plus vives ct plus fraiches.
Fit qu’au seigneur du bourg notre homme se plaignit : « Ce maudit animal vient prendre sa goulée Soir et matin, dit-il, et des pièges se rit ; Les pierres, les bâtons, y perdent leur crédit : Il est sorcier, je crois. — Sorcier ! je l’en défie, Repartit le seigneur : fût-il diable, Miraut, En dépit de ses tours, l’attrapera bientôt.
Je vous en déferai, bonhomme, sur ma vie, — Et quand? — Et dès demain, sans tarder plus longtemps. La partie ainsi faite, il vient avec ses gens. « Çà, déjeunons, dit-il : vos poulets sont-ils tendres? La fille du logis, qu’on vous voie ; approchez : Quand la marirons-nous? quand aurons-nous des gendres ? Bonhomme, c'est ce coup qu'il faut, vous m’entendez, Qu'il faut fouiller à l’escarcelle, »
Disant ces mots, il fait connaissance avec elle, Auprès de lui la fait asseoir, Prend une main, un bras, lève un coin du mouchoir ; Toutes sottises dont la belle Se défend avec grand respect :
Tant qu’au père à la fin cela devient suspect. Cependant on fricasse, on se rue en cuisine.
« De quand sont vos jambons? ils ont fort bonne mine, — Monsieur, ils sont à vous. — Vraiment, dit le seigneur, Je les reçois, et de bon cœur. »
Il déjeune très-bien ; aussi fait sa famille, Chiens, chevaux, et valets, tous gens bien endentés : 11 commande chez l’hôte, y prend des libertés, Boit son vin, caresse sa fille. .
L’embarras des chasseurs succède au déjeuné.
Chacun s’anime et se prépare ; Les trompes et les cors font un tel tintamarre Que le bonhomme est étonné.
Le pis fut que l'on mit en piteux équipage Le pauvre potager : adieu planches, carreaux ; Adieu chicorée et poireaux ; Adieu de quoi mettre au potage.
Le lièvre était gîté dessous un maître chou.
On le quête ; on le lance (1) : il s'enfuit par un trou
(1) On le quête ; on le lance. termes de vénerie; c'est-à-dire on cherche la piste de la bête, on la fait lever de l'endroit où elle se cache.
LIVRES 1 À V1 DES FABLES --
Non pas trou, mais trouée, horrible et large plaie Que l’on fit à la pauvre haie Par ordre du seigneur ; car il eût été mal Qu'’on n’eût pu du jardin sortir tout à cheval. Le bonhomme disait : « Ce sont là jeux de prince. » Mais on le laissait dire : et les chiens et les gens Firent plus de dégât en une heure de temps Que n’en auraient fait en cent ans Tous les lièvres de la province.
Petits princes, videz vos débats entre vous.
De recourir aux rois vous seriez de grands fous.
11 ne lès faut jamais engager dans vos guerres, Ni les faire entrer sur vos terres.
FABLE XI. — La Grenouille ei le Rat.
Tel, comme dit Merlin (1), cuide engeigner (2) autrui, Qui souvent s’engeigne soi-même.
J'ai regret que ce mot soit trop vieux aujourd’hui ;
11 m’a toujours semblé d’une énergie extrême.
Mais afin d'en venir au desséin que j’ai pris :
Un rat plein d'embonpoint, gras, et des mieux nourris,
Et qui ne connaissait l’avent ni le carême,
Sur le bord d’un marais égayait ses esprits.
Une grenouille approche, et lui dit en sa langue :
« Venez me voir chez moi; je vous ferai festin. » Messire rat promit soudain :
Il n’était pas besoin de plus longue harangue.
Elle allégua pourtant les délices du bain,
La curiosité, le plaisir du voyage,
Cent raretés à voir le long du marécage :
Un jour il conterait à ses petits-enfans
Les beautés de ces lieux, les mœurs des habitans,
Et le gouvernement de la chose publique
Aquatique. :
Un point, sans plus, tenait le galant empêché :
(1) Non pas l'enchanteur, mais Merlin Coccaye l'auteur de l'Histoire macaronique.
(2) « Cuide engeigner, » croit tromper. La Fontaine regrette ici l'emploi de ce vieux mot tombé en désuétude
11 nageait quelque peu, mais il fallait de l’aide. La grenouille à cela trouve un très-bon remède ; Le rat fut à son pied par la patte attaché ;
Un brin de jonc en fit l’affaire.
Dans le marais entrés, notre bonne commère S'efforce de tirer son hôte au fond de l’eau, Contre le droit des gens, contre la foi jurée Prétend qu'elle en fera gorge chaude et curée : C'était, à son avis, un excellent morceau.
Déjà dans son esprit la galande (1) le croque. 11 atteste les dieux; la perfide s'en moque : Il résiste ; elle tire. En ce combat nouveau, Un milan, qui dans l’air planait, faisait la ronde, Voit d’en haut le pauvret se débattant sur l'onde. 11 fond dessus, l’enlève, et, par même moyen,
La grenouille et le lien.
Tout en fut, tant et si bien
Que de cette double proie
L'oiseau se donne au cœur jdie,
Ayant, de cette façon,,
A souper chair et poisson.
La ruse la mieux ourdie Peut nuire à son inventeur ; Et souvent la perfidie Retourne sur son auteur (2).
FABLE XV. — Le Loup, la Chèvre, et le Chevreau (3).
La bique, aHant remplir sa traînante mamelle, Et paître l'herbe nouvelle,
11) « Telle est l'orthographe constante de La Fontaine; le mot est écrit une seule fois avec un £ dans la fable V du livre 1v, où il rime avec talent. Fémimin : gulande. » Fables de La Fontaine avec une introduction par L. CLÉNENT.
{2) Le sujet de la fable, La Grenouille et le Rat est emprunté à Esope: mais, tandis que, chez Esope, « la grenouille entraina le rat [tout simplement) au fond, faisant clapoter l'eau, "et croussant brékekex, coax, coax », tout comme ume grenouille d'aristophane, chez La Fontaine, bien plus pittoresque et vivant, c'est toute une histoire qui arrive; « C'est, dit Taine, un drame et une intrigue, et l'on reste entin suspendu, attendant le dénoûment. La trahison [de la grenouille), subite et isolée dans Esope, est préparée et déveioppée dans La Fontaine. Esope la nomme, La Fontaine la fait Voir. » |
(3) La Fontaine a emprunté ici à Marie de France (fab. 90) et à Gille Corrozet
LIVRES 1 À VI DES FABLES
Ferma sa porte au loquet,
Non sans dire à son biquet :
« Gardez-vous, sur votre vie,
D'ouvrir que l’on ne vous die,
Pour enseigne et mot du guet :
« Foin du loup et de sa race! »
Comme elle disait ces mots,
Le loup, de fortune, passe ;
Il les recueille à propos,
Et les garde en sa mémoire.
La bique, comme on peut croire,
N’avait pas vu le glouton.
Dès qu’il la voit partie, il contrefait son ton,
Et, d’une voix papelarde,
11 demande qu’on ouvre, en disant : « Foin du loup!»
Et croyant entrer tout d'un coup.
Le biquet soupçonneux par la fente regarde :
« Montrez-moi patte blanche, ou je n’ouvrirai point, + S’écria-t-il d’abord. Patte blanche est un point Chez les loups, comme on sait, rarement en usage. Celui-ci, fort surpris d'entendre ce langage, Comme il était venu s’en retourna chez soi. | Où serait le biquet s’il eût ajouté foi
Au mot du guet que, de fortune,
Notre loup avait entendu?
Deux sûretés valent mieux qu’une ; Et le trop en cela ne fut jamais perdu.
fab. 24). Tout le début de la fable de Corrozet (du Loup et du Chevreau) est
charmant :
Une chèvre allait en pâture
Pour y prendre sa nourriture:
Son chevreau dans le tect enferme, Lui commandant de point en point Qu'a personne 'huis, mouvre point Et jusqu'à son retour fût ferme.
Le loup ayant ouf cela +
À la porte du tect alla,
Feignant de la chêvre la voix :
« Ouvrez, dit-il, mon enfant doux, Je veux entrer avecque vous :
Car j'ai assez été au bois, »
(1) « Attendre chape-chute, » pour attendre une aubaine, une occasion favo=
FABLE XVI. — Le Loup, la Mère # l'Enfant.
Ce loup me remet en mémoire Un de ses compagnons qui fut encor mieux pris : I y périt. Voici l’histoire.
Un villageois avait à l'écart son logis.
Messer loup attendait chape-chute (1) à la porte; di avait vu sortir gibier de toute sorte, Veaux de lait, agneaux, et brebis, Régiments de dindons, enfin bonne provende.
Le larron commençait pourtant à s’ennuyer.
11 entend un enfant crier :
La mère aussitôt le gourmande, Le menace, s’il ne se tait, De le donner au loup. L'animal se tient prêt, Remerciant les dieux d’une telle aventure, .
Quand la mère, apaisant sa chère géniture, Lui dit : « Ne criez point ; s’il vient, nous le tuerons. — Qu'est-ceci! s’écria le mangeur de moutons : Dire d’un, puis d’un autre! Est-ce ainsi que l’on traite Les gens faits comme moi? me prend-on pour un sot? Que quelque jour ce beau marmot Vienne au bois cueillir la noisettel (2). »
Comme il disait ces mots, on sort de la maison : Un chien de cour l’arrête ; épieux et fourches-fières (3) L’ajustent de toutes manières.
« Que veniez-vous chercher en ce lieu? » lui dit-on. Aussitôt il conta l'affaire.
« Merci de moi! lui dit la mère; Tu mangeras mon fils! L'ai-je fait à dessein Qu'il assouvisse un jour ta faim? »
On assomma la pauvre bête.
rable.
{2) C'est « au bois » que le Loup rencontra le Petit Chaperon rouge. Le loup de Perrault et celui de La Fontaine ne sont pas éloignés de se ressembler. Dans la fable précédente : le Loup, la Chèvre et le Chevreau, le loup tirerait volontiers,
en l'absence de la chèvre, « la bobinette et la chevillette cherra! » 13) Fourches de fer attachées à de longues perche.
LIVRES I A VI DES FABLES
Un manant lui coupa le pied droit et la tête : Le seigneur du village à sa porte les mit ; Et ce dicton picard à l’entour fut écrit :
« Biaux chires leups, n’écoutez mie Mère tenchent chen fieux qui crie. »
FABLE XXI. L'Œil du Maître (1).
Un cerf s'étant sauvé dans une étable à bœufs, Fut d’abord averti par eux Qu'il cherchât un meilleur asile.
« Mes frères, leur dit-il, ne me décelez pas : Je vous enseignerai les pâtis les plus gras ; Ce service vous peut quelque jour être utile, Et vous. n’en aurez point regret. »
Les bœufs, à toutes fins, promirent le secret. Il se cache en un coin, respire, et prend courage, Sur le soir on apporte herbe fraîche et fourrage, Comme l’on faisait tous les jours :
L'on va, l’on vient, les valets font cent tours, L’intendant même; et pas un d’aventure N’aperçut ni cors, ni ramure, Ni cerf enfin. L’habitant des forêts Rend déjà grâce aux bœufs, attend dans cette étable Que, chacun retournant au travail de Cérès, Il trouve pour sortir un moment favorable.
L'un des bœufs ruminant lui dit : « Cela va bien ;
Mais quoi? l’homme aux cent yeux n’a pas fait sa revue :
Je crains fort pour toi sa venue ; Jusque-là, pauvre cerf, ne te vante de rien. » Là-dessus le maître entre et vient faire sa ronde.
« Qu'est-ce-ci? dit-il à son monde ;
Je trouve bien peu d’herbe en tous ces râteliers. Cette litière est vieille; allez vite aux greniers.
Je veux voir désormais vos bêtes mieux soignées. Que coûte-t-il d’ôter toutes ces araignées?
Ne sauroit-on ranger ces jougs et ces colliers? »
En regardant à tout il voit une autre tête
(1) Source, Puèvne, 11, 8. — Hauvenr, 1°° partie, fab. 153
Que celles qu’il voyait d’ordinaire en ce lieu.
Le cerf est reconnu : chacun prend un épieu; ,* Chacun donne un coup à la bête.
Ses larmes ne sauraient la sauver du trépas.
On l'emporte, on la sale, on en fait maint repas Dont maint voisin s’éjouit d’être.
Phèdre sur ce sujet dit fort élégamment :
« Il n’est, pour voir, que l'œil du maître. » Quant à moi, j'y mettrais encor l’œil de l'amant.
FABLE XXII. — L'Alouette et ses Petits, avec le Maître d’un champ.
Ne t'attends qu'à toi seul ; c’est un commun proverbe. Voici comme Ésope le mit En crédit.
Les alouettes font leur nid Dans les blés quand ils sont en herbe, C'est-à-dire environ le temps Que tout aime et que tout pullule dans de monde, Monstres marins au fond de l’onde, Tigres dans les forêts, alouettes aux champs. Une pourtant de ces dernières Avoit laissé passer la moitié d’un printemps Sans goûter le plaisir des amours printanières. A toute force enfin elle se résolut D’imiter la nature et d’être mère encore.
Elle bâtit un nid, pond, couve et fait éclore, A la hâte : le tout alla du mieux qu’il put.
Les blés d’alentour mûrs avant que la nitée Se trouvât assez forte encor Pour voler et prendre l'essor, De mille soins divers l’alouette agitée S'en va chercher pâture, avertit ses enfans D'être toujours au guet et faire sentinelle.
« Si le possesseur de ces champs Vient avecque son fils, comme il viendra, dit-elle, Écoutez bien : selon ce qu’il dira, Chacun de nous décampera. »
Sitôt que l’alouette eut quitté sa famille,
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Le possesseur du champ vient avecque son fils. « Ces blés sont mûrs, aït-il, : allez chez nos amis Les prier que chacun, apportant sa faucille, Nous vienne aider demain dès la pointe du jour. » Notre alouette de retour Trouve en alarme sa couvée.
L'un commence : « I1 a dit que, l'aurore levée, L'on fit venir demain ses amis pour l'aider.
— S'il n’a dit que cela, repartit l’alouette, Rien ne nous presse encor de changer de retraite ; Mais c’est demain qu’il faut tout de bon écouter. Cependant soyez gais ; voilà de quoi manger. » Eux repus, tout s'endort, les petits et la mère. L’aube du jour arrive, et d’amis point du tout. L'alouette à l'essor, le maître s’en vient faire Sa ronde ainsi qu’à l’ordinaire. « Ces blés ne devraient pas, dit-il, être debout. Nos amis ont grand tort ; et tort qui se repose Sur de tels paresseux, à servir ainsi lents.
Mon fils, allez chez nos parens Les prier de la même chose. »
L’épouvante est au nid plus forte que jamais. « Il a dit ses parens, mère! c'est à cette heure... — Non, mes enfans ; dormez en paix :
Ne bougeons de notre demeure. »
L'alouette eut raison; car personne ne vint.
Pour la troisième fois, le maître se souvint De visiter ses blés. « Notre erreur est extrême, Dit-il, de nous attendre à d’autres gens que nous. 11 n’est meilleur ami ni parent que soi-même. Retenez bien cela, mon fils. Et savez-vous Ce qu'il faut faire? Il faut qu'avec notre famille Nous prenions dès demain chacun une faucille : C’est là notre plus court ; et nous achèverons Notre moisson quand nous pourrons. »
Dès lors que ce dessein fut su de l’alouette : « C’est ce coup qu'il est bon de partir, mes enfans! » Et les petits, en même temps, Voletans, se culebutans, Délogèrent tous:sans trompette (1).
(1) Micueuer (l'Oiseau), après un gracieux portrait de l'alouette vêtue « d'une