LIVRE CINQUIÈME
FABLE I. — Le Bâcheron et Mercure (1).
A M LC. D. B. (2).
Votre goût a servi de règle à mon ouvrage :
J’ai tenté les moyens d'acquérir son suffrage. Vous voulez qu’on évite un soin trop curieux, Et des vains ornemens l'effort ambitieux ; Je le veux comme vous : cet effort ne peut plaire. Un auteur gâte tout quand il veut trop bien faire. Non qu'il faille bannir certains traits délicats : Vous les aimez, ces traits ; et je ne les hais pas. Quant au principal but qu'Ésope se propose,
J’y tombe au moins mal que je puis.
humble parure gris de lin, lustrée pourtant et brillant d’un reflet de soie » nous montre le charmantoiseau nichant « à terre, tout près du pauvre lièvre et sans abri que le sillon. Quelle vie précaire, aventurée, au moment où elle couve! Que de soucis ! Que d'inquiétudes ! Qui ne croirait'que cette infortunée participera à la mélancolie de son triste voisin le lièvre ?
Cet animal est triste et la crainte le ronge (La Fontaine.)
Mais le contraire a lieu par un miracle inattendu de gaité et d'oubli facile, de légèreté, si l'on veut, et d'insouciance française. » È
“C'est aussi une gaie oiselle que l'alouette de La Fontaine; mais, à tant de gaîté, elle ajoute l'observation et la prudence.
(1) La Fontaine dans le Bücheron et Mercure ne s'est pas inspiré seulement d'Esope (fab. 44), mais aussi de Rabelais qui nous fait voir un pauvre homme des forêts « abatteur et fendeur de bois, et en cestuy estat guaingnant cahin-caha sa pauvre vie. Advint qu'il perdit'sa coingnée. Qui fut bien fasché et mary ? Ce fut it : car de sa coingnée dépendoit son vien et sa vie. En cestuy estrif, commença crier, prier, implorer, invoquer Jupiter, par. oraisons moult disertes. disant à chascun refrain de ses’ suffrages, à haute voix inttigablement : « Ma coingnée, ma coingnée : rien plus, 6 Jupiter! que ma coingnée ou deniers pour acheter une aultre. Hélas! ma pauvre coingnée ! x
(2) Sans doute M. le chevalier de Bouillon.
LIVRES I A VI DES FABLES
Enfin, si dans ces vers je ne plais et n’instruis, Ï1 ne tient pas à moi ; c’est toujours quelque chose. Comme la force est un point Dont je ne me pique point, Je tâche d’y tourner le vice en ridicule, Ne pouvant l’attaquer avec des bras d’Hercule. C’est là tout mon talent ; je ne sais s’il suffit. Tantôt je peins en un récit .
La sotte vanité jointe avecque l’envie, Deux pivots sur qui roule aujourd’hui notre vie : Tel est ce chétif animal 7 Qui voulut en grosseur au bœuf se rendre égal. J'oppose quelquefois par une double image Le vice à la vertu, la sottise au bon sens, | Les agneaux aux loups ravissans, La mouche à la fourmi ; faisant de cet ouvrage Une ample comédie à cent actes divers, Et dont la scène est l'univers.
Hommes, dieux, animaux, tout y fait quelque rôle, Jupiter comme un autre. Introduisons celui Qui porte de sa part aux belles la parole :
Ce n’est pas de cela qu’il s’agit aujourd’hui.
Un bücheron perdit son gagne-pain, C’est sa cognée ; et la cherchant en vain, Ce fut pitié là-dessus de l'entendre.
Il n'avait pas des outil$ à revendre.
Sur celui-ci roulait tout son avoir.
Ne sachant donc où mettre son espoir, Sa face était de pleurs toute baignée :
« O ma cognée! 6 ma pauvre cognée!
S’écriait-il : Jupiter, rends-la-moi ;
Je tiendrai l’être encore un coup de tai. »
Sa plainte fut de l’Olympe entendue.
Mercure vient. « Elle n’est pas perdue, Lui dit ce dieu ; la connaîtras-tu bien?
Je crois l'avoir près d'ici rencontrée. »
Lors une d'or à l’homme étant montrée, Il répondit : « Je n’y demande rien. »
Une d'argent succède à la première ;
Il la refuse. Enfin une de bois :
« Voilà, dit-il, la mienne cette fois :
Je suis content si j’ai cette dernière.
— Tu les auras, dit le dieu, toutes trois :
Ta bonne foi sera récompensée.
-- En ce cas-là je les prendrai, » dit-il.
L'histoire en est aussitôt dispersée ;
Et boquillons de perdre leur outil.
Et de crier pour se le faire rendre.
Le roi des dieux ne sait auquel entendre.
Son fils Mercure aux criards vient encor ; A chacun d’eux il en montre une d’or (1).
Chacun eût cru passer pour une bête
De ne pas dire aussitôt : « La voilà! »
Mercure, au lieu de donner celle-là,
Leur en décharge un grand coup sur la tête.
Ne point mentir, être content du sien, C'est le plus sûr : cependant on s'occupe A dire faux pour attraper du bien.
Que sert cela? Jupiter n'est pas dupe.
FABLE VI. — La Vieille et les deux Servantes.
I était une vieille ayant deux chambrières : Elles filaient si bien que les sœurs filandières Ne faisaient que brouiller au prix de celles-ci. La vieille n'avait point de plus pressant souci Que de distribuer aux servantes leur tâche.
Dès que Thétis chassait Phébus aux crins dorés, Tourets entraient en jeu, fuseaux étaient tirés ; Decçà, delà, vous en aurez :
Point de cesse, point de relâche, Dès que l'Aurore, dis-je, en son char remontait, Un misérable coq à point nommé chantait ; Aussitôt notre vieille, encor plus misérable, S'affublait d’un jupon crasseux et détestable, Allumait une lampe, et courait droit au lit
(1) « Le bon poète! écrit à ce propos M. Émile Faguet; comme on sent qu’il * aurait voulu rendre riches les honnêtes gens malheureux ét donner des cognées d'or à tout le monde! » $
— LIVRES I À VI DES FABLES 131 Où, de tout leur pouvoir, de tout leur appétit, Dormaient les deux pauvres servantes.
L'une entr'ouvrait un œil, l’autre étendait un bras Et toutes deux, très-mal contentes, Disaient entre leurs dents : « Maudit coq 1 tu mourras! » Comme elles l'avaient dit, la bête fut grippée : Le réveille-matin eut la gorge coupée.
Ce meurtre n’amenda nullement leur marché :
Notre couple, au contraire, à peine était couché Que la vieille, craignant de laisser passer l'heure, Couroit comme un lutin par toute sa demeure (1).
C'est ainsi que, le plus souvent, Quand ôn pense sortir d’une mauvaise affaire, On s’enfonce encor plus avant :
Témoin ce couple et son salaire.
La vieille, au lieu du coq, les fit tcmber par là De Charybde en Scylla.