LIVRE DEUXIÈME
[Chassée du palais de son époux, dépouillée de ses riches vêtements, persécutée par Vénus, Psyché, la pauvre Psyché, errante et malheureuse, rejetée sur la terre des hommes, expie dans les larmes sa curiosité imprudertte.]
Psyché cependant continuait de chercher l'Amour, toujours en son habit de bergère. Il avait une telle grâce sur elle, que si son ennemie l’eût vue avec cet habit, elle lui en aurait donné un de déesse en la place. Les afflictions, le travail, la crainte, le peu de repos et de nourriture, avaient toutefois diminué ses appas ; si bien que, sans une force de beauté extraordinaire, ce n’aurait plus été que l'ombre de cet objet qui avait tant fait parler de lui dans le monde. Bien lui prit d’avoir des charmes à moissonner pour le temps et pour la douleur, et encore de reste pour elle. Le plus cruel de son aventure était les craintes qu’on lui donnait. Tantôt elle entendait dire que Vénus la faisait chercher par d’autres gens ; quelquefois même qu’elle était tombée entre les mains de son ennemie, qui, à force de tourmens, l'avait rendue méconnaissable. |
Un jour elle eut une telle alarme, qu’elle se jeta dans une chapelle de Cérès, comme en un asile qui de bonne fortune se présentait. Cette chapelle était près d’un champ dont on venait de couper les blés. Là les laboureurs des environs offraient tous les ans les prémices de leur récolte. I1 y avait un grand monceau de: javelles à l'entrée du temple. Notre bergère se prosterna devant l’image de la déesse ; puis lui mit au bras un cha-
peau de fleurs (1), lesquelles elle venait de cueillir en courant et sans aucun choix : c'étaient de ces fleurs qui croissent parmiles blés. Psyché avait ouf dire aux sacrificateurs de son pays qu’elles plaisaient à Cérès, et qu'une personne qui voulait obtenir des dieux quelque chose ne devait point entrer dans leurs maisons les mains vides. Après son offrande, elle se remit à genoux, et fit ainsi sa prière : :
« Divinité la plus nécessaire qui soit au monde, nourrice des hommes, protège-moi contre celle que je n’ai jamais offensée : souffre seulement que je me cache pour quelques jours entre les javelles qui sont à la porte de ton temple, et que je vive du blé qui en tombera. Cythérée se plaint de ce que son fils m'a voulu du bien ; mais, puisqu'il ne m'en veut plus, n'est-ce pas assez de satisfactien pour elle, et assez de peine pour moi? Faut-il que la colère des dieux soit si grande? S’il est vrai que la Justice se soit retirée parmi eux, ils doivent considérer l’innocence d’une personne qui leur a obéi en se mariant. Ai-je corrompu l’oracle? ai-je usé d’aucun artifice pour me faire aimer? puis-je mais, si un dieu me voit? quand je m’enfermerais dans une tour, ne me verrait-il pas? Tant s’en faut qu’en l’épousant je crusse faire du déplaisir à sa mère; car je croyais épouser un monstre. Il s’est trouvé que c'était l'Amour, êt que j'avais plu à ce dieu. C’est donc un crime d’être agréable! Hélas! je ne le suis plus, et ne l’ai jamais été par ma faute. Il ne se trouvera point que j'aie employé ni afféterie ni paroles ensorcelantes. Vénus a encore sur le cœur l’indiscrétion des mortels qui ont quitté son culte pour m’honorer. Qu'elle se plaigne donc des mortels; mais de moi, c’est une injustice. Je leur ai dit qu’ils me faisaient tort. Si les hommes sont imprudens, ce n’es pas à dire que je sois coupable. »
C'est ainsi que notre bergère se justifiait à Cérès. Soit que les déesses s'entendent, ou que celle-ci fût fâchée de ce qu'on l’avait appelée nourrice, ou que le ciel veuille que nos prières soient véritablement des prières, et non des apologies, celle de Psyché ne fut nullement écoutée. Cérès lui cria de Ia voûte de sa chapelle, qu’elle se retirât au plus vite, et laissât le tas de javelles comme il était ; sinon Vénus en aurait l’avis. Pourquoi rompre en faveur d’une mortelle avec une déesse de ses amies? Vénus ne lui en avait donné aucun sujet. Qu’on dit tout ce
(1) C'est ce qu'avaient fait déjà les bergers d’amyot, dans la traduction du roman de Longus : Daphnis et Chloë.
qu’on voudrait de sa conduite, c’était une bonne femme qui lui avait obligation, à la vérité, ainsi qu’à Bacchus; mais elle le savait bien reconnaître, et le publiait partout.
{Une tentative que Psyché fit auprès de Junon ne réussit pas davantage qu'auprès de Cérès. C'est alors que l'épouse répudiée résolut de se rendre — quelles que fussent pour elle les conséquences de &et acte — au temple même de Vénus, et, parvenue là, d'implorer sa belle et cruelle ennemie.]
Dans ce but, elle s’informa du plus prochain temple de Cythérée, résolue, si la déesse n’y était présente, de s’embarquer et d’aller en Cypre. On lui dit qu’à trois ou quatre journées de là il y en avait un fort fameux et fort fréquenté, portant pour inscription :
« A la Déesse des Grâces. »
Apparemment Vénus s’y plaisait, et y tenait souvent en personne son tribunal, vu les miracles qui s’y faisaient, et le grand concours de gens qui y accouraient de tous les côtés. Il y en avait même qui se vantaient de l’y avoir vue plusieurs fois.
Notre bergère se met en chemin, plus heureuse, ce lui semblait, que devant l'oracle : car elle savait du moins ce qu’elle avait envie de faire; sortirait d’irrésolution et d’incertitude, qui sont les pires de tous les maux ; pourrait voir l’Amour, n’y ayant pas d’apparence que sa mère vint si souvent en un lieu sans l’y amener. Supposé que la pauvre épouse n’eût cette satisfaction qu’en présence d’une belle-mère qui la haïssait, et qui, bien loin de la reconnaître pour sa bru, la traiterait en esclave ; c'était toujours quelque chose : les affaires pourraient changer ; la compassion, la vue de la belle, son humilité, sa douceur, le peu de liberté de l’entretenir, tout cela serait capable de rallumer le désir du dieu. En tout cas elle le verrait, et c'était beaucoup : toutes peines lui seraient douces, quand elles lui pourraient procurer un quart d'heure de plaisir.
Psyché se flattait ainsi : pauvre infortunée qui ne songeait pas combien les haines des femmes sont violentes! Hélas! la belle ne savait guère ce que le destin lui préparait. Le cœur lui battit pourtant dès qu’elle approcha de la contrée où était le temple. Longtemys devant que l’on y arrivât, on respirait un air embaumé, tant à cause des personnes qui venaient
offrir des parfums à la déesse, et qui étaient parfumées ellesmêmes, que parce que le chemin était bordé d’orangers, de jasmins, de myrtes, et tout le pays parsemé de fleurs.
On découvrait le temple de loin, quoiqu'il fût situé dans une vallée ; mais cette vallée était spacieuse, plus longue que large, ceinte de coteaux merveilleusement agréables. Ils étaient mêlés de bois, de champs, de prairies, d’habitations qui se ressentaient d'un long calme. Vénus avaÿjt obtenu de Mars une sauvegarde pour tous ces lieux. Les animaux mêmes ne s’y faisaient point la guerre : jamais de loups ; jamais d’autres pièges que ceux que l'Amour fait tendre. Dès qu’on avait atteint l’âge de discernement, on se faisait enregistrer dans la confrérie de ce dieu ; les filles à douze ans, les garçons à quinze. Il y en avait à qui l'amour venait devant la raison. S'il se rencontrait une indifférente, on en purgeait le pays; sa famille était séquestrée pour un certain temps : le clergé de la déesse avait soin de purifier le canton où ce prodige était survenu. Voilà quant aux mœurs et au gouvernement du pays. Il abondait en oiseaux de joli plumage. Quelques tourterelles s’y rencontraient : on en comptait jusqu’à trois espèces ; tourterelles oiseaux, tourterelles nymphes, et tourterelles bergères. La seconde espèce était rare.
Au milieu de la vallée coulait un canal de même longueur que la plaine, large comme un fleuve et d’une eau si transparente, qu’un atome se fût vu au fond ; en un mot, vrai cristal fondu. Force nymphes et force sirènes s’y jouaient; on les prenait à la main. Les personnes riches avaient coutume de s'embarquer sur ce canal, qui les conduisait jusqu'aux degrés du parvis. Ils louaient je ne sais combien d’Amours ; qui plus, qui moins, selon la charge qu'avait le vaisseau ; chaque Amour avait son cygne, qu'il attelait à la barque ; et, monté dessus, il le conduisait avec un ruban. Deux autres nacelles suivaient : l’une chargée de musique, l’autre de bijoux et d’oranges douces. Ainsi s’en allait la barque fort gaiement.