‹ La Fontaine:Chapitre 46 sur 121 · LES ÉPREUVES DE PSYCHÉ · texte numérisé non relu

LES ÉPREUVES DE PSYCHÉ

Parvenue à peine au palais que Vénus avait fait bâtir, entre deux montagnes, à mi-chemin d’Amathonte et de Paphos, notre infortunée se prosterna à quatre pas de la déesse, et lui parla de la sorte : « Reine des Amours et des Grâces, voici

cette malheureuse esclave que vous cherchez. Je ne vous demande pour récompense de l’avoir livrée que la permission de vous regarder. Si ce n’est point sacrilège à une misérable mortelle comme je suis de jeter les yeux sur Vénus, et de rai-+ sonner sur les charmes d’une déesse, je trouve que l’aveuglement des hommes est bien grand d’estimer en moi de médiocres appas, après que les vôtres leur ont paru. Je me suis opposée inutilement à cette folie : ils m’ont rendu des honneurs que j'ai refusés, et que je ne méritais pas. Votre fils s’est laissé prévenir en ma faveur par les rapports fabuleux qu’on lui a faits. Les destins m'ont donnée à lui sans me demander mon consentement. En tout cela j'ai failli, puisque vous me ‘jugez coupable. Je devais cacher des traits qui étaient cause de tant d'erreurs, je devais les défigurer ; il fallait mourir, puisque vous m’aviez en aversion : je ne l’ai pas fait. Ordonnez-moi des punitions si sévères que vous voudrez, je les souffrirai Sans murmure ; trop heureuse si je vois votre divine bouche-s’ouvrir pour prononcer l’arrêt de ma destinée!

— Oui, Psyché, repartit Vénus, je vous en donnerai le plaisir. Votre feinte humilité ne me touche point. Il fallait avoir ces sentimens et dire ces choses devant que vous fussiez en ma puissance. Lorsque vous étiez à couvert des atteintes de ma colère, votre miroir vous disait qu’il n’y avait rien à voir après vous : maintenant que vous me craignez, vous me trouvez belle. Nous verrons bientôt qui remportera l'avantage. Ma beauté ne saurait périr, et la vôtre dépend de mof : je la détruirai quand il me plaira. Commençons par ce corps d’albâtre dont mon fils a «publié des merveilles, et qu’il appelle le temple de la blancheur. Prenez vos scions, filles de la Nuit, et me l’em-

. pourprez si bien, que cette blancheur ne trouve pas même un asile en son propre temple. »

A cet ordre si cruel Psyché devint pâle, et tomba aux pieds de la déesse, sans donner aucune marque de vie. Cythérée se sentit émue; mais quelque démion s’opposa à ce mouvement de pitié, et la fit sortir.

Dès qu’elle fut hors, les ministres de sa vengeance prirent des branches de myrte ; et, se bouchant les oreilles ainsi que les yeux, elles déchirèrent l’habit de notre bergère : innocent habit, hélas! celle qui l’avait donné lui croyait procurer un sort que tout le monde envierait. Psyché ne reprit ses sens qu'aux premières atteintes de la douleur. Le vallon retentit des cris qu’elle fut contrainte de faire : jamais les échos n'avaient répété de si

pitoyables accens. Il n’y eut aucun endroit d’épargné dans tout ce beau corps, qui devant ces momens-là se pouvait dire, en effet, le temple de la blancheur : elle y régnait avec un éclat que je ne saurais vous dépeindre.

Telle fut la première peine que Psyché souffrit. Quand Cythérée fut de retour, elle la trouva étendue sur les tapis dont cette chambre était ornée, près d’expirer, et n’en pouvant plus. La pauvre Psyché fit un effort pour se lever, et tâcha de contenir ses sanglots. Cythérée lui commanda de baiser les cruelles mains qui l’avaient mise en cet état. Elle obéit sans tarder, et ne témoigna nulle répugnance. Comme le dessein de la déesse n'était pas de la faire mourir sitôt, elle la laissa guérir.

Parmi les servantes de Vénus il y en avait une qui trahissait sa maîtresse, et qui allait redire à l'Amour le traitement que l'on faisait à Psyché, et les travaux qu’on lui imposait. L'Amour ne manquäit pas d'y pourvoir. Cette fois-là il lui envoya un baume excellent par celle qui était de l’intelligence, avec ordre de ne point dire de quelle part, de peur que Psyché ne crût que son mari était apaisé, et qu’elle n’en tirât des conséquences trop avantageuses. Le dieu n’était pas encore guéri de sa brûlure, et tenait le lit. L'opération de son baume irrita Vénus, à l'insu de qui la chose se conduisait, et qui, ne sachant à quoi imputer ce miracle, résolut de se défaire de Psyché par une autre voie.

Sous l’une des deux montagnes qui couvraient à droite et à gauche cette maison, était une voûte aussi ancienne que l’univers. Là sourdait une eau qui avait la propriété de rajeunir ; c’est ce qu’on appelle encore aujourd’hui la fontaine de Jouvence. Dans les premiers temps du monde il était libre à tous les mortels d'y aller puiser. L'abus qu'ils firent de ce trésor obligea les dieux de leur en ôter l’usage. Pluton, prince des dieux souterrains, commit à la garde de cette eau un dragon énorme. I ne dormait point, et dévorait ceux qui étaient assez téméraires que d’en approcher. Quelques femmes se hasardaient, aimant mieux mourir que de prolonger une carrière où il n’y avait plus ni beaux jours ni amans pour elles.

Cinq ou six jours étant écoulés, Cythérée dit à son esclave : « Va-t'en tout à l’heure à la fontaine de Jouvence, et m’en rapporte une cruchée d’eau. Ce n’est pas pour moi, comme tu peux croire, mais pour deux ou trois de mes amies qui en ont besoin. Si tu reviens sans apporter de cette eau, je te ferai encore souffrir le même supplice que tu as souffert. »

Cette suivante, dont j'ai parlé, qui était aux gages de Cupidon,

Palla avertir. 11 lui commanda de dire à Psyché que le moyen d’endormir le monstre était de lui chanter quelques longs récits qui lui plussent premièrement, et puis l’ennuyassent ; et sitôt qu’il dormirait, qu’elle puisât de l’eau hardiment.

Psyché s’en va donc avec sa cruche. On n’osait approcher de l’antre de plus de vingt pas. L’horrible concierge de ce palais en occupait la plupart du temps l'entrée. I1 avait l'adresse de couler sa queue entre des broussailles, en sorte qu’elle ne paraissait point ; puis, aussitôt que quelque animal venait à passer, fût-ce un cerf, un cheval, un bœuf, le monstre le ramenait en plusieurs retours, et en entortillait les jambes de l’animal avec tant de soudaineté et de force, qu'il le faisait trébucher, se jetait dessus, puis s’en repaissait. Peu de voyageurs s’y trouvaient surpris : l'endroit était plus connu et plus diffamé que le voisinage de Scylla et Charybde. Lorsque Psyché alla à cette fontaine, le monstre se réjouissait au soleil, qui tantôt dorait ses écailles, tantôt les faisait paraître de cent couleurs.

Psyché, qui savait quelle distance il fallait laisser entre lui et elle, car il ne pouvait s'étendre fort loin, le Sort l'ayant attaché avec des chaînes de diamant ; Psyché, dis-je, ne s’effraya pas beaucoup : elle était accoutumée à voir des dragons. Elle cacha le mieux qu’il lui fut possible sa cruche, et commença mélodieusement ce récit :

« Dragon, gentil dragon à la gorge béante,

Je suis messagère des dieux :

Ils m'ont envoyée en ces lieux T'annoncer que bientôt une jeune serpente, Et qui change au soleil de couleur comme toi,

Viendra partager ton emploi.

Tu te dois ennuyer à faire cette vie;

Amour t'enverra compagnie.

Dragon, gentil dragon, que te dirai-je encor

Qui te chatouille et qui te plaise?

Ton dos reluit comme fin or :

Tes yeux sont flambans comme braise,

Tu te peux rajeunir sans dépouiller ta peau.

Quelle félicité d'avoir chez toi cette eau

Si tu veux t’enrichir, permets que l'on y puise;

Quelque tribut qu'il faille, il te sera porté :

J'en sais qui, pour avoir cette commodité, Donneront jusqu’à leur chemise. »

Psyché chanta beaucoup d’autres choses qui n’avaient aucune suite, et que les oiseaux de ces lieux ne purent par conséquent retenir ni nous les apprendre. Le dragon l’écouta d’abord avec un très-grand plaisir. A la fin il commença à bâiller, et puis s’endormit. Psyché prend vite l’occasion. Il fallait passer entre le dragon et l’un des bords de l’entrée : à peine y avait-il assez de place pour une personne. Peu. s’en fallut que la belle, de frayeur qu’elle eut, ne laissât tomber sa cruche; ce qui eût été pire que la goutte d’huile. Ce dormeur-ci n’était pas fait comme l’autre : son courroux et ses remontrances, c'était de mettre les gens en pièces. Notre héroïne vint à bout de son entreprise par un grand bonheur. Elle emplit sa cruche, et s’en retourna triomphante.

Vénus se douta que quelque puissance divine l'avait assistée. De savoir laquelle, c'était le point. Son fils ne bougeait du lit. Jupiter ni aucun des dieux n’aurait laissé Psyché dans cet esclavage : les déesses seraient les dernières à la secourir. « Ne t'imagine pas en être quitte, lui dit Vénus : je te ferai des commandemens si difficiles, que tu manqueras à quelqu'un ; et pour châtiment tu endureras la mort. Va me quérir de la laine de ces moutons qui paissent au delà du-fleuve ; je m’en veux faire faire un habit. » C’étaient les moutons du soleil ; tous avaient des cornes, furieux au dernier point, et qui poursuivaient les loups. Leur laine était d’une couleur de feu si vif qu'il éblouissit la vue. Ils paissaient alors de l’autre côté d’une rivière extrêmement large et profonde, qui traversait le vallon à mille pas ou peu plus de ce château.

De bonne fortune pour notre belle, Junon et Cérès vinrent voir Vénus dans le moment qu’elle venait de donner cet ordre. Elles lui avaient déjà rendu deux autres visites depuis la maladie de son fils, et avaient aussi vu l'Amour. Cette dernière visite empêcha Vénus de prendre garde à ce qui se pasSerait, et donna une facilité à notre héroïne d’exécuter ce commandement. Sans cela il aurait été impossible, n’y ayant ni pont, ni bateau, ni gondole sur la rivière.

Cette suivante qui était de l'intelligence, dit à Psyché : « Nous avons ici des cygnes que les Amours ont dressés à nous servir de gondoles : j'en prendrai un; nous traverserons la rivière par ce moyen. Il faut que je vous tienne compagnie, pour une raison que je vas vous dire : c’est que ces moutons sont gardés par deux jeunes enfans sylvains qui commencent déjà à courir après les bergères et après les nymphes. Je pas-

serai la première, et amuserai les deux jeunes faunes, qui ne manqueront pas de me poursuivre sans autre dessein que de folâtrer; car ils me connaissent, et savent que j’appartiens à Vénus : au pis aller j’en serai quitte pour deux baisers; vous passerez cependant. — Jusque-là voilà qui va bien, repartit Psyché; mais comment approcherai-je des moutons? me connaissent-ils aussi? savent-ils que j'appartiens à Vénus? — Vous prendrez de leur laine parmi les ronces, répliqua cette suivante ; ils y en laissent quand elle est mûre et qu’elle commence à ‘tomber : tout ce canton-là en est plein. » Comme la chose avait été concertée, elle réussit. Seulement, au lieu de deux baisers que l’on avait dit, il en coûta quatre.

Pendant que notre bergère et sa compagne exécutent leur entreprise, Vénus prie les deux déesses de sonder les sentimens de son fils. « 11 semble, à l'entendre, leur dit-elle, qu’il soit fort en colère contre Psyché; cependant il ne laisse pas sous main de lui donner assistance : au moins y a-t-il lieu de le croire. Vous m’êtes amies toutes deux, détournez-le de cet amour : représentez-lui le devoir d’un fils; dites-lui qu’il se fait tort. Il s'ouvrira bien plutôt à vous qu'il ne ferait à sa mère. »

Junon et Cérès promirent de s’y employer. Elles allèrent voir le malade. Il ne les satisfit point, et leur cacha le plus qu’il put sa pensée. Toutefois, autant qu’elles purent conjecturer, cette passion lui tenait encore au cœur. Même il se plaignit de ce qu’on prétendait le gouverner ainsi qu'unenfant. Lui, un enfant! on ne considérait donc pas qu’il terrassait les Hercules, et qu’il n'avait jamais eu d’autres toupies que leurs cœurs. « Après cela, disait-il, on me tiendra encore en tutelle! on croira me contenter de moulinets et de papillons, moi qui suis le dispensateur d’un bien près de qui la gloire et les richesses sont des poupées 1 C’est bien le moins que je puisse faire que de retenir ma part de cette félicité-là. Je ne me marierai pas, moi qui en marie tant d’autres! »

Les déesses entrèrent en ses sentimens, et retournèrent dire à Vénus comme leur légation s'était passée. « Nous vous con- Sillons en amies, ajoutèrent-elles, de laisser agir votre fils comme il lui plaira : il est désormais en âge de se conduire. — Qu'il épouse Hébé, repartit Vénus : qu’il choisisse parmi les Muses, parmi les Grâces, parmi les Heures ; je le veux bien. — Vous moquez-vous? dit Junon. Voudriez-vous donner à votre fils une de ‘vos suivantes pour femme? et encore Hébé qui nous sert à boire? Pour les Muses, ce n’est pas le fait de

154 LA FONTAINE, — CHAP. V l'Amour qu’une précieuse ; elle le ferait enrager. La beauté des Heures est fort journalière : il ne s’en accommodera pas non plus. — Mais enfin, répliqua Vénus, toutes ces personnes sont des déesses, et Psyché est simple mortelle. N'est-ce pas un parti bien avantageux pour mon fils que la cadette d’un roi de qui les États tourneraient dans la basse-cour de ce château? — Ne méprisez pas tant Psyché, dit Cérès : vous pourriez pis faire que de la prendre pour votre bru. La beauté est rare parmi les dieux ; les richesses et la puissance ne le sont pas. J'ai bien voyagé, comme vous savez ; mais je n'ai point vu de personne si accomplie. » Junon fut contrainte d’avouer qu’elle avait raison ; et toutes deux conseillèrent Cythérée de pourvoir son fils. Quel plaisir quand elle tiendrait entre les bras un petit Amour qui ressemblerait à son père | Vénus demeura piquée de ce propos-là : le rouge lui monta au front. « Cela vous siérait mieux qu’à moi, reprit-elle assez brusquement. Je me suis regardée tout ce matin, mais il ne m’a point semblé que j'eusse encore l’air d’une aïeule. » Ces mots ne demeurèrent pas sans réponse ; et les trois amies se séparèrent en se querellant.

Cérès et Junon étant montées sur leurs chars, Vénus alla faire des remontrances à son fils ; et le regardant avec un air dédaigneux :

« 11 vous sied bien, lui dit-elle, de vouloir vous marier, vous qui ne cherchez que le plaisir! Depuis quand vous est venue, dites-moi, une si sage pensée? Voyez, je vous prie, l’homme de bien et le personnage grave et retiré que voilà! Sans mentir, je voudrais vous avoir vu père de famille pour un peu de temps comment vous y prendriez-vous? Songez, songez à vous acquitter de votre emploi, et soyez le dieu des amans : la qualité d’époux ne vous convient pas. Vous êtes accablé d’affaires de tous côtés, l'empire d'Amour va en décadence ; tout languit ; rien ne se conclut :et vous consumez le temps en des propositions inutiles de mariage! 11 y a tantôt trois mois que vous êtes au lit, plus malade de fantaisie que d’une brûlure. Certes, vous avez été blessé dans une occasion bien glorieuse pour vous! Le bel honneur, lorsque l’on dira que votre femme aura été cause de ct accident! Si c’était une maîtresse, je ne dis pas. Quoil vous m’amènerez ici une matrone qui sera neuf mois de l'année à toujours se plaindre! Je la traînérai au bal avec moi? Savez-vous ce qu'il y a? ou renoncez à Psyché, ou je ne veux plus que vous passiez pour mon fils. Vous croyez peut être que je ne puis faire un autre Amour, et que jai oublié

la manière dont on les fait : je veux bien que vous sachiez que j'en ferai un quand il me plaira. Oui, j’en ferai un, plus joli que vous mille fois, et lui remettrai entre les mains votre empire. Qu'on me donne tout à l'heure cet arc et ces flèches, et tout l’attirail dont je vous ai équipé; aussi bien vous est-il inutile : désormais : je vous le rendrai quand vous serez Sage. »

L'Amour se mit à pleurer ; et prenant les mains de sa mère, il les lui baisa. Ce n’était pas encore parler comme il faut. Elle fit tout son possible pour l’obliger à donner parole qu’il renencerait à Psyché ; ce qu’il ne voulut jamais faire. Cythérée sortit en le menaçant.

Pour achever le chagrin de cette déesse, Psyché arriva avec un paquet de laine aussi pesant qu’elle. Les choses s’étaient passées de ce côté-là avec beaucoup de succès. Le cygne avait merveilleusement bien fait son devoir, et les deux sylvains le leur : de voir, de courir, et rien davantage ; hormis qu’ils dansèrent quelques chansons avec la suivante, lui dérobèrent quelques baisers, lui donnèrent quelques brins de thym et de marjolaine, et peut-être la cotte verte ; le tout avec la plus grande honnêteté du monde. Psyché cependant faisait sa main. Pas un des moutons ne s’écarta du troupeau pour venir à elle. Les ronces se laissèrent ôter leurs belles robes sans la piquer une seule fois. Psyché repassa la première.

A son retour, Cythérée lui demanda comme elle avait fait pour traverser la rivière. Psyché répondit qu’il n’en avait pas été besoin, et que le vent avait envoyé des flocons de laine de son côté. « Je ne croyais pas, reprit Cythérée, que la chose fût si facile : je me suis trompée dans mes mesures, je le vois bien ; la nuit nous suggérera quelque chose de meilleur. »

Le fils de Vénus, qui ne songeait à autre chose qu’à tirer Psyché de tous ces dangers, et qui n’attendait peut-être pour se raccommoder avec elle que sa guérison et le retour de ses forces, avait remandé premièrement le Zéphyre, et fait venir dans le voisinage une fée qui faisait parler les pierres. Rien ne lui était impossible : elle se moquait du destin, disposait des vents et des astres, et faisait aller le monde à sa fantaisie.

Cythérée ne savait pas qu’elle fût venue. Quant :u Zéphyre, elle l’aperçut, et ne douta nullement que ce ne fût lui qui eût assisté Psyché. Mais s’étant la nuit avisée d’un commandement qu’elle croyait hors de toute possibilité, elle dit le lendemain à- son fils : « L'agent général de vos affaires n’est pas loin de ce château ; vous lui avez défendu de s’écarter : je vous défie

tous tant que vous êtes. Vous serez habiles gens l’un et l’autre si vous empêchez que votre belle ne succombe au commandement que je lui ferai aujourd’hui. »

En disant ces mots, elle fit venir Psyché, lui ordonna \de la suivre, et la mena dans la basse-cour du château. Là, sous une espèce de halle, étaient entassés pêle-mêle quatre différentes sortes de grains, lesquels on avait donnés à la déesse pour la nourriture de ses pigeons. Ce n’était pas proprement un tas, mais une montagne. Il occupait toute la largeur du magasin, et touchait le faîte. Cythérée dit à Psyché : « Je ne veux dorénavant nourrir mes pigeons que de mil ou de froment pur : c’est pourquoi sépare ces quatre sortes de grains ; fais-en quatre tas aux quatre coins du monceau, un tas de chaque espèce. Je m'en vais à Amathonte pour quelques affaires de plaisir : je reviendrai sur le soir. Si à mon retour je ne trouve la tâche faite, et qu’il y ait seulement un grain de mêlé,.je t’abandonnerai aux ministres de ma vengeance. » À ces mots elle monte sur son char, et laisse Psyché désespérée. En effet, ce commandement était un travail, non pas d’Hercule, mais de démon.

Sitôt que l’Amour le sut, il en envoya avertir la fée, qui, par ses suffumigations, par ses cercles, par ses paroles, contraignit tout ce qu’il y avait de fourmis au monde d’accourir à l’entour du tas, autant celles qui habitaient aux extrémités de la terre que celles du voisinage. Il y eut telle fourmi qui fit ce jour-là quatre mille lieues. C’était un plaisir que d’en voir des hordes et des caravanes arriver de tous les côtés.

‘ Il en vient des climats où commande l’Aurore, De ceux que ceint Téthys, et l'Océan encore ; L’Indien dégarnit toutes ses régions ; Le Garamante envoie aussi ses légions ; Il en part du couchant des nations entières ; Le nord ni le midi n’ont plus de fourmilières, 11 semble qu’on en ait épuisé l’univers :

Les chemins en sont noirs, les champs en sont couverts ; Maint vieux chêne en fournit des cohortes nombreuses ; Il n’est arbre mangé qui sous ses voûtes creuses Souffre que de ce peuple il reste un seul essaim : Tout déloge ; et la terre en tire de son sein.

L’éthiopique gent arrive, et se partage.

On crée en chaque troupe un maître de l'ouvrage.

æ— AMOURS DE PSYCHÉ ET DE CUPIDON = 157

Il a l’œil sur sa bande ; aucun n'ose faillir.

On entend un bruit sourd ; le mont semble bouillir Déjà son tour décroît, sa hauteur diminue.

A la soudaineté l’ordre aussi contribue.

Chacun a son emploi parmi les travailleurs :

L’un sépare le grain que l’autre emporte ailleurs. Le monceau disparaît ainsi que par machine.

Quatre tas différens réparent sa ruine :

De blé, riche présent qu’à l’homme ont fait les cieux, De mil, pour les pigeons manger délicieux ;

De seigle, au goût aigret ; d'orge rafraîchissante,

Qui donne aux gens du’ nord la cervoise engraissante, Telles l’on démolit les maisons quelquefois ;

La pierre est mise à part ; à part se met le bois ;

On voit comme fourmis gens autour de l'ouvrage.

En son être premier retourne l'assemblage :

Là sont des tas confus de marbres non gravés,

Et là les ornemens qui se sont conservés.

Les fourmis s’en retournèrent aussi vite qu’elles étaient venues, et n’attendirent pas le remerciment. « Vivez heureuses, leur dit Psyché : je vous souhaite des magasins qui ne désemplissent jamais. Si c’est un plaisir de se tourmenter pour les biens du monde, tourmentez-vous, et vivez heureuses. »

Quand Vénus fut de retour, et qu'elle aperçut les quatre monceaux, son étonnement ne fut pas petit; son chagrin fut encore plus grand. On n'osait approcher d’elle, ni seulement la regarder. Il n’y eut ni Amours ni Grâces qui ne s’enfuissent. « Quoil dit Cythérée en elle-même, une esclave me résistera ! je lui fournirai tous les jours une nouvelle matière de triompher! Et qui cräindra désormais Vénus? qui adorera sa puissance? car, pour l1 beauté, je n’en parle plus ; c’est Psyché qui en est déesse. O destins, que vous ai-je fait? Junon s’est vengée d’lo et de beaucoup d’autres ; il n'est femme qui ne se venge : Cythérée seule se voit privée de ce doux plaisir ! si faut-il que j'en vienne à bout. Vous n'êtes pas encore à la fin, Psyché; imon fils vous fait tort ; plus il s’opiniâtre à vous protéger, plus je m'opiniâtrerai à vous perdre. »

Cette résolution n’eut pas tout l'effet que Vénus s'était promis. À deux jours de là elle fit appeler Psyché ; et, dissimulant son dépit :« Puisque rien ne vous est impossible, lui dit-elle,

vous irez bien au royaume de Proserpine. Et n’espérez pas m’échapper quand vous serez hors d'ici : en quelque lieu de la terre que vous soyez, je vous trouverai. Si vous voulez toutefois ne point revenir des enfers, j'en suis très-contente. Vous ferez mes compliments à la reine de ces lieux-là, et vous lui direz que je la prie de me donner une boîte de son fard ; j'en ai besoin, comme vous voyez :la maladie de mon fils m’a toute changée. Rapportez-moi, sans tarder, ce que l’on vous aura donné, et n’y touchez point. »

Psyché partit tout à l'heure. On ne la laissa parler à qui que ce soit. Elle alla trouver la fée que son mari avait fait venir : cette fée était dans le voisinage, sans que personne en sût rien. De peur de soupçon, elle ne tint pas long discours à notre héroïne. Seulement elle lui dit : « Vous voyez d'ici une vieille tour; allez-y tout droit, et entrez dedans : vous y apprendrez ce qu’il vous faut faire. N’appréhendez point les ronces qui bouchent la porte ; elles se détourneront d’elles-mêmes. »

Psyché remercie la fée, et s’en va au vieux bâtiment. Entrée qu’elle fût, la tour lui parla. « Bonjour, Psyché, lui dit-elle ; que votre voyage vous soit heureux! Ce m'est un rès-grand honneur de vous recevoir en mes murs : jamais rien de si charmant n’y était entré. Je sais le sujet qui vous amène. Plusieurs chemins conduisent aux enfers; n’en prenez aucun de ceux qu’on prend d'ordinaire. Descendez dans cette cave que vous voyez, et garnissez-vous auparavant de ce qui est à vos pieds : ce panier à anse vous aidera à le porter. »

Psyché baïssa aussitôt la vue ; et, comme le faîte de la tour était découvert, elle vit à terre une lampe, six boules de cire, un gros paquet de ficelle, un panier, avec deux deniers.

« Vous avez besoin de toutes ces choses, poursuivit la tour. Que la profondeur de cette cave ne vous effraye point, quoique vous ayez près de mille marches à descendre : cette lampe vous aidera. Vous suivrez à sa lueur un chemin voûté qui est dans le fond, et qui vous conduira jusqu’au bord du Styx. Il vous faudra donner à Caron un de ces deniers pour le passage, aussi bien en revénant qu’en allant. C’est un vieillard qui n'a aucune considération pour les belles, et qui ne vous laissera pas monter dans sa barque sans payer le droit. Le fleuve passé, vous rencontrerez un âne boiteux et n’en pouvant plus de vieillesse, avec un misérable qui le chassera. Celui-ci vous priera de lui donner, par pitié, un peu de ticelle, si vous en avez dans votre panier, afin de lier certains paquets dont son âne sera

chargé. Gardez-vous de lui accorder ce qu’il vous demandera. C'est un piège que vous tend Vénus. Vous avez besoin de votre ficelle à une autre chose; car vous entrerez incontinent dans un labyrinthe dont les routes sont fort aisées à tenir en allant ; mais, quand on en revient, il est imposible de les démêler ; ce que vous ferez toutefois par le moyen de cette ficelle. La porte de deçà du labyrinthe n’a point de portier ; celle de delà en a un : c’est un chien qui a trois gueules, plus grand qu’un ours. 11 discerne, à l’odorat, les morts d’avec les vivans; car il se rencontre des personnes qui ont affaire aussi bien que vous en ces lieux. Le portier laisse passer les premiers, et étrangle les autres devant qu’ils passent. Vous lui empâterez ses trois gueules en lui jetant dans chacune une de vos boules de cire, autant au retour. Elles auront aussi la force de l’endormir. Dès que vous serez sortie du labyrinthe, deux démons des Champs-Élysées viendront au-devant de vous, et vous conduiront jusqu’au trône de Proserpine. Adieu, charmante Psyché : que votre voyage vous soit heureux! »

Psyché remercie la tour, prend le panier avec l'équipage, descend dans la cave; et, pour abréger, elle arrive saine et sauve au delà du labyrinthe, malgré les spectres qui se présentèrent sur son passage.

[Après mille singularités d’un voyage comme il en est peu] la belle fut amenée devant le tribunal de Pluton. Toute la cour de ce dieu demeura surprise. Depuis Proserpine ils ne se souvenaient point d’avoir vu d’objet qui leur eût touché le cœur, que celui-là seul. Proserpine même en eut de la jalousie; car son mari regardait déjà la belle d’une autre sorte qu’il n’a coutume de faire ceux qui approchent de son tribunal, et il ne tenait pas à lui qu’il ne se défit de cet air terrible qui fait partie de son apanage. Surtout il y avait du plaisir à voir Rhadamanthe se radoucir. Pluton fit cesser pour quelques momens les souffrances et les plaintes des malheureux, afin que Psyché eût une audience plus favorable.

{La harangue que Psyché prononça et dans laquelle cette infortunée retraça ses malheurs était si touchante qu'il n'y eut pas jusqu'aux Furies qui ne fussent émues de l'entendre.

Cette harangue eut tout le succès que Psyché pouvait souhaiter. Il n’y eut ni démon ni ombre qui ne compatît au malheur de cette affligée, et qui ne blâämât Vénus. La pitié entra, pour

la première fois, au cœur des Furies ; et ceux qui avaient tant de sujets de se plaindre eux-mêmes mirent à part le sentiment de leurs propres maux, pour plaindre l'épouse de Cupidon. Pluton fut sur le point de lui offrir une retraite dans ses États; mais c’est un asile où les malheureux n’ont recours que le plus tard qu’il leur est possible. Proserpine empêcha ce coup : la jalousie la possédait tellement, que, sans considérer qu'une ombre serait incapable de lui nuire, elle recommanda instamment aux Parques de ne pas trancher à l’étourdie les jours de cette personne, et de prendre si bien leurs mesures qu’on ne la revit aux enfers que vieille et ridée. Puis, sans tarder davantage, elle mit entre les mains de Psyché une boîte bien fermée, avec défense de l'ouvrir, et avec charge d’assurer Vénus de son amitié. Pour Pluton, il ne put voir sans déplaisir le départ de notre héroïne, et le présent qu’on lui faisait. « Souvenez-vous, lui dit-il, de ce qu’il vous a coûté d’être curieuse. Allez, et n’accusez pas Pluton de votre destin. »

Tant que le pays des morts continua, la boîte fut en assurance, Psyché n'avait garde d’y toucher : elle appréhendait que, parmi un si grand nombre de gens qui n'avaient que faire, il n’y en eût qui observassent ses actions.

Aussitôt qu’elle eût atteint notre monde, et que, se trouvant sous ce conduit souterrain, elle crut n’avoir pour témoins que les pierres qui la soutenaient, la voilà tentée à son ordinaire. Elle eut envie de savoir quel était ce fard dont Proserpine l'avait chargée. Le moyen de s’en empêcher? Elle serait femme, et laisserait échapper une telle occasion de se satisfaire ! À qui le diraient ces pierres? Possible personne qu’elle n’était descendue sous cette voûte depuis qu’on l'avait bâtie. Puis ce n’était

-pas une simple curiosité qui la poussait ; c’était un désir naturel et bien innocent de remédier au déchet où étaient tombés ses appas. Les ennuis, le hâle, mille autres choses l'avaient tellement changée, qu’elle ne se connaissait plus elle-même. Il fallait abandonner les prétentions qui lui restaient sur le cœur de son mari, ou bien réparer ces pertes par quelque moyen. Où en trouverait-elle un meilleur que celui qu’elle avait en sa puissance, que de s’appliquer un peu de ce fard qu’elle portait à Vénus? Non qu’elle eût dessein d’en abuser, ni de plaire à d’autres qu’à son mari ; les dieux le savaient : pourvu seulement qu’elle imposât à l’Amour, cela suffirait. Tout artifice est permis quand il s’agit de regagner un époux. Si Vénus l’avait crue si simple que de n'oser toucher à ce fard, elle s’était fort trom-

pée : mais, qu’elle y touchât ou non, Cythérée l’en soupçonnerait toujours ; ainsi il lui serait inutile de s'abstenir.

Psyché raisonna si bien, qu’elle s’attira un nouveau malheur. Une certaine appréhension toutefois la retenait : elle regardait Ja boîte, y portait la main, puis l’en retirait, et l’y reportait aussitôt. Après un combat qui fut assez long, la victoire demeura, * selon sa coutume, à cette malheureuse curiosité. Psyché ouvrit la boîte en tremblant, et à peine l’eut-elle ouverte, qu’il en sortit une vapeur fuligineuse, une fumée noire et pénétrante qui se répandit en moins d’un moment par tout le visage de notre héroïne, et sur une partie de son sein. L’impression qu’elle y fit fut si violente, que Psyché soupçonna d’abord quelque sinistre accident, d'autant plus qu’il ne restait dans la boîte qu’une noirceur qui la teignait toute.

Psyché alarmée, et se doutant presque de ce qui lui était arrivé, se hâta de sortir de cette cave, impatiente de rencontrer quelque fontaine, dans laquelle elle pût apprendre l’état où cette vapeur l'avait mise. Quand elle fut dans la tour, et qu’elle se présenta à la porte, les épines qui la bouchaient, et qui s'étaient d’elles-mêmes détournées pour laisser passer Psyché la première fois, ne la reconnaissant plus, l’arrêtèrent. La tour fut contrainte de lui demander son nom. Notre ‘infortunée le lui dit en soupirant. « Quoi ! c’èst vous, Psyché! Qui vous a teint le visage de cette sorte? Allez vite vous laver, et gardez bien de vous présenter en cet état à votre mari. » Psyché court à un ruisseau qui n’était pas loin, le cœur lui battant de telle manière qu? l’haleine lui manquait à chaque pas. Enfin elle arriva sur le bord de ce ruisseau, et, s'étant penchée, elle y aperçut la plus belle More du monde. Elle n'avait ni le nez ni la bouche comme l'ont celles que nous voyons, mais enfin c'était une More. Psyché, étonnée, tourna la tête pour voir si quelque. Africaine ne se regardait point derrière elle. N'ayant vu personne, et certaine de son malheur, les genoux commencèrent à lui faillir, les bras lui tombèrent.

[Apaisé par la vue de tant d'épreuves subies, de tant de maux soufferts, l'Amour adoucit sa rigueur et se mit, de son côté, à la recherche de son épouse; mais réduite à la seule beauté d'une Mauresque, Psyché, maintenant que l'Amour la cherchait, ne pensait plus qu'à se dérober à lui. Ehe craignait que le fils de Vénus, en l'apercevant,

sous un aspect qui n'était pas le sien, en vint à ne plus l'aimer.,

L'Amour [qui parvint enfin jusqu’à elle] se plaignit de la pensée qu'elle avait, et lui jura par le Styx qu'il l'aimerait éternellement, blanche ou noire, belle ou non belle, car ce n’était pas seulement son corps qui le rendait amoureux, c'était son esprit, et son âme par-dessus tout.

Quand ils furent sortis de l’antre, et que l’Amour eut jeté les yeux sur son épouse, il recula trois ou quatre pas, tout surpris et tout étonné. « Je vous l’avais bien promis,.lui ditelle, que cette vue serait un remède pour votre amour : je ne m'en plains pas, et n’y trouve point d'injustice. La plupart des femmes prennent le ciel à témoin quand cela arrive : elles disent qu’on doit les aimer pour elles, et non pas pour le plaisir de les voir; qu’elles n’ont point d’obligation à ceux qui cherchent seulement à se satisfaire ; que cette sorte de passion qui n’a pour objet que ce qui touche les sens ne doit point entrer dans une belle âme, et est indigne qu’on y réponde ; c’est aimer comme aiment les animaux, au lieu qu’il faudrait aimer comme les esprits détachés des corps. Les vrais amans, les amans qui méritent que l’on les aime, se mettent le plus qu’ils peuvent dans cet état : ils s’affranchissent de la tyrannie du temps, ils se rendent indépendans du hasard et de la ‘malignité des astres : tandis que les autres sont toujours en transe, soit pour le caprice de la fortune, soit pour celui des saisons. Quand ils n'auraient rien à craindre de ce côté-là, les années leur font une guerre continuelle, il n’y à pas un moment au jour qui ne détruise quelque chose de leur plaisir; c’est une nécessité qu’il aille toujours en diminuant ; et d’autres raisons très-belles et très-peu persuasives. Je n'en veux opposer qu’une à ces femmes. Leur beauté et leur jeunesse ont fait naître la passion que l’on a pour elles, il est naturel que le contraire l’anéantisse. Je ne vous demande donc plus d'amour ; ayez seulement de l’amitié, ou, si je n’en suis pas digne, quelque peu de compassion. Il est de la qualité d’un dieu comme vous d’avoir pour esclaves des personnes de mon sexe : faites-moi la grâce que j'en sois une. »

L'Amour trouva sa femme plus belle après ce discours qu’il ne l’avait encore trouvée. Il se jeta à son cou. « Vous ne m'avez, lui repartit-il, demandé que de l'amitié, je vous promets de l'amour. Et consolez-vous ; il vous reste plus de beauté que

n’en ont toutes les mortelles ensemble. I1 est vrai que votre visage a changé de teint, mais:il n’a nullement changé de traits : et ne comptez-vous pour rien le reste du cerps? Qu’avez-vous perdu de lis et d’albâtre en comparaison de ce qui vous en est demeuré? Allons voir Vénus. Cet avantage qu’elle vient de remporter, quoiqu'il soit petit, la rendra contente, et nous réconciliera les uns et.les autres : sinon j’aurai recours à Jupiter, et je le prierai de vous rendre votre vrai teint. Si cela dépendait de moi, vous seriez déjà ce que vous étiez lorsque vous me rendîtes amoureux ; ce serait ici le plus beau moment de vos jours : mais un dieu ne saurait défaire ce qu’un autre dieu a fait; il n’y à que Jupiter à qui ce privilège soit accordé. S’il ne vous rend tous vos lis, sans qu’il y en ait un seul de perdu, je ferai, périr la race des animaux et des hommes. Que feront les dieux après cela? Pour les roses, c’est mon affaire ; et pour l’embonpoint, la joie le ramènera. Ce n’est pas encore assez, je veux que l’Olympe vous reconnaisse pour mon épouse. »

Psyché se fût jetée à ses pieds, si elle n’eût su comme on doit agir avec l’Amour. Elle se contenta donc de lui dire en rougissant : « Si je pouvais être votre femme sans être blanche, cela serait bien plus court ét bien plus certain. »

— Ce point-là vous est assuré, repartit l'Amour ; je l'ai juré par le Styx : mais je veux que vous soyez blanche. Allons nous présenter à Vénus. »

Psyché se laissa conduire, bien qu’elle eût beaucoup de répugnance à se montrer, et peu d'espérance de réussir. La soumission aux volontés de son époux lui fermait les yeux : elle se serait résolue, pour lui complaire, à des choses plus difficiles. Pendant le chemin elle lui conta les principales aventures de son voyage, la merveille de cette tour qui lui avait donné des adresses ; l’Achéron, le Styx, l’âne boiteux, le labyrinthe, et les trois gueules de son portier ; les fantômes qu’elle avait vus, la cour de Pluton et de Proserpine ; enfin, son retour, et sa curiosité qu’elle-même jugeait très-digne d'être punie.

Elle achevait son récit quand ils arrivèrent à ce château qui était à mi-chemin de Paphos et d'Amathonte. Vénus se promenait dans le parc. On lui-alla dire de la part de l’Amour qu’il avait une Africaine assez bien faite à lui présenter : elle en pourrait faire une quatrième Grâce, non-seulement brune comme les autres, mais toute noire.

Cythérée rêvait alors à sa jalousie ; à la passion dont son fils était malade, et qui, tout considéré, n’était pas un crime ; aux

peines à quoi elle avait condamné la pauvre Psyché, peines très cruelles, et qui lui faisaient à-elle-même pitié. Outre cela l’absence de son ennemie avait laissé refroidir sa colère, de façon que rien ne l’empêchait plus de se rendre à la raison. Elle était dans le moment le plus favorable qu’on eût pu choisir pour accommoder les choses.

Cependant toute la cour de Vénus était accourue pour voir ce miracle, cette nouvelle façon de More : c'était à qui la regarderait de plus près. Quelque étonnement que sa vue causât, on y prenait du plaisir ; et on aurait bien donné une demi-douzaine de blanches pour cette noire. Au reste, soit que la couleur eût changé son air, soit qu’il y eût de l’enchantement, personne ne se souvint d’avoir rien vu qui lui ressemblât. Les Jeux et les Ris firent connaissance avec elle d’abord, sans se la remettre, admirant les grâces de sa personne, sa taille, ses traits, et disant tout haut que la couleur n’y faisait rien. Néanmoins ce visage d’Éthiopienne enté sur un corps de Grecque semblait quelque chose de fort étrange. Toute cette cour la considérait comme un très-beau monstre, et très-digne d’être aimé. Les uns assuraient qu’elle était fille d’un blancet d’une noire ; les autres d’un noir et d’une blanche.

Quand elle fut à quatre pas de Vénus, elle mit un genou en terre. « Charmante reine de la beauté, lui dit-elle, c’est votre esclave qui revient des lieux où vous l'avez envoyée, »

Tout le monde la reconnut aussitôt. On demeura fort surpris. Les Jeux et les Ris, qui sont un peuple assez étourdi, eurent de la discrétion cette fois-là, et dissimulèrent leur joie de peur d'irriter Vénus contre leur nouvelle maîtresse. Vous ne sauriez croire combien elle était aimée dans cette cour. La plupart des gens avaient résolu de se cantonner, à moins que Cythérée ne la traitât mieux.

Psyché remarqua fort bien les mouvemens que sa présence excitait dans le fond des cœurs, et qui paraissaient même sur les visages ; mais elle n’en témoigna rien, et continua de cette sorte : « Proserpine m'a donné charge de vous faire ses complimens, et de vous assurer de la continuation de son amitié. Elle m’a mis entre les mains une boîte que j'ai ouverte, bien que vous m'eussiez défendu de l'ouvrir. Je n'oserais vous prier de me pardonner, et je viens me soumettre à la peine que ma curiosité a méritée. »

Vénus, jetant les yeux sur Psyché, ne sentit pas tout le plaisir et la joie que sa jalousie lui avait promis. Un mouve-

ment de compassion l’empêcha de jouir de sa vengeance et de la victoire qu’elle remportait, si bien que, passant d’une extrémité en une autre, à la manière des femmes, elle se mit à pleurer, releva elle-même notre héroïne, puis l’embrassa. « Je me rends, dit-elle, Psyché, oubliez le mal que je vous ai fait. Si c’est effacer les sujets de haine que vous avez contre moi, et vous faire une satisfaction assez grande, que de vous recevoir pour ma fille, je veux bien que vous 1a soyez. Montrez-vous meilleure que Vénus, aussi bien que vous êtes déjà plus belle ; ne soyez pas si vindicative que je l'ai été, et allez changer d’habit. Toutefois, ajouta-t-elle, vous avez besoin de repos. » Puis, se tournant vers les Grâces : « Mettez-la au bain qu’on a préparé pour moi, et faites-la reposer ensuite ; je l’irai voir en son lit. » « :

La déesse n’y manqua pas, et voulut que notre héroïne couchât avec elle cette nuit-là; non pour l’ôter à son fils : mais on résolut de célébrer un nouvel hymen, et d'attendre que notre belle eût repris son teint. Vénus consentit qu'il lui fût rendu ; même qu’un brevet de déesse lui fût donné, si tout cela se pouvait obtenir de Jupiter.

L'Amour ne perd point de temps, et, pendant que sa mère était en belle humeur, s’en va trouver le roi des dieux. Jupiter, qui avait appris l’histoire de ses amours, lui en demanda des nouvelles ; comme il se portait de sa brûlure ; pourquoi il abandonnait les affaires de son état. L'Amour répondit succinctement à ces questions, et vint au sujet qui l’amenait.

« Mon fils, lui dit Jupiter en l’embrassant, vous ne trouverez plus d'Éthiopienne chez votre mère : le teint de Psyché est aussi blanc que jamais il fut : j’ai fait ce miracle dès le moment que vous m'avez témoigné le souhaiter. Quant à l’autre point, le rang que vous m'avez demandé pour votre épouse n’est pas une chose si aisée à accorder qu’il vous semble. Nous n'avons parmi nous que trop de déesses. C’est une nécessité qu'il y ait du bruit où il y a tant de femmes. La beauté de votre épouse étant telle que vous dites, ce sera des sujets de jalousie et de querelle, lesquelles je ne viendrai jamais à bout d’apaiser. I ne faudra plus que je songe à mon office de foudroyant ; j'en aurai assez de celui de médiateur pour le reste de mes jours. Mais ce n’est pas ce qui m’arrête le plus. Dès que Psyché sera déesse, il lui faudra des temples aussi bien qu'aux autres. L'augmentation de ce culte nous diminuera notre portion. Déjà nous nous morfondons sur nos autels, tant ils sont froids et

166 LA FONTAINE. — CHAP. V mal encensés. Cette qualité de dieu deviendra à la fin si commune, que les mortels ne se mettront plus en peine de l’honorer.

— Que vous importe? reprit l'Amour : votre félicité dépendelle du culte des hommes? Qu'ils vous négligent, qu’ils vous oublient, ne vivez-vous pas ici heureux et tranquille, dormant les trois quarts du temps, laissant aller les choses du monde comme elles peuvent, tonnant et grêlant lorsque la fantaisie vous en vient? Vous savez combien quelquefois nous nous ennuyons : jamais la compagnie n’est bonne s’il n’y a des femmes qui soient aimables. Cybèle est vieille; Junon, de mauvaise humeur ; Cérès sent sa divinité de province, et n’a nullement l'air de la cour ; Minerve est toujours armée ; Diane nous rompt la tête avec sa trompe : on pourrait faire quelque chose d’assez bon de ces deux dernières ; mais elles sont si farouches, qu’on ne leur oserait dire un mot de galanterie. Pomone est ennemie de l’oisiveté, et a toujours les mains rudes. Flore est agréable, je le confesse ; mais son soin l’attache plus à la terre qu'à ces demeures. L’Aurore se lève de trop grand matin, on ne sait ce qu’elle devient tout le reste de la journée. Il n’y a que ma mère qui nous réjouisse ; èncore a-t-elle toujours quelque affaire qui la détourne, et demeure une partie de l’année à Paphos, Cythère, ou Amathonte. Comme Psyché n’a aucun domaine, elle ne bougera de l'Olympe. Vous verrez que sa beauté ne sera pas un petit ornement pour votre cour. Ne craignez point que les autres lui portent envie : il y a trop d’inégalité entre ses charmes et les leurs. La plus intéressée, c'est ma mère, qui y consent. »

Jupiter se rendit à ces raisons, et accorda à l'Amour ce qu’il demandait. Il témoigna qu’il apportait son consentement à l’apothéose, par une petite inclination de tête qui ébranla légèrement l'univers, et le fit trembler seulement une demiheure.

Aussitôt l'Amour fit mettre les cygnes à son char, descendit en terre, et trouva sa mère qui elle-même faisait office de Grâce autour de Psyché ; non sans lui donner mille louanges et presque autant de baisers. Toute cette cour prit le chemin de l'Olympe, les Grâces se-promettant bien de danser aux noces.

Je n’en décrirai point la cérémonie, non plus que celle de l’apothéose : je décrirai encore moins les plaisirs de nos époux ; il n'y a qu’eux seuls qui pussent être capables de les exprimer. Ces plaisirs leur eurent bientôt donné un doux gage de leur

amour, une fille qui attira les dieux et les hommes dès qu’on la vit. On lui a bâti des temples sous le nom de la Volupté :

O douce Volupté, sans qui, dès notre enfance, Le vivre et le mourir nous deviendraient égaux ; Aimant universel de tous les animaux, Que tu sais attirer avecque violence!

Par toi tout se meut ici-bas.

C’est pour toi, c’est pour tes appas, Que nous courons après la peine :

Il n’est soldat, ni capitaine, Ni ministre d’État, ni prince, ni sujet, Qui ne t'ait pour unique objet.

QNous autres nourrissons, si,-pour fruit de nos veilles, Un bruit délicieux ne charmait nos oreilles, Si nous ne nous sentions chatouillés de ce son, Ferions-nous un mot de chanson?

Ce qu’on appelle gloire en termes magnifiques, Ce qui servait de prix dans les jeux olympiques, N'est que toi proprement, divine Volupté.

Et le plaisir des sens n'est-il de rien compté? Pourquoi sont faits les dons de Flore, Le Soleil couchant et l’Aurore, Pomone et ses mets délicats, Bacchus, l’âme des bons repas, Les forêts, les eaux, les prairies, Mères des douces rêveries?

Pourquoi tant de beaux arts, qui tous sont tes enfans Mais pourquoi les Chloris aux appas triomphans, Que pour maintenir ton commerce?

J'entends innocemment. : sur son propre désir Quelque rigueur que l'on exerce, Encore y prend-on du plaisir, Volupté, Volupté, qui fut jadis maîtresse Du plus bel esprit de la Grèce, Ne me dédaigne pas, viens-t’en loger chez moi; Tu n'y seras pas sans emploi J'aime le jeu, l’amour, les livres, la musique, La ville et la campagne, enfin tout ; il n’est rien Qui ne me soit souverain bien, Jusqu’au sombre plaisir d’un cœur mélancolique. Viens donc ; et de ce bien, ô douce Volupté,

Veux-tu savoir au vrai la mesure certaine?

11 m'en faut. tout au moins un siècle bien compté; Car trente ans ce n’est pas la peine.

Polyphile .cessa de lire. Il n’avait pas cru pouvoir mieux finir que par l'hymne de la Volupté, dont le dessein ne déplut pas tout à fait à ses trois amis.

Après quelques courtes réflexions sur les principaux endroits de l'ouvrage : « Ne voyez-vous pas, dit Ariste, que ce qui vous a donné le plus de plaisir, ce sont les endroits où Polyphile a tâché d’exciter en vous la compassion?

— Ce que vous dites est fort vrai, repartit Acante; mais je vous prie de considérer ce gris de lin, ce couleur d’aurore, cet orangé, et surtout ce pourpre, qui environnent le roi des astres. » En effet, il y avait très-longtemps que le soir ne s'était trouvé si beau. Le Soleil avait pris son char le plus éclatant et ses habits les plus magnifiques.

Il semblait qu’il se fût paré Pour plaire aux filles de Nérée; Dans un nuage bigarré

11 se coucha cette soirée.

L’air était peint de cent couleurs.

Jamais parterre plein de fleurs N'eut tant de sortes de nuances.

Aucune vapeur ne gâtait,

Par ses. malignes influences,

Le plaisir qu’Acante goûtait.

On lui donna le loisir de considérer les dernières beautés da jour : puis, la lune étant en son plein, nos voyageurs et le cocher qui les conduisait la voulurent bien pour leur guide.

Toujours enjoué, toujours charmant et mutin, La Fontaine — qui se plaisait souvent, dans son humilité, à diminuer lui-même ses mérites — crut devoir donner à entendre, en préface à son livre, qu'en écrivant Psyché il n'avait fait que sacrifier au goût frivole du moment.

Page 1