‹ La Fontaine:Chapitre 51 sur 121 · V. — À CLYMÈNE · texte numérisé non relu

V. — À CLYMÈNE

Moi cesser d’être amant ! et puis-je être autre chose? Puis-je trouver en vous ce que j’ai tant loué,

Et vouloir pour ami, sans plus, être avoué?

Non, Clymène, ce bien, encor qu’inestimable,

N’a rien de votre part qui me soit agréable :

D'une autre que de vous je pourrais l’accepter ; Mais quand vous me l’offrez, je dois le rejeter.

I ne m'importe pas que d’autres en jouissent ; Gardez votre présent à ceux qui me haïssent :

Aussi bien ne m’est-il réservé qu’à demi.

Dites, me traitez-vous encor comme un ami?

Tâchez-vous de guérir mon cœur de sa blessure?

On dirait que ma mort vous semble trop peu sûre. Depuis que je vous vois, vous m'offrez tous les jours Quelque nouveau poison forgé par les Amours.

C’est tantôt un clin d’œil, un mot, un vain sourire, Un rien ; et pour ce rien nuit et jour je soupire ! L’ai-je à peine obtenu, vous y joignez un mal Qu'après moi l’on peut dire à tous amans fatal. Vous me rendez jaloux ; et de qui? Quand j'y songe, Il n’est excès d’ennuis où mon cœur ne se plonge.

J'envie un rival mort! M'ajoutera-t-on foi,

Quand je dirai qu’un mort est plus heureux que moi? Cependant il est vrai. Si mes tristes pensées

Vous sont avec quelque art sur le papier tracées,

« Cléandre, dites-vous, avait cet art aussi. »

Si par de petits soins j’exprime mon souci,

« Il en faisait autant, mais avec plus de grâce. »

Enfin, si l’on vous croit, en rien je ne le passe.

Vous vous représentez tout ce qui vient de lui,

Tandis que dans mes yeux vous lisez mon ennui.

Ce n’est pas tout encor ; vous voulez que je voie

Son portrait, où votre âme a renfermé sa joie.

« Remarquez, me dit-on, cet air rempli d'attraits. » J'en remarque après vous jusques aux moindres traits. Je fais plus : je les loue, et souffre que vos larmes Arrosent à mes yeux ce portrait plein de charmes. Quelquefois je vous dis : « C’est trop parler d’un mort!» A peine on s’en est tu, qu’on en reparle encor.

« Je porte, dites-vous, malheur à ceux que j'aime

Le ciel, dont la rigueur me fut toujours extrême,

Leur fait à tous la guerre, et sa haine pour moi S'étendra sur quiconque engagera ma foi Mon amitié n’est pas un sort digne d'envi Cléandre, tu le sais, il t’en coûte la vie.

Hélas ! il m’a longtemps aimée éperdument :

En présence des dieux il en faisait serment.

Je n'ai réduit son feu qu'avec beaucoup de peine. » Si vous l’avez réduit, avouez-moi, Clymène,

Que le mien, dont l’ardeur augmente tous les jours, Mieux que celui d’un mort mérite vos amours.

Le Différend de Beaux-Yeux et de Belle-Bouche, paru la même année que Clymèêne et les Elégies, n'est qu'un petit poème de rhétorique amoureuse; mais ce petit poème contient de gracieux vers :

Belle-Bouche fait des soupirs Tels à peu près que les zéphyrs En la saison des violettes.

1 était bien que le Bonhomme consentit de l'écrire au moment où la belle des balles, la précieuse des pré,

cieuses, Julie d'Angennes, épouse de M. de Montausier, allait — tout enguirlandée des fleurs des poètes — descendre au tombeau (1). C'était une manière d'adieu qu'il lui faisait là; et rien ne dut être plus cher à la Muse de Colletet, de Malleville et de Scudéry, à la reine de tous les héros du ‘endre, que de pouvoir connaître, avant que d'aller chez les morts, cette dissertation si galamment emblématique.

() Le 1$ novembre 1671.

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