NOUVELLE TIRÉE DE BOCCACE
Je dois trop au beau sexe, il me fait trop d'honneur De lire ces récits, si tant est qu’il les lise. Pourquoi non? c'est assez qu’il condamne en son cœur Celles qui font quelque sottise.
Ne peut-il pas, sans qu’il le dise, Rire sous cape de ces tours, Quelque aventure qu’il y trouve?
S'ils sont faux, ce sont vains discours ;
S'ils sont vrais, il les désapprouve.
Irait-il après tout s’alarmer sans raison Pour un peu de plaisanterie?
Je craindrais bien plutôt que la cajolerie Ne mît le feu dans la maison.
Chassez les soupirans, belles, souffrez mon livre; Je réponds de vous corps pour corps.
Mais pourquoi les chasser? Ne saurait-on bien vivre Qu'on ne s’enferme avec les morts?
Le monde ne vous connaît guères, S'il croit que les faveurs sont chez vous familières, Non pas que les heureux amans Soient ni phénix ni corbeaux blancs ; Aussi ne sont-ce fourmilières ; Ce que mon livre en dit doit passer pour chansons. J'ai servi des beautés de toutes les façons : Qu'ai-je gagné? très-peu de chose ; Rien. Je m’aviserais sur le tard d’être cause Que la moindre de vous commiît le moindre mal! Contons ; mais contons bien, c’est le-point principal, C’est tout ; à cela près, censeurs, je vous conseille De dormir comme moi sur l’une et l’autre oreille. Censurez, tant qu’il vous plaira, Méchans vers et phrases méchantes :
Mais pour bons tours, laissez-les 1à, Ce sont choses indifférentes ; Je n’y vois rien de périlleux.
Les mères, les maris, me prendront aux cheveux Pour dix ou douze contes bleus !
Voyez un peu la belle affaire !
Ce que je n'ai pas fait, mon livre irait le faire! Beau sexe, vous pouvez le lire en sûreté.
Mais je voudrais m'être acquitté De cette grâce par avance.
Que puis-je faire en récompense?
Un conte où l’on va voir vos appas triompher : Nulle précaution ne les put étouffer.
Vous auriez surpassé le printemps et l'aurore Dans l'esprit d’un garçon, si, dès ses jeunes ans, Outre l'éclat des cieux et les beautés des champs, IL eût vu les vôtres encore.
Aussi, dès qu'il les vit, il en sentit les coups, Vous surpassâtes tout : il n’eut d'yeux que pour vous ; Il laissa les palais : enfin votre personne Lui parut avoir plus d’attraits Que n’en auraient, à beaucoup près, Tous les joyaux de la couronne.
On l'avait dès l’enfance élevé dans un bois.
Là, son unique compagnie Consistait aux oiseaux; leur aimable harmonie Le désennuyait quelquefois.
Tout son plaisir était cet innocent ramage ; Encor ne pouvait-il entendre leur langage.
En une école si sauvage Son père l’amena dès ses plus tendres ans.
Il venait de perdre sa mère; Et le pauvré garçon ne connut la lumière Qu’afin qu’il ignorât les gens.
Il ne s’en figura, pendant un fort long temps, Point d’autres que les habitans De cette forêt, c’est-à-dire Que des loups, des oiseaux, enfin ce qui respire Pour respirer sans plus et ne songer à rien.
Ce qui porta son père à fuir tout entretien, Ce furent deux raisons, ou mauvaises, ou bonnes. L'une, la haine des personnes ; L'autre la crainte; et, depuis qu’à ses yeux Sa femme disparut, s’envolant dans les cieux, Le monde lui fut odieux ; Las d'y gémir et de s’y plaindre, Et partout des plaintes ouir, Sa moitié le lui fit par son trépas haïr, Et le reste des femmes craindre.
Il voulut être ermite, et destina son fils A ce même genre de vie.
Ses biens aux pauvres départis, IL s'en va seul, sans compagnie Que celle de ce fils, qu’il portait dans ses bras : Au fond d’une forêt il arrête ses pas.
{Cet homme s'appelait Philippe, dit l’histoire.) Là, par un saint motif, et non par humeur noire, Notre ermite nouveau cache avec très-grand soin Cent choses à l'enfant, ne lui dit près ni loin
Qu'il fût au monde aucune femme, Aucuns désirs, aucun amour ; Au progrès de ses ans réglant en ce séjour La nourriture de son âme, A cinq, il lui nomma des fleurs, des animaux, L’entretint de petits oiseaux ; Et, parmi ce discours, aux enfans agréable, Mêla des menaces du diable, Lui dit qu’il était fait d’une étrange façon. La crainte est aux ènfans la première leçon.
Les dix ans expirés, matière plus profonde Se mit sur le tapis : un peu de l’autre monde Au jeune enfant fut révélé, Et de la femme point parlé.
Vers quinze ans, lui fut enseigné, Tout autant que l’on put, l’auteur de la nature, Et rien touchant la créature.
Ce propos n’est alors déjà plus de saison Pour ceux qu’au monde on veut soustraire ; Telle idée en ce cas est fort peu nécessaire. Quand ce fils eut vingt ans, son père trouva bon De le mener à la ville prochaine.
Le vieillard, tout cassé, ne pouvait plus qu’à peine Aller querir son vivre : et, lui mort, après tout, Que ferait ce cher fils? Comment venir à bout De subsister sans connaître personne?
Les loups n'étaient pas gens qui donnassent l’aumône. 11 savait bien que le garçon N'aurait de lui pour héritage Qu'’une besace et qu’un bâton :
C'était un étrange partage.
Le père à tout cela songeait sur ses vieux ans. Au reste, il était peu de gens Qui ne lui donnassent la miche.
Frère Philippe eût été riche S’il eût voulu. Tous les petits enfans Le connaissaient, et, du haut de.leur tête, Ils criaient : « Apprètez la quête!
Voilà frère Philippe! » Enfin dans la cité Frère Philippe souhaité Avait force dévots, de dévotes pas une.
Car il n'en voulait point avoir.
Sitôt qu’il crut son fils ferme dans son devoir, Le pauvre homme le mène voir Les gens de bien, et tente la fortune.
Ce ne fut qu'en pleurant qu’il exposa ce fils. Voilà nos ermites partis ; Hs vont à la cité, superbe, bien bâtie, Et de tous objets assortie :
Le prince y faisait son séjour.
Le jeune homme, tombé des nues, Demandait : « Qu'est-ce 1à?... — Ce sont des gens de cour... Etlà?.. — Ce sont palai Ici? — Ce sont statues... » 11 considérait tout, quand de jeunes beautés Aux yeux vifs, aux traits enchantés, Passèrent devant lui. Dès lors nulle autre chose Ne put ses regards attirer.
Adieu palais, adieu ce qu’il vient d’admirer. Voici bien pis, et bien une autre cause D’étonnement.
Ravi comme en extase à cet objet charmant : « Qu'est-ce là, dit-il à son père, Qui porte un si gentil habit?
Comment l’appelle-t-on? » Ce discours ne plut guère Au bon vieillard, qui répondit :
: « C’est un oiseau qui s’appelle oie. »
— O l’agréable oiseau ! dit le fils plein de joie. Oiel hélas! chante un peu, que j’entende ta voix! Ne pourrait-on point te connaître?
Mon père, je vous prie et mille et mille fois, Menons-en une en notre bois, J'aurai soin de la faire paître.
Le conte suivant, imité d'Anacréon, est un de ces récits où l'amour n'a pas moins de part que dans les autres écrits du même livre. On jugera, en le lisant que, seul, le subtil Bonhomme de Champagne pouvait, sans altérer en rien l'expression de l'antique, faire passer du grec dans le français, la langueur chantanté et le charme frais et pur du Bonhomme de Téos.