POÉSIES CHRESTIENNES ET DIVERSES
tout le monde. Tout cela est veritable, et les personnes judicieuses observent, en effet, toutes ces choses, soit qu’ils y fassent, soit qu ’'ils n’y fassent pas de reflexion ; mais ceux qui-ne le font pas n’en seront guere plus habiles pour les sçavoir. ‘
11 faut donc s'élever au-dessus des regles qui ont toûjours quelque chose de sombre et de mort. Il faut ne concevoir pas seulement par des raisonnements abstraïts et metaphisiques, en quoy consiste la beauté des vers, il la faut sentir et la comprendre tout d'un coup ; et en avoir une idée si vive et si forte, qu’elle nous fasse rejeter sans hesiter tout ce qui n’y répond pas.
Cette idée et cette impression vive, qui s'appelle sentiment ou goust, est tout autrement subtile que toutes les regles du monde ; elle fait apercevoir des defauts et des beautez qui ne sont point marquées dans les livres : C’est ce qui nous éleve au-dessus des regles, qui fait qu'on n’y est point asservy ; qu’on en juge, qu’on n’en abuse point; et qu’on ne les suit pas en ce qu'elles ont de défectueux et de faux. Enfin, c’est cette idée vive qui s'exprime et se représente dans ce qu’on écrit : au lieu que les preceptes demeurent toûjours steriles, tant que l’on ne les connoist que par spéculation et par raisonnement, et que l'esprit n’en est penetré par cette autre sorte de conncissance.
Il est donc visible que, pour former les personnes à la poësie, il faut leur former le sentiment et le goust. Or, pour cela il n'y a qu’une methcde, qui est de lire quantité de bons vers, et n’en lire point de mauvais. En lisant d’excellens vers, on s’en imprime l’idée, et en n’en lisant point de mauvais, on empesche que cette idée ne s'obscurcisse et ne se corrompe.
La Fontaine, à ce moment de sa vie, n'avait de religion que ce qu'il est convenable d'en avoir aux yeux du monde. « Allant en paradis au petit pas », comme lui-même l'a dit dans ce temps-là, ce grand distrait n'apportait aucune hâte à se convertir à la vie spirituelle. À ses yeux, il en était du ciel comme de l'Académie : il s'y rendait par le plus long et là, comme ailleurs, il musait par les sentiers d'à côté,
dans les jolis détours. Ce n'est pas que la piété le laissât indifférent; lorsque cette piété s'accordait à sa nonchalance, il y prenait, au contraire, un plaisir réel. Louis Racine nous assure de son père qu'il emmenait parfois La Fontaine aux offices; c'est même Racine qui fit lire Baruch au fabuliste etc "est à à l'auteur de Phèdre que notre Bonhomme dut de connaître les Petits Prophètes. Maucroix, le jésuite Commire, l'abbé Le Camus, Huet, évêque d'Avranches et plusieurs autres parmi les amis les meilleurs du poète étaient dans les ordres; le Bonhomme ne faisait pas de différence entre eux et les autres; même quand l'abbé duc d'Albret, frère de M. de Bouillon, reçut la pourpre et fut fait cardinal, il en fut fort content et rima là-dessus quelques vers :
Je n'ai pas attendu pour vous ur moindre prix; De votre dignité je ne suis point surpris S'il m'en souvient, seigneur, je crois l’avoir prédite. Vous voilà deux fois prince; et ce rang glorieux Est en vous désormais la marque du mérite,
Aussi bien qu'il l'était de la faveur des cieux.
C'est à ce même cardinal de Bouillon, devenu grand aumônier de France, que La Fontaine, quelques années après, en 1673, dédia son poème-de /a Captivité de Saint. Male. L'autorité de M. Mrs de Port-Royal qui devait s'exercer avec tant de force, plus tard, sur l'esprit de Jean Racine, influa, cette fois-là encore, sur celui de notre poète. On assure que c'est sur les instances des solitaires que le fabuliste entreprit de composer, sur un passage de Saint- Jérôme traduit par Arnauld d'Andilly, cet ouvrage chaste et long, sans beaucoup de flamme et que Sainte-Beuve appelle finement un persum.
La Fontaine n'avait-il pas dit lui-même autrefois, à la fir d'une de ses épîtres à M. Fouquet, à propos de ces motifs qui étaient peu de son genre :
On me voit peu sur tels sujets écrire.
Cela était si vrai, que, quelque effort qu'il fit pour s'en éloigner, les écrits dans le sentiment de ceux de l'Arioste et de Boccace avaient de qüoi le retenir beaucoup plus encore que Baruch. On le vit bien quand, en 1671, l'année même de sa participation aux Poésies chrestiennes, il donna au public son troisième livre des Contes.
La Fontaine, à ce moment-là, n'était pas loin d'avoir cinquante ans; l'âge n'avait point assagi son caractère. Moitié figue et moitié raisin, il continuait d'aller toujours sans opter dans un sens ni dans l’autre, de l'édifiant Saint-Malc au moins édifiant frère Philippe; mieux même, il ne laissait pas tout le premier de déplorer cette versatilité de sa nature; mais il ne faisait rien pour en diminuer les effets.
Sire, Acante est un homme inégal à tel point, Que d’un moment à l’autre on ne le connaît point. Inégal en amour, en plaisir, en affaire ;
Tantôt gai, tantôt triste.
C'est ainsi que notre Bonhomme parle de lui-même dans Clymène; mais le rire —’ autant que chez maître François — lui était beaucoup plus coutumier que les larmes; on le vit bien dans les Oies de frère Philippe, ce conte que Mme de Sévigné aimait tant et qu'elle engageait si fort Mme de Grignan à connaître.