‹ La Fontaine:Chapitre 66 sur 121 · LIVRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIÈME

FABLE Il. — Le Savetier et le Financier.

Un savetier chantait du matin jusqu’au soir : C'était merveille de le voir, Merveille de l’ouir ; il faisait des passages, Plus content qu'aucun des sept sages.

Son voisin, au contraire, étant tout cousu d'or, Chantait peu, dormait moins encor :

C'était un homme de finance.

Si sur le point du jour parfois il sommeillait, Le savetier alors en chantant l'éveillait ; Et le financier se plaignait Que les soins de la Providence N'eussent pas au marché fait vendre le dormir, Comme le manger et le boire.

En son hôtel il fit venir Le chanteur, et lui dit : « Or çà, sire Grégoire (1), Que gagnez-vous par an? — Par an! ma foi, monsieur, Dit avec un ton de rieur Le gaillard savetier, ce n'est point ma manière De compter de la sorte ; et je n’entasse guère Un jour sur l’autre : il suffit qu’à la fin J’attrape le bout de l’année ; Chaque jour amène son päin.

— Eh bien! que gagnez-vous, dites-moi, par journée ? — Tantôt plus, tantôt moins : le mal est que toujours (Et sans cela nos gains seraient assez honnêtes), Le mal est que dans l'an s'entremêlent des jours * Qu'il faut chômer ; on nous ruine en fêtes :

(1) Le ballet des Aieurs du Beau-Richard, non moins que le conte du Savetier (Contes, liv. 1*°), nous donnèrent toute la mesure de la malice du savetier de La Fontaine. C'est encore Bonaventure Des Périers qui peignit, sous les traits du savetier Blondeau, l'un des ancêtres du bonhomme Grégoire.

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L’une fait tort à l’autre ; et monsieur le curé De quelque nouveau saint charge toujours son prône. » Le financier, riant de sa naïveté, Lui dit : « Je veux vous mettre aujourd’hui sur le trône. Prenez ces cent écus ; gardez-les avec soin, Pour vous en servir au besoin. »

Le savetier crut voir tout l'argent que la terre Avait, depuis plus de cent ans, Produit pour l’usage des gens.

11 retourne chez lui : dans sa cave il enserre L'argent, et sa joie à la fois.

Plus de chant : il perdit la voix Du moment qu’il gagna ce qui cause nos peines. Le sommeil quitta son logis ; Il eût pour hôtes les soucis, Les soupçons, les alarmes vaines.

Tout le jour il avait l’œil au guet ; et la nuit, Si quelque chat faisait du bruit, Le chat prenait l'argent. À la fin le pauvre homme S'en courut chez celui qu’il ne réveillait plus : « Rendez-moi, lui dit-il, mes chansons et mon somme ; Et reprenez vos cent écus. »

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