POUR MADEMOISELLE DE SILLERY
J'avais Ésope quitté,
Pour être tout à Boccace (2), Mais une divinité
Veut revoir sur le Parnasse Des fables de ma façon.
Or, d'aller lui dire « Non», Sans quelque valable excuse,
(1) Fille du marquis de Sillery et nièce de l'auteur des Maximes, Mlle de Sillery. épousa, par la suite, M. de Thibergeau. La dédicace que La Fontaine Jui a faite de cette fable n'est que l’une des marques de l'attachement du fabuliste à M. de La Rochefoucauld et à sa famille. Voltaire admirait beaucoup le sujet de Tircis et Amarante.
(2) C'est-à-dire qu'il avait, un moment, laissé les Fables pour se remettre à ses Contes.
Ce n’est pas comme on en use Avec des divinités,
Surtout quand ce sont de celles Que la qualité de Belles
Fait reines des volontés.
Car, afin que l’on le sache, C'est Sillery qui s'attache
A vouloir que, de nouveau, Sire loup, sire corbeau,
Chez moi se parlent en rime.
Qui dit Sillery dit tout :
Peu de gens en leur estime
Lui refusent le haut bout ; Comment le pourrait-on faire?
. Pour venir à notre affaire, Mes contes, à son avis, Sont obscurs : les beaux esprits N’entendent pas toute chose ; Faisons donc quelques récits Qu'elle déchiffre sans glose :
Amenons des bergers ; et puis nous rimerons Ce que disent entre eux les loups et les moutons. Tircis disait un jour à la jeune Amarante : * « Ah! si vous connaissiez comme moi certain mal Qui nous plaît et qui nous enchante, Il n’est bien sous le ciel qui vous parût égal! Souffrez qu’on vous le communique, Croyez-moi, n'ayez point de peur :
Voudrais-je vous tromper, vous, pour qui je me pique Des plus doux sentimens que puisse avoir un cœur? » Amarante aussitôt réplique :
« Comment l’appelez-vous, ce mal? quel est son nom? — L'amour. — Ce mot est beau ! dites-moi quelques marques A quoi je le pourrai connaître : que sent-on? -— Des peines près de qui le plaisir des monarques Est ennuyeux et fade : on s'oublie, on se plaît Toute seule en une forêt.
Se mire-t-on près d'un rivage, Ce n'est pas soi qu'on voit ; on ne voit qu'une image Qui sans cesse revient, et qui suit en tous lieux :
= LIVRES Vi! A XI DES FABLES
Pour tout le reste on est sans yeux.
I est un berger du village
Dont l’abord, dont la voix, dont le nom fait rougir : On soupire à son souvenir ;
On ne sait pas pourquoi, cependant on soupire ;
On 2 peur de le voir, encor qu'on le désire. » Amarante dit à l'instant : .
a Oh! oh! c'est là ce mal que vous me prêchez tant!
11 ne m'est pas nouveau : je pense le connaître. » Tircis à son but croyait être,
Quand la belle ajouta : « Voilà tout justement Ce que je sens pour Clidamant, »
L'autre pensa mourir de dépit et de honte.
Il est force gens comme lui, Qui prétendent n’agir que pour leur propre compte, Et qui font le marché d’autrui.
FABLE XIV. — Les obsèques de la Lionne (1).
La femme du lion mourut ; Aussitôt chacun accourut Pour s'acquitter envers le prince De certains complimens de consolation, Qui sont surcroît d’affliction.
Il fit avertir sa province Que les obsèques se feraient Un tel jour, en tel lieu ; ses prévôts y seraient Pour régler la cérémonie, Et pour placer la compagnie.
Jugez si chacun s’y trouva.
Le prince aux cris s’abandonna, Et tout son antre en résonna :
Les lions n’ont point d'autre temple.
On entendit, à son exemple, Rugir en leur patois messieurs les courtisans.
(1) Ce n'est pas sans malice que Taine ( La Fontaine et ses fables) à établi une sorte de parallele entre cette fable : les Obsèques de la Lionné et les pages mordantes que-Saint-Simon consacre aux obsèques de Madame.
Je définis la cour, un pays où les gens,
Tristes, gais, prêts à tout, à tout indifférens,
Sont ce qu’il plaît au prince, ou, s'ils ne peuvent l'être, Tâchent au moins de le paraître.
Peuple caméléon, peuple singe du maître ;
On dirait qu'un esprit anime mille corps :
C’est bien là que les gens sont de simples ressorts.
Pour revenir à notre affaire.
Le cerf ne pleura point. Comment l’eût-il pu faire? Cette mort le vengeait : la reine avait jadis Étranglé sa femme et son fils.
Bref, il ne pleura point. Un flatteur l’alla dire, Et soutint qu’il l'avait vu rire, La colère du roi, comme dit Salomon, Est terrjble, et surtout celle du roi lion; Mais ce cerf n’avait pas accoutumé de rire.
Le monarque lui dit : « Chétif hôte des bois, Tu ris! tu ne suis pas ces gémissantes voix ! Nous n’appliquerons point sur tes membres profanes Nos sacrés ongles : venez, loups, Vengez la reine ; immolez, tous, Ce traître à ses augustes mânes. »
Le cerf reprit alors : « Sire, le temps de pleurs” Est passé ; la douleur est ici superflue.
Votre digne moitié, couchée entre des fleurs, Tout près d'ici m'est apparue ; Et je l'ai d’abord reconnue.
« Ami, m'a-t-elle dit, garde que ce convoi, « Quand je vais chez les dieux, ne t’oblige à des larmes. « Aux champs élyséens j’ai goûté mille. charmes, « Conversant avec ceux qui sont saints comme moi. « Laisse agir quelque temps le désespoir du roi. « J'y prends plaisir. » A peine on eut ouf la chose, Qu'on se mit à crier : Miracle! Apothéose ! Le cerf eut un présent, bien loin d’être puni.
Amusez les rois par des songes, Flattez-les, payez-les d'agréables mensonges : Quelque indignation dont leur cœur soit rempli, Ils goberont l’appât ; vous serez leur ami,
= — LIVRES VII A XI DES FABLES