‹ La Fontaine:Chapitre 68 sur 121 · LIVRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE NEUVIÈME

FABLE III. — Le Singe et le Léopard.

Le singe avec le léopard Gagnaient de l'argent à la foire.

Ils affichaient chacun à part; L'un d'eux disait « : Messieurs, mon mérite et ma gloire Sont connus en bon lieu : le roi m’a voulu voir, Et si je meurs, il veut avoir Un manchon de ma peau, tant elle est bigarrée, Pleine de taches, marquetée, Et vergetée, et mouchetée! »

La bigarrure plaît : partant chacun le vit.

Mais ce fut bientôt fait ; bientôt chacun sortit. Le singe de sa part disait : « Venez, de grâce ; Venez, messieurs : je fais cent tours de passe-passe. Cette diversité dont on vous parle tant, Mon voisin léopard l’a sur soi seulement :

Moi, je l’ai dans l'esprit. Votre serviteur Gille, Cousin et gendre de Bertrand, Singe du pape en son vivant, Tout fraîchement en cette ville Arrive en trois bateaux (1), exprès pour vous parler ; Car il parle, on l'entend : il sait danser, baller, Faire des tours de toute sorte, Passer en des cerceaux, et le tout pour six blancs : Non, messieurs, pour un sou; si vous n’êtes contens Nous rendrons à chacun son argent à la porte, » Le singe avait raison. Ce n’est pas sur l’habit Que la diversité me plaît ; c’est dans l’esprit :

(1) « Arrive en trois bateaux » expression déjà employée par Rab:lais (Gargantua, chap. xvi. La jument envoyée par Fayoles à Grandgousier, fut, dit-il, « amenée par mer en {roys carracques et un brigantin ».

L’une fournit toujours des choses agréables ;

L'autre, en moins d’un moment, lasse les regardans.

Oh! que de grands seigneurs, au léopard semblables, N'ont que l'habit pour tous talens (1)1

FABLE IV. — Le Gland et la Citrouille. |

Dieu fait bien ce qu’il fait. Sans en chercher la preuve En tout cet univers, et l'aller parcourant, Dans les citrouilles je la treuve.

Un villageois, considérant Combien ce fruit est gros et sa tige menue :

« À quoi songeait, dit-il, l’auteur de tout cela? Il a bien mal placé cette citrouille-1à !

Et parbleu ! je l'aurais pendue A l’un des chênes que voilà ; C’eût été justement l'affaire :

. Tel fruit, tel arbre, pour bien faire.

C’est dommage, Garo (2), que tu n’es point entré Au conseil de Celui que prêche ton curé; Tout en eût été mieux : car pourquoi, par exemple, Le gland, qui n’est pas gros comme mon petit doigt, Ne pend-il pas en cet endroit?

Dieu s’est mépris : plus je contemple Ces fruits ainsi placés, plus il semble à Garo Que l’on a fait un quiproquo. »

Cette réflexion embarrassant notre homme :

« On ne dort point, dit-il, quand on a tant d’esprit ; » Sous un chêne aussitôt il va prendre son somme. Un gland tombe : le nez du dormeur gn pâtit.

I s’éveille ; et, portant la main sur son visage, 11 trouve encor le gland pris au poil du menton. Son nez meurtri le force à changer de Jangage. « Oh! oh! dit-il, je saigne! Et que serait-ce donc S’il fût tombé de l’arbre une masse plus lourde, Et que ce gland eût été gourde?

(1) Quoi de plus plaisant que la verve endiablée de ce Gille? Taine admire ses « manières insinuantes eu flatteuses ». « 11 est, dit-il, très humble serviteur du public, et danserait volontiers pour l'honneur. »

(2) Garo est le nom d'un personnage du Pédant joué, comédie de Cyrano de Bergerac représentée en 164$. .

LIVRES VII A XI DES FABLES

Dieu ne l’a pas voulu : sans doute il eut raison ; J'en vois bien à présent la cause. »

En louant Dieu de toute chose Garo retourne à la maison.

FABLE IX. — L'Huître et les Plaideurs.

Un jour deux pèlerins sur le sable rencontrent Une huître, que le flot y venait d'apporter : Ïls l’avalent des yeux, du doigt ils se la montrent ; A l'égard de la dent, il fallut contester.

L'un se baissait déjà pour ramasser la proie ; L'autre le pousse et dit : « 11 est bon de savoir Qui de nous en aura la joie.

Celui qui le premier a pu l’apercevoir En sera le gobeur ; l’autre le verra faire, — Si par là l’on juge l'affaire, Reprit son compagnon, j'ai l’œil bon, Dieu merci. — Je ne l’ai pas mauvais aussi, Dit l’autre; et je lai vue avant vous, sur ma vie. . — Hé bien! vous l'avez vue; et moi je l’ai sentie. Pendant tout ce bel incident,

Perrin Dandin arrive : ils le prennent pour juge. Perrin, fort gravement, ouvre l’huître, et la gruge, Nos deux messieurs le regardant.

Ce repas fait, il dit, d’un ton de président : « Tenez, la cour vous donne à chacun une écaille Sans dépens ; et qu’en paix chacun chez soi s’en aille.

Mettez ce qu'il en coûte à plaider aujourd’hui; Comptez ce qu’il en reste à beaucoup de familles : Vous verrez que Perrin tire l'argent à lui,

Et ne laisse aux plaideurs que le sac et les quilles (1). »

Le X° livre des Fables s'ouvre sur le beau discours que La Fontaine écrivit pour Mme de La Sablière, en tête de sa

(1) Sanr-Soy (Mémorres, tome XII) nous à transmis ce trait d'histoire venant, au siècle même de La Fontaine, si bien confirmer la fable : « 11 (le maréchal "d'Harcourt) demanda sa charge (de capitaine des gardes) pour son fils et il obtint. Ainsi il mangea l'huitre dont le Roucy et M. de Lorge n'eurent que les écailles, que je trouvai toutes deux fort dures. »

fable : es Deux Rats, le Renard et l'Œuf. L'on trouvera là l'une des réfutations les plus éloquentes des fameuses théories de Descartes et de Malebranche touchant l'âme des bêtes. Les maîtres de la pensée au dix-septième siècle avaient cette faiblesse de croire à l'insensibilité des animaux par rapport à l'homme... .

.… Ils disent donc Que la bête est une machine ; Qu’en elle tout se fait sans choix et par ressorts : Nul sentiment, point d'âme...

« C'est un jeu de l’homme de plaider contre lui-même la cause des bêtes », disait aigrement Bossuet à ce propos; et le même grand prélat et grand écrivain n'ajoutait-il pas : « On a beau exalter l'adresse de l'hirondelle qui se fait un nid si propre et des abeilles qui ajustent avec tant de symétrie leurs petites cases : les grains d'une grenade ne sont pas ajustés moins proprement, et toutefois on ne s'avise pas de dire que les grenades ont de la raison? »

La Fontaine aimait trop les bêtes pour ne point s'élever avec indignation contre un sentiment alors si général. Le respect qu'il professe pour Mme de La Sablière, toujours fort cartésienne, l'empêche bien de malmener Descartes autant qu'il‘voudrait; mais on sent, à travers le poème, avec quelle conviction, avec quelle chaleur le Bonhomme se fait l'avocat de ses amis. Dans la fable dernière du livre X : Les Souris et le Chat-huant, il reviendra à nouveau sur la discussion. Après avoir vanté le trait du chat-huant qui s'est ménagé un garde-manger de souris, ne s'écriera-t-il pas, presque avec défi :

.… qu'un cartésien s’obstine A traiter ce hibou de monstre et de machine !

« La Fontaine seul, au dix-septième siècle, a dit à ce propos fort justement Paul de Saint-Victor, proteste avec une douceur virgilienne, en faveur de la nature répudiée.

= LIVRES VII A XI DES FABLES

Les Fables ouvrent un refuge aux animaux bannis. » Son œuvre est comme une ärche accueillante, emplie de tout le souffle des bêtes; et les plus petites, les plus infimes, la fourmi laborieuse, la mouche empressée, jusqu'à l'araignée si chère à Pellisson, dans le temps le plus ingrat qui fût jamais pour élles, trouvèrent toujours asile près du bon et vieux maître.

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