MADAME DE LA SAPLIÈRE
Appelé à prendre place, le 2 mai 1684, dans les rangs de l'Académie française, le nouveau récipiendaire saisit avec joie l’occasion d'exprimer d'une façon publique, à celle qui avait été pour lui mieux qu'une. mère bienfaisante, les sentiments de son inaltérable et fidèle affection.
DISCOURS À MADAME DE LA SABLIÈRE
Désormais que ma muse, aussi bien que mes jours, Touche de son déclin l’inévitable cours,
Et que de ma raison le flambeau va s’éteindre, Irai-je en consumer les restes à me plaindre,
Et, prodigue d’un temps par la Parque attendu, Le perdre à regretter celui que j'ai perdu?
Si le ciel me réserve encor quelque étincelle
Du feu dont je brillais dans ma saison nouvelle,
Je la dois employer, suffisamment instruit
Que le plus beau couchant est voisin de la nuit.
Le temps marche toujours ; ni force, ni prière, Sacrifices ni vœux, n’allongent la carrière :
Il faudrait ménager ce qu'on va nous ravir.
Mais qui.vois-je que vous sagement s’en servir?
Si quelques-uns l’ont fait, je ne suis pas du nombre ; * Des solides plaisirs je n’ai suivi que l’ombre ;
J'ai toujours abusé du plus cher de nos biens.
Les pensers amusans, les vagues entretiens,
Vains enfans du loisir, délices chimériques ; .
Les romans et le jeu, peste des républiques,
Par qui sont dévoyés les esprits les plus droits, Ridicule fureur qui se moque des lois ;
Cent autres passions, des sages condamnées, Ont pris comme à l’envi la fleur de mes années. L'usage des vrais biens réparerait ces maux, Je le sais, et je cours encore à des biens faux.
de l'épitre dédicatoire des Ouvrages de prose et de poésie des sieurs de Maucroix et de La Fontaine.
Je vois chacun me suivre : on se fait une idole
De trésors, ou de gloire, ou d’un plaisir frivole.
Tantales obstinés, nousne portons les yeux
Que sur ce qui nous est interdit par les cieux.
Si pourtant] faut-il qu’à la fin de tels pensers nous quittent ; Je ne vois plus d’instans qui ne m’en sollicitent.
Je recule, et peut-être attendrai-je trop tard :
Car, qui sait les moments prescrits à son départ? .
Quels qu’ils soient, ils sont courts ; à quoi les emploierai-je?
Si j'étais sage, Iris (mais c’est un privilège
Que la nature accorde à bien peu d’entre nous),
Si j'avais un esprit aussi réglé que vous,
Je suivrais vos leçons, au moins en quelque chose : Les suivre en tout, c'est trop ; il faut qu’on se propose Un plan moins difficile à bien exécuter,
Un chemin dont sans crime on se puisse écarter. Ne point errer est chose au-dessus de mes forces : Mais aussi, de se prendre à toutes les amorces, Pour tous les faux brillans courir et s’empresser, J'entends que l’on me dit : « Quand donc veux-tu cesser? Douze lustres et plus ont roulé sur ta vie :
De soixante soleils la course entresuivie
Ne t'a pas vu goûter un moment de repos :
Quelque part que tu sois, on voit à tout propos L’inconstance d’une âme en ses plaisirs légère, Inquiète, et partout hôtesse passagère ;
Ta conduite et tes vers, chez toi tout s’en ressent : On te veut là-dessus dire un mot en passant.
Tu changes tous les jours de manière et de style ; Tu cours en un moment de Térence à Virgile :
Ainsi rien de parfait n’est sorti de tes mains.
Eh bien! prends, si tu veux, encor d’autres chemins ; Invoque des neuf Sœurs la troupe tout entière ; Tente tout, au hasard de gâter la matière :
On le souffre, excepté tes contes d'autrefois. »
J'ai presque envie, Iris, de suivre cette voix ;
J’en trouve l’éloquence aussi sage que forte.
Vous ne parleriez pas ni mieux, ni d'autre sorte : Serait-ce point de vous qu'elle viendrait aussi?
Je m'avoue, il est vrai, s’il faut parler ainsi, Papillon du Parnasse, et semblable aux abeilles