MADAME DE LA SABLIÈRE
A qui le bon Platon compare nos merveilles.
Je suis chose légère, et vole à tout sujet :
Je vais de fleur en fleur, et d'objet en objet ;
A beaucoup de plaisir je mêle un peu de gloire. J’irais plus haut peut-être au temple de Mémoire, Si dans un genre seul j’avais usé mes jours ;
Mais, quoi ! je suis volage en vers comme en amours.
En faisant mon portrait, moi-même je m’accüse,
Et ne veux point donner mes défauts pour excuse ; Je ne prétends ici que dire ingénument
L'effet bon ou mauvais de mon tempérament.
A peine la raison vint éclairer mon âme,
Que je sentis l’ardeur de ma première flamme.
Plus d’une passion a depuis dans mon cœur
Exercé tous les droits d’un superbe vainqueur.
Tel que fut mon printemps, je crains que l’on ne voie Les plus chers de mes jours aux vains désirs en proie.
Que me servent ces vers avec soin composés?
N'en attends-je autre fruit que de les voir prisés? C'est peu que leurs conseils, si je ne sais les suivre,
Et qu’au moins vers ma fin je ne commence à vivre : Car je n’ai pas vécu ; j'ai servi deux tyrans ;
Un vain bruit et l'amour ont partagé mes ans. Qu'est-ce que vivre, Iris? vous pouvez nous l’apprendre Votre réponse est prête ; il me semble l'entendre : C'est jouir des vrais biens avec tranquillité ;
Faire usage du temps et de l’oisiveté ;
S’acquitter des honneurs dus à l’Être suprême ; Renoncer aux Phillis en faveur de soi-même ;
Bannir le fol amour et les vœux impuissans,
Comme hydres dans nos cœurs sans cesse renaissans.
Mme de La Sablière avait aidé, plus que personne, à cette élection de La Fontaine à l'Académie; mais cela n'avait pas été aussi facile qu'on l'eût pu croire. L'intervention du
poète en faveur de Fouquet n'était point, malgré les années, effacée complètement dans le souvenir du roi; enfin, il y avait le scandale des Contes. Beaucoup d'académiciens pensaient que, sur le premier point, il n'y avait pas lieu, malgré le mérite du candidat, de désobliger Louis XIV; et, sur le second, plusieurs avaient décidé de faire l'impossible pour éloigner d'eux l'auteur d'un ouvrage jugé contraire à la morale. Ce dernier argument avait une grande force; mais La Fontaine avait les partisans les plus décidés. Cela se vit bien le jour où l'Académie entreprit d'élire un titulaire au fauteuil que la mort de Colbert avait laissé vacant; l'académicien Roze, l'un de ceux qui combattaient, avec le plus d'acharnement, l'auteur de Joconde, « jeta, dit-on, sur la table un des volumes des Contes de La Fontaine, comme pour faire honte à la Compagnie de penser à choisir un homme qui était l'auteur d'écrits aussi licencieux. S'apercevant qu'il n'avait pas produit par ce moyen beaucoup d'impression, il dit avec humeur : « Je vois bien, Messieurs, qu'il vous faut un Marot. » — « Et à vous une marotte », répliqua vivement Benserade qui opinait pour La Fontaine et que cet acharnement du président Roze contre le Bonhomme impatientait (1) ».
Le résultat fut que La Fontaine, élu par seize suffrages, l'emporta de neuf voix sur Boileau qui en obtint sept. Louis XIV, trop enclin à considérer l'échec de Boileau comme le sien propre, exprima quelque impatience au sujet du choix du successeur qu'on avait donné à son ministre. Au directeur Jean Doujat, qui était venu soumettre l'élection de La Fontaine à son agrément, il dit assez rudement : « Je sais qu'il y a eu du bruit et de la cabale à l'Académie ».
Ce n'est qu'une année après, le 20 avril 1684, que, Boilcau ayant été élu à son tour, l'Académie put, sur permission du roi, procéder à la réception de l'auteur des Fables. L'abbé de La Chambre occupait le siège de directeur et fit un beau sermon au récipiendaire, ce jo1r-là tout
(1) Voir : MowrenauLr, Mathieu MARAIS dans leurs Vies de La Fontaine; FuRg. mère : Recucil de FactumS contre l'Académie,
confit dans la sagesse : « Songez jour et nuit, Monsieur, que vous allez dorénavant travailler sous les yeux d'un prince qui s'informera du progrès que vous ferez dans le chemin de la vertu etqui ne vous considérera qu'autant que vous y aspirerez de la bonne sorte. » Mais c'était un malin que notre Bonhomme; il répondit ingénument, fit la chattemite et le doucet, et c'est un assez plaisant témoignage de son adresse que ce Remercîment où la louange du roi et de l'Académie alterne avec les assurances de la contrition.