‹ La Fontaine:Chapitre 78 sur 121 · LA MATRONE D'ÉPHÈSE · texte numérisé non relu

LA MATRONE D'ÉPHÈSE

Qu'importe à votre époux que vous cessiez de vivre? Croyez-vous que lui-même il fût homme à vous suivre Si par votre trépas vous l’aviez prévenu?

Non, madame ; il voudrait achever sa carrière. La nôtre sera longue encor si nous voulons.

Se faut-il, à vingt ans, enfermer dans la bière? Nous aurons tout loisir d’habiter ces maisons. On ne meurt que trop tôt : qui nous presse? attendons. Quant à moi, je voudrais ne mourir que ridée. Voulez-vous emporter vos appas chez les morts? Que vous servira-t-il d’en être regardée?

Tantôt, en voyant les trésors Dont le ciel prit plaisir d'orner votre visage, Je disais : Hélas ! c’est dommage | Nous-mêmes nous allons enterrer tout cela. »

A ce discours flatteur la dame s'éveilla.

Le dieu qui fait aimer prit son temps ; il tira Deux traits de son carquois : de l’un il entama Le soldat jusqu’au vif ; l’autre effleura la dame. Jeune et belle, elle avait sous ses pleurs dé l'éclat ; Et des gens de goût délicat Auraient bien pu l'aimer, et même étant leur femme. Le garde en fut épris : les pleurs et la pitié, Sorte d'amour ayant ses charmes, Tout y fit : une belle, alors qu’elle est en larmes, En est plus belle de moitié.

Voilà donc notre veuve écoutant la louange, Poison qui de l’amour est le premier degré; La voilà qui trouve à son gré Celui qui le lui donne. Il fait tant qu’elle mange; Il fait tant que de plaire, et se rend en effet Plus digne d’être aimé que le mort le mieux fait ; Il fait tant enfin qu’elle change ; Et toujours par degrés, comme l’on peut penser, De l'un à l’autre il fait cette femme passer : Je ne le trouve pas étrange. .

Elle écoute un amant, elle en fait un mari, Le tout au nez du mort qu’elle avait tant chéri.

Pendant cet hyménée, un voleur se hasarde D’enlever le dépôt commis au soïn du garde :

I en entend le bruit, il y court à grands pas ;

254 LA FONTAINE, — CHAP. VIII Mais en vain, la chose était faite.

Il revient au tombeau conter son embarras, Ne sachant où trouver retraite.

L’esclave alors lui dit, le voyant éperdu :

« L'on vous 2 pris votre pendu?

Les lois ne vous feront, dites-vous, nulle grâce? Si madame y consent, j’y remédierai bien.

Mettons notre mort en la place, Les passans n’y connaîtront rien. »

La dame y consentit. O volages femelles La femme est toujours femme. Il en est qui sont belles ; Il en est qui ne le sont pas :

S'il en était d'assez fidèles, Elles auraient assez d’appas.

Prudes, vous vous devez défier de vos forces : Ne vous vantez de rien. Si votre intention Est de résister aux amorces, La nôtre est bonne aussi : mais l'exécution Nous trompe également ; témoin cette matrone. Et, n’en déplaise au bon Pétrone, Ce n’était pas un fait tellement merveilleux, Qu'il en dût proposer l'exemple à nos neveux. Cette veuve n’eut tort qu’au bruit qu’on lui vit faire, Qu’au dessein de mourir, mal conçu, mal formé : Car de mettre au patibulaire Le corps d’un mari tant aimé, Ce n'était pas peut-être une si grande affaire ; Cela lui sauvait l’autre : et, tout considéré, Mieux vaut goujat debout, qu’empereur enterré.

L'on sait‘que, vers cette époque (1684), Henri II de Bourbon, le Grand Condé, s'était, depuis près de dix ans déjà, éloigné du commandement des armées; retiré dans son domaine de Chantilly, le vainqueur de Rocroi, de Lens et de Senef n'avait pas laissé de conserver dans la paix ces mêmes qualités de jugement, de sagesse et de fermeté

qui avaient fait de lui, dans la guerre, un si grand capitaine, « Qu'il embellit cette magnifique et délicieuse maison, à dit à ce propos, de lui, Bossuet dans son Oraison, ou bien qu'il-munît un camp au milieu du pays ennemi et qu'il fortifiât une plate; qu'il marchât avet une armée parmi les périls, ou qu'il conduisit ses amis dans ces superbes ‘allées au bruit de tant de jets d'eau qui ne se taisaient ni jour ni nuit : c'était toujours le même homme, et sa gloire le suivait partout. » Esprit cultivé, averti de toutes les connaissances, M. le Prince avait toujours témoigné de son attachement aux artistes et aux écrivains. C'est un fait connu que, dans le moment le plus fameux de sa renommée, il avait versé des pleurs à Cinna; maintenant qu'il était vieux et que la goutte le tenait dans l'inaction, il ne cessait pas, pour cela, de s'intéresser à toutes les manifestations littéraires. « Il n’y avait livre qu'il ne lût », écrit Bossuet à ce propos. Son plaisir était, durant la belle saison, de discuter avec La Fontaine, Boileau et La Bruyère sous ces mêmes ombrages qu'avait célébrés Théophile; alors il faisait montre du jugement le plus original et le plus vif, des aperçus les plus personnels; et rien ne lui plaisait tant que de se jeter, dans la conversation, avec ces habitudes de combat qu'il avait fait voir, dans sa jeunesse, au-devant de l'ennemi. « M. le Prince, dit à ce sujet La Fontaine, aime extrêmement la dispute, et n'a jamais tant d'esprit que quand il atort. »

C'est à la suite d'une indisposition qui le mit en 1684 dans l'impossibilité de se rendre à Chantilly auprès du grand Condé que le Bonhomme adressa à Louis-Armand, prince de Conti, cette Comparaison d'Alexandre, de César et de M. le Prince qui n'est pas indigne, par la beauté du style et l'élévation des pensées, d'être mise à côté du Parallèle de Saint-Evremond et de /’Oraison de Bossuet (1).

(1) On a beaucoup pratiqué, au dix-septième siècle, le portrait de M. le Prince. Retz, dars ses écrits sur la Fronde, a commencé par en esquisser un : « M. le Prince est né capitaine, ce qui n’est jamais arrivé qu’à lui, à César et à Spinols. 1 a égaé le prémde; 1 a passé le second, La nature li ai fi l'es prit aussi grand que lé cœur. »

«Avant que je parle de Chantilly, écrit La Fontaine, parvenu au terme de ce beau panégyrique, voici le jugement que je fais en gros des trois personnages que j’introduis sur la scène. Jules César est un homme qui a eu moins de défauts, et plus de bonnes qualités qu'Alexandre. Par ses défauts mêmes il s’est élevé au-dessus de l’homme : que l’on juge de quel mérite ses bonnes qualités pouvaient être! M. le Prince participe de tous les deux. N’est-il pas au-dessus de l’homme à Chantilly, et plus grand cent fois que ses deux rivaux n'étaient sur le trône? II y a mis à ses pieds des passions dont les autres ont été esclaves jusqu’au dernier moment de leur vie. »

Louis-Armand de Conti, neveu de Condé, à qui cette comparaison est adressée, est le même prince auquel La Fontaine avait dédié, en 1671, son Recueil de poésies chrestiennes. L'aîné des Conti avait épousé en 1680. Mile de Blois, fille de Louis XIV et de Mile de La Vallière (1); les suites de cette union ne furent pas heureuses puisque Mlle de Blois, quelque cinq ans après, prit la petite vérole, et, nous dit Mme de Caylus, « la donna à monsieur son mari, qui en mourut dans le temps qu'on le croyait hors d'affaire, et qu'il le croyait si bien lui-même qu'il expira en ‘badinant avec madam?2 sa femme et ses amis ». Cette mort, venue après celle de la duchesse douairière d'Orléans, un an à peine avant que le prince de Condé expirât luimême, affecta beaucoup La Fontaine; dans une épître de consolation adressée en 1685 à François-Louis, le cadet des Conti, et dont le début est très heureux, on retrouve l'écho de sa douleur : ‘ ‘

Pleurez-vous aux lieux où vous êtes (2)?

La douleur vous suit-elle au fond de leurs retraites?

Ne pouvez-vous lui résister?

Dois-je enfin, rompant le silence,

Ou la combattre, ou la flatter,

Pour adoucir sa violence?

Le dieu de l'Oise est sur ses bords,

(1) Dans une Épitre adressée, en 1680, à Mm: de Fontanges, La Fontaine avait célébré le mariage de Louis- Armand de Conti et de Mlle de Blois. (2) Le prince était alors en son château de L'Isle-Adam.

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Qui prend part à votre souffrance ; + 11 voudrait les orner par de nouveaux trésors, Pour honorer votre présence.

Si j'avais assez d’éloquence, Je dirais qu’aujourd’hui tout y doit rire aux yeux. Je ne le dirais pas : rien ne rit sous les cieux Depuis le moment odieux Qui vous ravit un frère aimé d'amour extrême.

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Peu d'antées furent aussi heureusement fécondes, dans la vie de La Fontaine, que cette année 1685 au cours de laquelle le poète publia, en dehors des Ouvrages de prose et de poésie composés avec Maucroix, des Traductions en vers d’après différents poètes anciens, Daphnis ef Alcimadure, les Filles de Minée imitées d'Ovide, enfin l'un des plus parfaits de ses chefs-d'œuvre, placé, depuis, dans les Fables : Philémon et Baucis. Le goût des anciens, que La Fontaine n'avait cessé de cultiver en lui depuis sa jeunesse, se manifeste à tous les beaux endroits de ces ouvrages avec un bonheur que l'auteur, malgré tous ses mérites, n'avait peut-être pas rencontré encore. Philémon et Baucis, poème dédié au duc de Vendôme, est sans doute, de tous ces morceaux, celui qui fait le plus d'honneur au Bonhomme. En aucun ouvrage La Fontaine n'a su témoigner mieux son attachement à la vie rustique, à la simplicité ingénue des mœurs; nulle part ailleurs, il n'a élevé aussi bien « l'insouciance gauloise jusqu'à la dignité du paganisme ancien (1) ». ,

(1) Tan, ibid.

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