‹ La Fontaine:Chapitre 77 sur 121 · LA MATRONE D'ÉPHÈSE · texte numérisé non relu

LA MATRONE D'ÉPHÈSE

Enfin, nè voulant plus jouir de la clarté Que son époux avait perdue, Elle entre dans sa tombe, en ferme volonté D'’accompagner cette ombre aux enfers descendue ; Et voyez ce que peut l’excessive amitié!

(Ce mouvement aussi va jusqu’à la folie), Une esclave en ce lieu la suivit par pitié, Prête à mourir de compagnie ; Prête, je m’entends bien, c’est-à-dire, en un mot, N’ayant examiné qu’à demi ce complot, Et, jusques à l'effet, courageuse et hardie.

L’esclave avec la dame avait été nourrie ; Toutes deux s’entr’aimaient, et cette passion Était crûe avec l’Âge au cœur des deux femelles; Le monde entier à peine eût fourni deux modèles D'une telle inclination.

Comme l’esclave avait plus de sens que la dame, Elle laissa passer les premiers.mouvemens ; Puis tâcha, mais en vain, de remettre cette âme Dans l'ordinaire train des communs sentimens. Aux consolations la veuve inaccessible S’appliquait seulement à tout moyen possible De suivre le défunt aux noirs et tristes lieux. Le fer aurait été le plus court et le mieux ; Mais la dame voulait paître encore ses yeux Du trésor qu’enfermait la bière, Froide dépouille, et pourtant chère ; C'était là le seul aliment Qu'elle prit en ce monument.

La faim donc fut celle des portes Qu’entre d’autres de tant de sortes Notre veuve choisit pour sortir d’ici-bas.

Un jour se passe, et deux, sans autre nourriture Que ses profonds soupirs, que ses fréquens hélas, Qu'un inutile et long murmure

Contre les dieux, le sort, et toute la nature. Enfin sa douleur n’omit rien,

Si la douleur doit s'exprimer si bien.

Encore un autre mort faisait sa résidence

Non loin de ce tombeau, mais bien différemment, Car il n’avait pour monument Que le dessous d’une potence :

Pour exemple aux voleurs on l'avait 1à laissé. Un soldat bien récompensé Le gardait avec vigilance.

Il était dit par ordonnance

Que si d’autres voleurs, un parent, un ami,

L’enlevaient, le soldat, nonchalant, endormi, Remplirait aussitôt sa place. .

C'était trop de sévérité :

Mais la publique utilité

Défendait que l'on fit au garde aucune grâce.

Pendant la nuit il vit aux fentes du tombeau

Briller quelque clarté, spectacle assez nouveau.

Curieux, il y court, entend de loin la dame Remplissant l’air de ses clameurs.

Il entre, est étonné, demande à cette femme Pourquoi ces cris, pourquoi ces pleurs, Pourquoi cette triste musique,

Pourquoi cette maison noire et mélancolique.

Occupée à ses pleurs, à peine elle entendit Toutes ces demandes frivoles.

Le mort pour elle y répondit :

Cet objet, sans autres paroles, Disait assez par quel malheur

La dame s’enterrait ainsi toute vivante.

« Nous avons fait serment, ajouta la suivante,

De nous laisser mourir de faim et de douleur. »

Encor que le soldat fût mauvais orateur,

Il leur fit concevoir ce que c’est que la vie.

La dame cette fois eut de l’attention ;

Et déjà l’autre passion Se trouvait un peu ralentie :

Le temps avait agi. « Si la foi du serment,

Poursuivit le soldat, vous défend l'aliment, Voyez-moi manger seulement,

Vous n’en mourrez pas moins. » Un tel tempérament Ne déplut pas aux deux femelles.

Conclusion, qu’il obtint d’elles

Une permission d'apporter son soupé :

Ce qu’il fit. Et l’esclave eut le cœur fort tenté

De renoncer dès lors à la cruelle envie De tenir au mort compagnie.

« Madame, ce dit-elle, un penser m’est venu :

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