AFFRANCHI DF TIBÈRE CÉSAR AUGUSTE
ATIMÈTE Si l'on pouvait donner ses jours pour ceux d’un autre, Et que par cet échange on contentât le sort, Quels que soient les momens qui me restent encor, Mon âme avec plaisir rachèterait la vôtre :
Mais le destin l’ayant autrement arrêté, Je ne saurais que fuir les cieux et la clarté, Pour vous suivre aux enfers d’une mort avancée. HOMONÉE Quittez, 6 cher époux! cette triste pensée ; Vous altérez en vain les plus beaux de vos ans : Cessez de fatiguer par des cris impuissans La Parque et le Déstin, déités inflexibles ; Mettez fin à des pleurs qui ne les touchent point ;
{1) Traduction en prose de la même épitaphe par La Fontaine :
Arimèrs. — S'il suffisait aux Destins qu’on donnât sa vie pour celle d’un autre, et qu'il fât possible de racheter ainsi ce que l'on aime, quel que soit le nombre d'années que les Parques m'ont accordé, je le donnerais avec plaisir pour vous tirer du tombeau, ma chère Homonée; mais cela ne se pouvant, ce que je puis faire est de fuir le jour et la présence des dieux, poar aller bientôt vous suivre le long du Styx.
Homonée. — © mon cher époux ! cessez de vous affiger ; ne corrompez plus la fleur de vos ans; ne fatiguez plus ma destinée par des plaintes continuelles : toutes les larmes sont ici vaines : on né saurait émouvoir la Parque, me voilà morte ; chacun arrive à ce terme-là. Cessez donc, encore une fois : ainsi puissiez-vous ne sentir jamais une semblable douleur! Ainsi tous les dieux soient favorables à vos souhaits! Et veuille la Parque ajouter à votre vie ce qu'elle a ravi à la mienne!
Et toi qui passes tranquillement, arrête ic afin de lire ce peu de mots.
Moi, cette Homonée que préféra Atimète à des filles considérables; moi, à qui énusdonna la beauté, les grâces et les agrémens; que Pallas enfin avait instruite dans tous les arts, me voilà ici renfermée dans un monument de peu d'espace. Je n'avais pas encore vingt-ans quand le sort jeta ses mains cnvieuses sur ma personne. Ce n'est pas pour moi que je m'en plains, c’est pour mon mari, de qui la douleur m'est plus difficile à supporter que ma propre mort.
Que la terre te soit légère, 6 épouse digne de retourner à la vie, et de recouvrer un jour le bien que tu as perdu !
je 1e prie, un moment ou deux,
Je ne suis plus ; tout tend à ce suprême point. Ainsi nul accident, par des coups si sensibles, Ne vienne à l'avenir traverser vos plaisirs!
Ainsi l’Olympe entier s’accorde à vos désirs! Veuille enfin Atropos; au cours de votre vie Ajouter l'étendue à la mienne raviel .
Et toi, passant tranquille, apprends quels sont nos maux ; Daigne ici t’arrêter un moment à les lire.
Celle qui préférée aux partis les plus hauts,
Sur le cœur d’Atimète acquit un doux empire, Qui tenait de Vénus la beauté de ses traits,
De Pallas son savoir, des Grâces ses attraits, Gît sous ce peu d’espace en la tombe enserrée. Vingt soleils n’avaient pas ma carrière éclairée, Le sort jeta sur moi ses envieuses mains ;
G'est Atimète seul qui fait que je m’en plains. Ma mort m’afflige moins que sa douleur amère,
© femme, que la terre à tes os soit légère!
Femme digne de vivre; dt bientôt puisses-hu Recommencer de voir les traits de la lumière, EX recouvrer le bien que ton cœur a perdu (1)1
Au nombre des amis les meilleurs de La Fontaine et parmi les plus dignes de comprendre son fin et délicat génie était Pierre-Daniel Huet, évêque de Soissons d’abord et d'Avranches ensuite. Admis à l'Académie française en 1674, Huet fut adjoint à Bossuet comme sous-précepteur du Dauphin. C'était un latiniste distingué, l'un des meilleurs du temps; l'aménité de ses mœurs et la bonté de son cœur s'accordaient, non moins que son érudition,
(1) Ge sont les vœux du public où de celui qui a élevé ce monument. (Note de La Fontaine.)
aux goûts du Bonhomme; mais il était encore un point sur lequel s'entendaient deux hommes si bien faits pour partager les mêmes sentiments littéraires : c'était le culte élevé et reconnaissant que tous deux portaient aux Anciens. Lorsque Charles Perrault lut, en 1687, à l'Académie, le poème intitulé le Siècle de Louis le Grand, dans lequel il attaquait la réputation des plus grands auteurs de l'antiquité grecque et romaine, il y eut, du côté de Racine, Boileau, Huet et La Fontaine, tous si abondamment nourris des vieux maîtres, une sorte de stupeur; mais, tandis que dans de fameuses ripostes Boileau vitupérait et Racine raillait, La Fontaine, avec beaucoup de bon sens, de sagesse et de modération, essayait de répondre; dans ce but il adressait à Huet en lui offrant l'ouvrage de Quinfilien traduit au seizième siècle par l'Italien Toscanella, une épître, où le « vieux moqueur » sait, dit Taine, atteindre dans l'ironie innocente « à l'accent, aux ravissements de Platon et de Virgile ».