Lansiix. Hisluire 'le la UtlévaUue française, p. -i.'iO
dos passions — bonnes ou mauvaises, — il a réagi à une foule d'influences sentimentales. Parfois il aime son épouse, d'autres fois il chante les doux avantages du concubinage. Aujourd'hui il glorifie le vin et la femme, demain il déplore son incouduite et sa paresse. Dire après cela, avec Taine*, que « ses émotions sont parmi ce qu'il y a de bon. et de beau dans l'homme )),ce serait de l'inconséquence. Sans doute quelques-unes de ces émotions sont nobles et esthétiques, mais combien d'autres appartiennent à l'homme sensuel, indolent et licencieux ? N'oublions pas qu'il a dit un beau jour : » Il n'est rien qui ne me soit souverain bien. > Certes, s'il n'a jamais accompli d'acte délictueux, il n'en a pas moins commis des actions que sa conscience devait lui reprocher fortement : passe à la rigueur pour l'époux, mais a-t-il été un bon père? Dieu me garde d'insinuer qu'il est plus ou moins respectable ou consciencieux, je veux simplement constater qu'il s'est fait parfois l'apologiste de sentiments qui, au lieu d'ennoblir l'homme, le rabaissent. Telle est ma pensée avec rien de plus, mais rien de moins.
/) Enfin, c'est un inconséquent, c'est-à-dire un impulsif, qui change sans cesse d'avis, d'opinion et de conduite. 11 est à la merci des influences du moment, il pleure et il rit tour à tour du même sujet, il loue aujourd'hui ce qu'il condamnera demain. Malgré cela, on ne saurait contester sa sincérité : ce n'est pas un fourbe ni un dilettante et, pour ma part, j'ai tenu le plus grand compte de ses propos et de ses déclarations. Sa nature spontanée, son langage sans ambages, le mettent à l'abri de toute critique malveillante, c'est-à-dire écartent l'hypothèse qui en ferait un malin et un hypocrite.
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Aussi Doiimic a eu peut-être tort d'attacher de l'importance à la déclaration de Perrault, qui n'est, au fond, qu'une boutade ou mieux, qu'un simple jeu d'esprit :
Il (La Fontaine) n'a jamais dit ce qu'il pensait, n'a jamais fait ce qu'il voulait faire '.
S'il est clair que la sincérité du fabuliste ne soit pas douteuse — je ne répéterai pas encore ce que j'ai si souvent dit — j'admettrai volontiers que la deuxième proposition de Perraidt est à moitié juste : non, il n'a pas toujours échoué dans les poursuites de ses désirs, mais il y a échoué assez souvent. C'est un impulsif et un faible qui dédaigne l'effort et qui ne « veut » que lorsqu'il y a plaisir à vouloir. Il a voulu faire des fables, des contes et des pièces de théâtre parce que cela l'amusait. - Taine n'est pas loin de la vérité lorsqu'il affirme qu'il y a deux « moi » en La Fontaine : l'un se révèle à nous d'ordinaire, l'autre est resté impénétrable; « rien n'eût pu l'asservir-». Ce dernier jugement ne peut être reconnu comme exact que si on l'apprécie d'un point de vue purement fictif. En fait, la conclusion de Taine n'acquiert quelque valeur que si on la fait suivre d'explications et (le restrictions que cet auteur, n'avait pas soupçonnées ou qu'il avait méconnues.
Nous avons distingué deux principaux philosophes ou deux hommes dans La Fontaine, mais nous aurions bien pu en trouver un troisième ou un quatrième, si nous l'avions voulu. 11 est « changeant et ondoyant >>. Mais, quel que soit le nombre de personnalités que l'on puisse
\. Perrault, cité d'après Doumic : Histoire de lu Lanr/ue et de la Littérature françaises : — Petit de Jillkvh.lk. article La Fontaine. 2. La Fontaine et ses Fables, p. 19.
reconnaître chez lui, elles sont toutes également bien dessinées, car elles s'affirment franchement et librement. Faire de La Fontaine un personnage mystérieux à deux faces, dont l'une n"a jamais connu aucune ambiance, aucune souillure, c'est énoncer une vue intéressante, mais ce n'est pas fournir un argument. Tenons-nous en donc aux déclarations mômes du fabuliste, qui ne manque jamais une occasion de nous faire connaître sa pensée, de nous vider son sac. Par ce qu'il dit de lui-même, son caractère, sa personnalité est assez originale, assez compliquée sans qu'il soit nécessaire de lui créer un arrière-moi, une espèce de sanctuaire ou d'oratoire caché, que nul n'a pu connaître et n'a pu pénétrer. N'oubhons pas (ju'il parle toujours franchement et librement, à son avantage comme à son désavantage, oii qu'il soit et en quelque situation qu'il se trouve. Toutes les épaisseurs, toutes les couches constitutives de son âme, si l'on peut dire ainsi, sont également cristallines, car il est l'ennemi juré de la fourberie et de l'hypocrisie.
RÉSUMÉ ET CONCLUSION. — Aiusl uous apparaît, dans ses grandes lignes, le caractère du fabuliste. Nous avons pu voir qu'à l'instar de tout homme, il a notablement suivi Finfluence des goûts et des traditions littéraires de son temps K
Sa conduite déréglée n'est pas une rare exception au xviT* siècle, quoiqu'on dise Taine^, et, dans cette affaire, le fabuliste est plutôt le mené que le meneur. Du reste la cour, la noblesse, le haut clergé, les moines et les nonnes mêmes sont loin de mener cette vie « régulière et réflé-
1. Brunetièue, Grande Enci/clopédie, article La Fontaine, loc. cit. 1. Taine, La Fontaine et ses fables, p. 19.
chie » dont nous entretient le critique; au contraire, dans les hautes sphères sociales, l'on compte un certain nombre de viveurs et de libertins. Les Conti, les Bouillon et les Vendôme, sans oublier la bonne abbesse de Mouzon, s'adonnent fiévreusement aux plaisirs de la vie facile.
Durant toute sa vie. Jean a eu la bonne chance de rencontrer des bonnes âmes qui i"ont aimé, qui ont suppléé heureusement à son incapacité pour la vie pratique. Ses fables ont plu à une bonne partie de la société choisie du temps, et il est remarquable de noter que la marquise de Sévigné, M"" de La Sablière et le distingué Fénelon ont couvert son œuvre d'éloges. Si celle-ci n'a pas toujours été appréciée à sa juste valeur, il n'en est pas de même pour l'homme, car mille preuves nous attestent qu'il est aimé et fêté même partout où il passe. N'était-il pas très recherché dans les salons et les ruelles? M. Lanson' a bien raison de dire que La Fontaine a été fort estimé de ses contemporains. Parce que Louis XIV et Boileau n'ont pas daigné s'occuper de la fable, ni de l'œuvre du fabuliste, faut-il en induire qu'il n'a pas été aimé de la société de son temps? Les documents nous montrent, au contraire, qu'il est recherché et apprécié malgré tout, en tant qu'écrivain, et affectionné en tant qu'homme. Boileau lui-même essave vainement de faire des fables diligentes, montrant ainsi qu'il ne dédaigne pas l'apologue, mais qu'il sid)it l'induence, en ce cas fâcheuse, d'un roi autoritaire et impérieux.
Telle est donc la physionomie de La Fontaine avec tout ce qu'elle contient d'intéressant pour le psychologue. A