Louis Racine, Mémoires de Jean Racine
l. <H-hivrps postliiunes de M. de La Fontaine (Guill. Ueluyne. Paris; 1 vol. in-12 .\ii-2'iG pages ; 1696).
pas un seul des contemporains du poète qui ne reconnaisse qu'il est bon, simple et modeste. Certes, il est gauche, naïf et distrait : l'on pourrait croire, pour ainsi dire, qu'il dort en marchant. Aussi s'est-on empressé de le surnommer «le bonhomme». Cette épithète familière ne peut, du reste, diminuer en rien la valeur de son génie, ni celle de son caractère.
En vieiUissant un peu, sa physionomie s'épaissit et devient plus pleine, son menton se double, sa démarche semble plus paresseuse et ses gestes deviennent de plus en plus lents et de plus en plus rares.
Si nous nous en tenons à l'époque de sa maturité, nous pouvons dire que La Fontaine s'offre à nous sous^raspect d'un homme robuste, énigmatique, gauche et timide. Son front est haut, large et bien développé. Ses yeux manqueiit de vivacité : ils sont ternes et sans expression. Sa démarche est lente et embarrassée. En un mot, il se dégage fort peu de vie et de mouvement de sa physionomie.
N'oubhons pas que La Fontaine est avant tout un penseur et un rêveur, mais surtout un penseur. Si sa physionomie semble privée de vie, par contre, sa pensée, son cerveau, est toujours en activité et toujours en mouvement. Si, apparemment, il ne dépense pas d'énergie au dehors, il n'en vit et n'en pense pas moins fébrilement au dedans de lui-même.
En nous plaçant encore au point de vue matériel, voyons maintenant quelles sont les habitudes d'existence de La Fontaine. Il ne se cache pas pour nous les faire connaître. Avant tout, il boit, mange et dort beaucoup.
Les plaisirs de la table,, las douceurs que procure un bon repas, sont, pour lui, des choses parfaitement recommandables. Qu'écrit-il au duc de Vendôme ?
16 JEAN Dli J,A l'UNTAÎNE
I/aulrc jour, on but vingt bouteilles; Jusqu'au point du Jour, on ciu'inlji.
On but, on ril, on disputa '...
Il aiiiR' iriiu éi-'al aiiinur le boire et le iiianuer. 11 est
non seulement ûonrniand, mais encore gourmet. Qu'on ne lui parle pas de mettre de Teau dans son vin, car il se fâcherait pour tout de Ixm. Fi"il-ee <^elle du sacré vallon, Teau n"a (pie faire avec le vin; celui-ci, mélangé avec celle-là, constitue comme une espèce do profanation. Que ce soit à Cliàteau-Thierrv. ;i Reims, ;i Limoi.'-es ou en Poitou, il chante toujours les vertus du bon vin. Il nous raconte tous ses exploits, bonnement, franchement, sans fausse honte.
C'est notamment à Reims, dans la bonne et gaie soci(''té de son ami le chanoine de Maucroix, qu'il donne libre coui's il sa sensualité.
Mais le bon vin va de pair avec la bonne chère. Du reste, il tient l)eaucoup à sa réputation de tin gourmet. S'il ne se soucie de ces boissons h peu salutaires » qui tiennent de « l'eau et du vin », il dédaigne aussi ces repas maigres et incomplets qui « font songer h la pénitence ». Nous le prenons, d'ailleurs, sur le fait, dans une lettre qu'il adresse ;i Simon de Troyes :
Voiro pàlé, dès (juil p.iiut, lîaiiiena les santés et lit naître l'envie De boire à Cddoris, à Sylvie -.
Comme il n'ignore aucun des plaisirs que procurent les
i. Voir Èdilion des Grands ccrlvoins. t. IX, p. 11. iOu, 305, 443, 449, etc. ; le lecteur y trouvera des déclarations analogues à celle qui est (ilt'-e ci-dessus.
•2. .T. IX, loc. cil.. ].. 3G4-r>Co. etc.
sons, nous ne devons pas être surpris, non plus, en apprenant qu'il no se paye pas de mots, ni de chimères, lorsqu'il s'agit des plaisirs amoureux. Chez lui, tout désir naissant est jtresque aussitôt satisfait. Il ne veut surtout pas laisser passer une seule des occasions qui s'offrent à lui. Il est provo(piant, espiègle et tentateur. Il a soin même de s-e vanter de chacune de ses prouesses, de chacun de ses exploits. Je sais bien que, phis tard, il se repentira d'avoir été si volage, qu'il se plaindra d'avoir été absorbé par un « vain bruit » et par « l'amour », mais en attendant que l'heure du repentir ait sonné, il vit et se dépense sans compter.
Malgré ions les abus qu'il commet et en y comprenant même ceux du sommeil, la maladie, avons-nous déjcà dit, ne vient le visiter que vers sa soixante-douzième année. Mais cette première affection, dont nous ignorons la cause, ne dure pas. Dès qu'il est rétabli, le voici qui s'empresse de reprendre ses anciennes habitudes. Du reste, cela ne nuit pas à son génie, puisque, à la même époque (1692), nous le voyons publier son douzième livre de fables ; cette dernière œuvre est en tout point aussi parfaite, aussi vivante et aussi digne d'admiration que les précédentes.
Cependant, quelques années plus tard, le mal l'assiège une deuxième et dernière fois. Le 15 février 1095,11 est pris de faiblesse, dans la rue du Chantre. Cette fois, il ne se relèvera plus. La Fontaine, meurt, somme toute, plutôt d'usure et de vieillesse que de toute autre cause, h Fâge de soixante-treize ans et six mois, h
En résumé, nous venons de le voir, l'activité physique de La Fontaine a toujours été égale à elle-même. Étant d'une constitution robuste, il a toujours réagi vi^oureu-
semeut contre losdivors accidents qui troublent l'existence, de tout être organisé. Les différents et nombreux excès qu'il a commis ne semblent pas avoir influé sur sa santé d'une manière appréciable. Nous savons d'ailleurs qu'il a travaillé jusqu'au dernier moment. N'cst-il pas remarquable de constater que ses dernières œuvres sont aussi vivantes et aussi sublimes que les premières ? L'on dit parfois que l'iiomme de génie meurt jeune, parce qu'il se développe bàtivement et aussi parce qu'il se dépense et s'use beaucoup plus vite que les autres hommes. Ce dicton ou cette loi ne saurait s'attribuer à La Fontaine.
Il ne fautjDas, en effet, oublier q^iie son développement^ physique et intellectuel a été lent et tardif. C'est àquarante- (piatre ans qu'il a produit ses prenders contes, et ce n'est que trois années plus tard, qu'il lit paraître ses premières fahles. Jusqu'à l'âge de trente ans et plus, La Fontaine n'a donc encore donné aucune preuve de son génie. C'est un grand enfant et un « bonhomme » qui ne sait rien de la vie. Un cerveau qui s'est développé aussi tardivement n'a pu connaître le surmenage intellectuel. Si les anthropologistes ont pu remarquer, par la suite, que les intelligences précoces s'étiolent beaucoup plus rapidement que les autres, nous pouvons renverser les termes de ce jugement et dire, en pensant à La Fontaine, que les vrais esprits d'élite, c'est-à-dire ceux qui se maintiennent égaux et uniformes dans le temps, sont ceux qui, comme lui, restent longtemps à l'état de larve et de chrysalide.
Ici, la Nature semble, dans l'occurrence, avoir pris soin jle notre fabuliste. C'est pounpioi son génie a été toujours constant et toujours égal. C'est pourquoi, peut-être aussi, son œuvre est empreinte des qualités d'ordre^ d'unité et d'élévation les plus remarquables.
^/l[[. Évolution psychique. — Jean do La Fontaine, nous venons de le voir, a joui, durant presque toute son existence, d'une santé des plus robustes. Son évolution psychique, c'est-à-dire mentale, n'a donc pu être contrariée par les multiples accidents pathologiques qui assiègent indifféremment la jeunesse, l'âge mûr et la vieillesse. Nous devons bien reconnaître, cependant, que le développement et, pour ainsi dire, l'épanouissement de son esprit s'est fait lentement. Il ne faut pas oublier, non plus, (pie la souffrance et principalement la maladie, de quelque nature qu'elles soient, précipitent souvent l'évolution d'un caractère, d'une intelligence, au lieu de la servir, de la favoriser. La nature agissant normalement se dirige, patiemment, progressivement vers le but final ; le rythme de la course qu'elle poursuit est toujours régulier. .
Par quelles phases, par quels chemins le fabuliste at-il passé, avant de se trouver en pleine possession de son activité mentale, de son génie, en un mot? C'est ce que nous allons essayer de montrer maintenant.
Il ne faut pas oublier que l'enseignement des collèges, tel qu'il est donné au xvii" siècle, laisse beanconp à désirer. Louis XIV s'en plaint même à plusieurs reprises : le programme des classes comprend surtout un peu de littérature et peu ou pas do sciences, d'histoire et de géographie. Jean se nourrit donc, avant tout, de latin : il puise à pleines mains dans les trésors littéraires de l'antiquité. A Château-Thierry, nous savons qu'en dehors des heures de classe réglementaires il passe presque tout son temps à lire. Il se lie de bonne heure avec les frères Maucroix. Ce sont eux, d'ailleurs, qui nous apprennent que leur jeune camarade dédaigne les amusements de son
En définitive, nous le voyons, le cadre dans lequel évolue le futur poète est des plus restreints. Aussi il ne va pas tarder à l'élargir. Dès son .jejjge âge, il se prençL d'un amour enthousiaste pour la nature et la solitude. Chaque fois qu'il peut se soustraire à la surveillance de ses parents, il s'empresse de courir dans les bois pour y vivre en paix, et surtout pour y observer tout ce qui s'y passe.
Mais ces prédispositions passagères à la misanthropie ne l'empêchent pas d'être un des meilleurs élèves du collège de Château-Thierry. Le livre de Lucien, trouvé par M. Ratherv etquia appartenu à l'un des frères Maucroix, nous prouve suffisamment que le jeune La Fontaine était un élève sérieux. Nous lisons, en effet, sur la couverture de cet ouvrage précieux : « de La Fontaine, bon garçon, fort modeste et fort sage'. »
Il n'est pas douteux que notre collégien s'assimile facilement tout ce qu'on lui enseigne. Il a même si tôt fait d'épuiser la science de ses maîtres qu'il en arrive à douter de leur savoir. Bientôt il les jugera sévèrement : ce sont des orgueilleux et des rhéteurs. Il voudrait se nourrir d'idées et on ne lui enseigne que des moto. Pins tard, il ne craindra pas d'écrire :
Certain enfant qui sentait son collège.
Doublement sot et doublement friiion.
Par le Jeune ûge et par le privilège Qu'ont les pédants de gâter la raison^.
L'on pourrait croire, au premier aI)ord, qu'il s'agit là d'une simple boutade, en l'endroit de ses maîtres ; il n'en
1. Louis Pauis, Hlaiicroi.r, sa vie et ses ouvrages (Voir aussi son édition des œuvres de .Maucroix, 2 vol. in-12, Paris, 1854).
-2. T. II. Edition des (irnnds écrivains, p. :?81 et .3S3, liv. IX, fable V.
est rien. Il reviendra souvent à la charge; Ton dirait qu'il éprouve comme un secret plaisir à les signaler k l'opinion puldique. Il ne craint pas do faire pénétrer plus avant encore le fer dans la plaie, c'est le coup de grâce :
Il est trois points dans riiomme de collège, Présomptions, injures, mauvais sens.
De se louer, il aie privilège '...
Ah ! vous pensiez, maîtres à toge, que cet élève à l'aspect timide et inoffensif n'observerait rien de vos actions ! Vous croyiez que votre cuirasse était invulnérable ! Vous vous trompiez étrangement.
Nous ne pouvons savoir, au juste, à quel âge le jeune collégien termina ses études secondaires. Quoi qu'il en soit de cela, nous devons reconnaître que ses maîtres lui ont enseigné autre chose qu'une rhétorique ampoulée ; i l g j22J J?Jlt3P4:^n<'^--2-^i!Jlg^' ^ "a ntignif é
Aussi, par la suite, il ne cessera de lire et de relire ces immortels auteur si,, dont il deviendra uiLdes défenseurs les plus ardentsJiQrsçLu'ils seront aliaMés. Mais, Bientôt, La Fontaine se complaît à faire des excursions studieuses dans toutes les littératures! Il lit beaucoup et de tout : les romans, les contes et les œuvres de fiction l'intéressent d'une manière égale. VAsttre de dUrfé ne lui déplaira même pas dans sa vieillesse :
Etant petit garçon, je lisais son roman, El je le lis encore, ayant la barbe grise -.
Maintenant il étudie sans méthode et sans but précis.