‹ La fontaineChapitre 4 sur 123 · T. IX, p. 2;j : Lellre à su femme · texte numérisé non relu

T. IX, p. 2;j : Lellre à su femme

Il emmagasine pour plus tard : n'aime-t-il pas à lire par goût et par inclination naturels ?

Nous pouvons volontiers nous le représenter se promenant dans une des nombreuses allées solitaires de la forêt de Château-Thierry ; le voici qui chemine le long de quelque clair ruisseau, tout en méditant sur la dernière page qu'il vient de lire. Tout ii coup, il abandonne le livre de l'homme pour lire dans un livre \)\us grand, le livre de la nature. Le décor, le paysage, les hôtes des bois, retiennent maintenant toute son attention et le plongent dans une profonde rêverie. Il est, dès lors, en possession pleine et entière de l'objet de ses plus chères aspirations. Durant ces doux moments de rêverie, le temps ne compte plus pour lui : il s'unit^ àja, nature^ et s'oublie dans son sein.

Dès sa vingtième année, La Fontaine est déjà un érudit. Les nombreuses lectures qu'il a faites ont sans doute contribué à rendre son esprit encore plus inquiet et encore plus tourmenté qu'auparavant. Un secret besoin qu'il ne peut s'expliquer tout d'abord va envahir progressivement sa conscience. Bientôt il voudra vivre une aventure ; il est à la recherche d'un idéal. De la rêverie au mysticisme et à l'extase, il n'y a qu'un pas ; La Fontaine le franchit rapidement.

Sa sensibilité native n'a fait que se développer de plus en plus. Du reste, l'époque pubère, qu'il vient, sans doute à peine, de connaître, va précipiter les événements. Il se sent pris d'un ^■iolent besoin d'aimer ou de se dépenser pour quelqu'un ou à quelque chose. Qu'en advientil ? Nous savons que le sentiment religieux est profondément ancré chez les gens du xvii" siècle. On compte aisément le nombre des libertins ou des indifférents envers

la religion. Par contre, les couvonis regorgent de pénitents et de femmes pienscs.

Aussi ces désirs vagues (pii harcèlent et préoccupent le jeune La Fontaine vont, i)ar dérivation, se fixer et se manifester sous la forme du sentiment religieux. Il s'imagine que cet influx nerveux qui circule dans tout son ètre^ que ce surcroit de force et de vie qui ne demande qu'à se dépenser. n"est que la mar(|ue plausible de quelque grâce divine. Il en prend son parti et entre au couvent de l'Oratoire. Dès le début il s'éprend éperdument de sa nouvelle situation. Mais cet élan de générosité mystique ne dure pas longtemps; au bout de dix-huit mois, sa piété est à peu près refroidie. L'expérience vi(mt de lui montrer qu'il s'est trompé de voie : il retourne vers son père. Que faisait-il, en somme, à l'Oratoire? Les documents historiques nous apprennent qu'il ne se pliait pas volontiers à la règle du couvent; son humeur changeante et capricieuse ne pouvait s'accommoder des règlements intérieurs. La théologie l'ennuyait et les longues prières le lassaient. Il laissait là volontiers, " pour les romans, la dévotion et la théologie ^ ».

Son père ne parait pas s'inquiéter autrement de ses nouvelles dispositions. Il songe aussitôt à donner à son fils une situation })lus ])ratique. Les études juridiques sont fort à la mode; elles donnent accès à la plupart des situations officielles. Jean accepte volontiers la proposition de son père. L'ainé des Maucroix fait déjà son droit à Paris : de La Fontaine va le rejoindre. Notre poète, tant bien que mal, mène à bon port ses études. Il est difficile.

1. Cardinal Pekhaud, VOratoire de France aux X\ IL et XIX' siècles. ■1" édit. (Paris, 1866} : voir p. 207 et note 1.

en effet, de se rimaginer commentant et compulsant du droit romain, de la législation civile, ou sintéressant à la procédure. Il étudie maintenant par nécessité et non par goût. Mais, en réalité, il profite de son séjour à Paris^ pour perfectionner son éducation littéraire. Malherbe, Voiture et les conteurs italiens~sbnt plus souvent dans ses mains que Cujas.

A vingt-cinq ans, se^ études sont finies : il retourne à -Château-Thierry. Son père le presse de s'orienter définitivement : il n'en a cure. L'ambition n'est point en lui. Son plaisir, sa satisfaction immédiate réside dans la lecture, le boire, le manger et le dormir. Son bonheur est bien monotone, dira-t-on : peu lui importe 1 N'oublions pas que son génie est encore insoupçonné et insoupçonnable. Il n'a rien produit et il ne semble vouloir rien produire. En attendant, il entasse de nouveaux faits, il relit ses auteurs anciens, il pousse plus avant ses incursions dans la littérature italienne. L'on fait lant de bruit autour des Italiens qu'il ne veut en ignorer aucim, il est « plein de Machiavel, entêté de Boccace ' ». C'est en les lisant que ses aspirations imprécises se fixeront définitivement. Le mysticisme ne fera plus son aff'airc : les contes risqués le re:npliront d'aise. L'épicurien, le sensuel qui est en lui, s'affirm>^ra nettement. Il étendra sa curiosité k toutes les httératurcs.

J'en lis qui sont du nord et qui sont du midi-.

Pourquoi veut-on l'obliger à être avocat au parlement? Son père est navré de le voir si insouciant. Ce n'est pas à l'école des juristes qu'il se forme, mais à celle de Malherbe,

1 T. IX, p. 204 : ÈfAlre à J/-"" l'Evêque de Soissons. 2. Ibid.

de Voiture et de Marot. Il ne faut pas oublier, non plus, Rabelais^'scm g^rand X^.^^*^^'- ^'clui-ci est si bien son homme que, dans quelques années, il ne craindra pas de dire un jour, chez le chanoine Boileau : « Lequel a le plus d'esprit de Rabelais ou de saint Augustin ? »

Ici se place Tun des événements les plus importants de la vie du fabuliste. Son^père veut le marier. La Fontaine ne semble pas éprouver beaucoup d'attrait pour le mariage. Malgré ses vingt-six ans, il est encore un rêveur et un insouciant. Pour tout dire, il ne cesse d'être un grand enfant. Si profonde et si variée que soit son érudition, il n'en ignore pas moins les nécessités de la vie sociale. Au moment où son père lui propose de se créer un foyer, il semble lui dire : « En effet, je n'y avais pas songé ; je puis me marier ; qu'il en soit fait, père, comme tu le désires. » Prendre femme lui apparaît comme un acte aussi simple que celui qui consiste à endosser un habit. C'est pourquoi Ton s'accorde à dire qu'il ne se maria pas, mais qu'on le maria. L'affaire est rapidement conclue et menée à bonne fin. L'ère de bonheur des deux époux ne dure pas longtemps. Jean se trouve fréquemment en opposition contre son épouse: il la délaisse de plus en plus. Pour lui, Marie Héricart est remplie de défauts- : l'orgueil est le moindre de ses travers.

Jusqu'ici le futur fabuliste avait mené une vie indépendante et facile. Il n'entend point maintenant faire foin de ses habitudes acquises. Ce qu'il y a de plus vrai, c'est que ce ménage désuni dépense rapidement l'argent qui est d'origine matrimoniale. Bientôt la nécessité, le besoin se fera sentir durement dans le foyer des deux jeunes étourdis.

1. T. IX, p. 403-404 : Lettre à M. de Haint-Evremond. ■1. Voir ci-dessous, p. 175 et suiv.

Le fabuliste, (lui préfère éloigner îes diftîciilLés de ce genre que de les résoudre, s'absentede plus en plus souvent delà maison familiale et se complaît ;i trouver un dérivatif à ses malbeurs domestiques dans les plaisirs futiles et mondains. Il tourne ses regards vers la vie gaie ; il admire et loue les femmes de ses voisins ou de ses amis. Dès ce jour, il vivra, tout le long de sa route, des aventures galantes qui défrayeront la conversation de ses contemporains. Entre mille autres, son histoire avec l'abbesse de Mouzon est restée célèbre. Sa femme l'ayant surpris, flafjrante delicto, en compagnie de la « révérende » religieuse, il se contente de « rengainer », de tirer ime révérence et de s'esquiver :

Uévérende inère v\\ Dieu, Qui révérende n'êtes guère',

écrira-(-iI })lus tard à cette compagne «l'un ninniont. Lorsqu'il s'ennuie ii Château-Thierry, il a un refuge fort gai et^ tout indiqué dans l'hospitalière maison de son ami, le chanoine de Maucroix, qui jouit d'une grasse prébende dans la bonne ville de Reims. Dès lors, grâce au fructueux canonicat do son bon camarade, les fêtes se succéderont sans interruption.

,JClest bien à^tort que son père lui a légué sa charge de maitre particulier des Eaux et Forêts ; il n'en a^ire. S'il visite les « domaines», c'est en poète et en rêveur, niai^ jamais en fonctionnaire soucieux de sa charge et de sa mission. (,}u'est-ce qu'un bois de grume? qu'est-ce qu'un l)ois de marmenteau? 11 no le sait ou s'en mo(iue.

1. lidlliii/e ù iub/x'ssc (le Motcon. t. IX. p. 102 et note 1. Voir aussi ]>. 179 et suiv. lie notre duvraiie.

La naissancn de son fils ne corrigera en rien ses sentiments presque antit'aniiliaux. Il est indifférent pour la mère, il va l'être non moins pour l'enfant. Il ne faut pas croire qu'il est indigne d'être époux, qu'il est tel parce que méchant et pervers. Cela l'ennuie de diriger nue famille, cela l'ennuie d'être chef de maison, cela l'ennuie de s'occujier de son enfant. Il aurait mieux valu qu"(jn ne l'ait pas marié ; il était fait pour vivre seul ; il ne peut assumer aucune responsabilité d'ordre social.

A trente-cinq ans, vers 1656, ses affaires sont littéralement « embourbées ». Cette fois, il va sortir de sa c torpeur )' ; l'àpre l)es()in va le réveiller un « brin ». De Reims, il adresse des lettres d'affaires à son oncle Jannart, qui témoignent de l'impérieux besoin d'argent dans lequel il se trouve. Son père n'est pas au courant de tout ce qui se passe chez lui. « Je ne romps jamais la tête k mon père de mes affaires '. » Le voici qui vend la ferme de Damart, provenant de sa femme. Dans la jojeuse com- 'pagnie de Maucroix et de quelques autres amis, il va achever de « dépenser » le peu de fortune qui lui reste. Ruiné, il prend une décision importante. Ayant pour tout bagage littéraire sa « précieuse » adaptation de Y Eunuque de Térence, il laisse là femme et enfant pour venir chercher la (( fortune » à Paris. Son oncle Jannart, qui l'a obligé et qui l'obligera si souvent encore, l'accueille chez lui et le présente au surintendant Foucquet, dont il est le substitut. Ce seigneur, ce maître de la finance, tient à honneur de protéger, avec ostentation, les sujets de la république des lettres et des sciences. Foucquet aiXiLcilie avec bienveillance notre jeune écrivain : il le « pensionne »,

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