‹ La fontaineChapitre 32 sur 123 · I. T. V[, p. 281 : poème de l;i CaptivUé de Sainl Malc · texte numérisé non relu

I. T. V[, p. 281 : poème de l;i CaptivUé de Sainl Malc

Ce mets (un pâté d'anguilles'; Lui chatouillait fort le palais '.

L'opéra me plait, me divertit, je me sens « chatouillé » par ce son. Il n'est pas jusqu'à la louange qui « ne chatouille », ne gagne et ne captive les esprits, qu'ils soient intelligents ou crédules.

Le snlistantif « chose », qui est d'ordinaire si vague et si plat, trouve chez La P^ontaine un emploi heureux et expressif : l'on se venge de l'amant en portant au mari « la chose ». Il est difficile d'obtenir les grâces de quelque Clymëne, et, même, il se peut qu'en venant à la « chose », jamais son cœur n'y voudrait consentir.

Le substantif » dent » est un de ceux que le fabuliste a le plus habilement maniés. A l'égard do la « dent, il fallut contester », dit-il, du paysan rapace, qui se chicane pour un bouton. L'âne, qui se trouve <lans un pré bien vert, s'empresse de se gorger : il ne perdit un coup de (lent. Le lion ou quelque animal sanguinaire veut-il menacer son prochain, veut-il lui faire rendre l'impossible? Il menace de le déchirer à belles dents. Tous les enfants même sont passés entre « ses dents ». Une foule qui crie, qui hurle, montre les « dents », grince les « dents ». Enfin, il emploie fréquemment « claquer des dents » ; emportement « aux dents », dire entre les « dents », mentir par les « dents », rire du bout des « dents ». Incommoder le lion, c'est le mettre sur " ses dents ». Il faut laisser le moins de prises « aux dents d'autrui », c'est-à-dire prêter le moins possible à la critique. Un soldat bien armé l'est jusques aux « dents ». L'érudit. le savant l'est aussi jusques aux dents.

1. T. V, p. ."ill : conte XI, 4" partie, l'dlc il'aïujuilles.

SON IMAGINATION. — SA METHODE. — SA LANGUE 7o

Qu y a-t-il de plus vulgaire, de plus banal que le substantif « denrées »? La Fontaine va le tirer de cette banalité pour remployer d'une manière agréable.

^'()i(•i un trafiquetir d'hommes qui, entre autres « denrées », tratique des esclaves. Quy a-t-il de plus difficile à obtenir qu'un dévoué protecteur? C'est une chère « denréy ».

Lorsfju'il veut se moquer des liseurs et des liseuses de romans, il leur dit malicieusement : i< Les romans sont si chère denrée ».

Le goût et le goûter lui suscitent quelques emplois très heureux : les moineaux ont un goût exquis et délicat. L'on peut goûter mille charmes, les honneurs, le super/lu, la lumière, le trépas et la vengeance.

Le substantif « grain » provoque chez le Bonhomme de précieuses expressions. Je puis avoir un grain de mil, un grain d'ambition, un grain de jalousie, un grain de sel (figuré) et un grain d'amour.

L'humeur quise rapporte aiij^aractère^ au tenipérament (le chacun est employée dans toutes ses acceptions : l'hu- — iaÊur jeut être biheuse, grossière, belle, facile, libre, bienfaisante, batifolante, inquiète, contredisante, farouche, sauvage V noire, mutine, solitaire, fière,^ brusque, volage, ambitieuse et bourgeoise.

Le siil)s1antif langage est employé fréquemment. Tantôt c'est le langage des dieux du Parnasse, tantôt c'est le langage divin ou de la piété; parfois c'est le langage rimé, le langage de la cour; d'autres fois c'est le langage barbare du manant ou du guerrier.

Et le substantif « nez » qui nous rappelle une forme et une sensation ! Il sera employé souvent d'une façon comique par le plaisant fabuliste. Il y a le nez sacré, le

nez du commun, le nez royal, le nez du mort et le nez tortu ; je puis avoir bon nez, je puis me casser le nez (figuré) ; un impoli ferme la porte au nez ; le frileux met l»arfois le nez à Fair ; le paresseux le met parfois « hors (les draps » avant de se lever. Et cet imbécile de bouc, si bien encorné, ne voit i)as plus loin que « son nez ».

La P^ntaine est un des meilleurs ouvriers de la kaujue française. Il n'a., sans" doute, jamais l'ait pTôlession de grammairien ; mais/ malgré cela, il n'en' a pas moins enrichi notre'Iângue de mots, de' tourn urês' ôiîginaîéFer heureuses, qui contribuent grandement à sa beauté et à i^^Hierfection.

Il ne faut pas oul)lier qu'avant de se décider à écrire Jean avait lu beaucoup et durant longtemps. Son génie a mis quelque temps à se « déchrjsalider » en quelque sorte ; son talent d'écrivain s'est développé lentement^ mais sùremejit^a nature ne fait pas de saut; elle agit^ progressivement.

Nous savons qu'il s'est nourri des Grecs__et des Latins, des Italiens et des Espagnols, aussi bien que. denos pétillants anfftprg-Hi^ TnQj;;en^ âge,; JL Connaît à-JUÊEveille^R^abelais, Marot et tous les auteurs de la Pléiade. Il les possède même si bien que Ton pourrait citer tel vers ou tel hémistiche, qu'il a emprunté tout ejitier à Marot ou à Rabelais. Il les transplante ainsi, sans s'en douter et dans toute leur saveur, dâïï's^]HBSIuiU-Y£es, Il faut avouer qu'il les met si bien à leur place, qu'il les range si bien d'après leur valeur propre, qu'il est fort difficile de découvrir ces emprunts de mots et de phrases.

La lan^'ue de nos auteurs (( iiiédiévaux » lui plaît soiiverainement..£k).llim£^ux, il aime à raconter des ff;IïïTôiseries, ileSiiJi'Aiiclies-repues », des « chères-lies ». L'amour et son jeu sont aussi pour lui un thème inépuisable en conim'grâges" jrêrrBâdine'rrês ; cohîme eux aussi il sait enjoliver et orner toutes ces nudités et les « assaîsoîîner », ainsi qu'il anne souvent 9, le répéter. S'il prend le fond, le squërëlîê~dé ses ideës^ëîTêrâres chél; Iës"ancîens, iremprîinte à nos poètes drrxvl^iecîe leur verve et leur sel ; il en estjmFu profondément; il est même l'écrivain qui s'en est le mieux nourri et allaité. Il leur a emprunté ce sjy le alerte, vif, pétillant et g-ouailleur. Ses dénouements siprompts^si-brusques, avec leur « sauve, qui peut légendaire », qm caractérisent ses œuvres, ne nous rappellent-ils pas la langue sautillante et spirituelle d'un Marot ou d'un Yillon? -C'est pourquoi il a bien soin do nous dire parfois :

Que le secret de plaire ne consiste pas toujours en l'ajustement ni même en la régularité. Il faut du piquant et de l'agréable, si l'on veut toucher '.

Il pratique aussi constammenjt.ie.4iEàcje|Lte^iie J:^Jaton prête à Socrate :

Il serait à souhaiter qu'on tournât en tant de manières i:e qu'on exprime qu'à la tîn la bonne fût rencontrée -.

La Fontaine s'en tient là toute sa vie. Il remet sans cesse, par goût, par plaisir même, son ouvrage sur le métier, et de telle sorte qu'il finit par trouver la forme idéale et définitive. Il met un certain amour-propre et beaucoup do persévérance à trouver le mot précis, ce

1. T. IV, p. 141 : Préface à la deuxième partie des Contes et Xoiivelles.

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