‹ La fontaineChapitre 31 sur 123 · T. \', p. 41 : conte II, 3° partie : la Mandrariore · texte numérisé non relu

T. \', p. 41 : conte II, 3° partie : la Mandrariore

Le rire de La Fontaine n'est pas ce rire néfaste que provoquenT"s^T5venF Ips 4f>rif.sHft nps~romanciers et de ^ nos écrivains coiit^uipjUCâins, Ceux-ci nous « distillent » le jnce^nons' font penser à mal, nous rendenTjfnponsj^ celui-là nous Tait rire , bonnement, et sans arrière-pensée . Il n'est pas de livre au monde qui traite plus souvent do choses «risquées » que celui des contes, mais il n'est pas, non plus, d'auteur qui sache s'en tirer à la fois avec autant de gauloiserie, de délicatesse et de pudeur. Jean nous laisse souvent les frais de l'amplification, sachant bien que nous rirons de bon cœur et sans malice.

Con'cluswiis . — L L'imagination cîê~ïX^^Fontaine jn/^^ pas de très haute envergure, onï-aison même de certaines tendances propres et du .genre qu'il sjsst choisi ; mais^Ue^ est à peu près parfaite, prise en soi. Les Fables âûllt un "nïôcteîê éternel du genre apologue. La Fontaine sait dire gentiment de grandes vérités. Il sait créer Faction vigoureuse et rapide, il isait joindre à la perfection de la forme la finesse du fond, et il « baigne tout cela » de comiquejet de ridicule.

Il n'estpas d'écrivain qui sache s'exprimer en une langue plus claire et plus précise que la sienne ; son imagination cherche à animer ce qui est invisible ou inerte, à concréter ce ginest, abstrait.

Il écrit une fable pour une idée d'ordre moral ou social,

^li en découle le plus simplement-possible, à l'aide du plus

petit nombre possible de personnages, qui ne parlenl que j uste Té^ïiec^sâire , dans le plus petit espace utile, en le iiioins de temps possible. Bien qu.'il se limite volontairementpar le nombre, le temps et le lieu, il s'en tire merveilleusement, grfice à son incomparable talent d'écrivain éi d'inventeur.

La Foniaino ex.cclle plutôt ;i nous nipiitrer les vices intimes cachés de riiumanitc, que les défauts superficiels^ ~ôu o^rossiors, que Tout le mon(Tè~cÔîTTnrîtl)ir devineTUest unj)sychobg^"T\âse^r"penefrant, ef"^é"s~pérson nages soilijilus intéressants, en d'éfînîîive, par la vie qu il leur donne jj:iue pârTa positi oii c|U^irs occiipeTitr)

HLI^E LEXIQUE ET lAj.ANGTTE. — La langue de La Fon- / taine, comme son imagination, est fertile et originale. Il / excelle à ressusciter des mots qui avaient vieilli et il sait les rajeunir avec goût. Il possède si bien le sens du mot juste et adéquat que son lexique est encore presque tout entier debout. La Fontaine a écrit la plupart de sesjanres en vers. Il est essentiellement poète. Tl__n'a pas voulu s'astreinïïre a la' législation du Parnasse. Même dans sa correspondance quotidienne, il se plait à écrire des vers vifs et piquants. Il n'aime pas à narrer ^aa-pmge, car il se croit incapable de manier utilement ce genre ; il s'en excuse même à rAcadémie le jour de sa réception ^

Sur deux cent quatre-vingt-cinq fables, deux cent trente-trois sont envers libres et variés.. De^iis le vers de deux pieds Jusqu'à l'ample alexandrinj^Jeaii^s^stcomplu à emploj/er sa verve poétique de toutes les façons. La plupart de ses contes cependant sont écrits en vers de huit ou dix pieds, nTaTS~Treî;t~bieTr"Ia première fois que nous le voyons faire exception à se^s habitudes.

Son souci de la précision se manifeste dans toutes les éditious de ses onivres. Il note minutieusement, à chaque tirage, les <( errata » (pii s'y sont glissés et en avertit le

1. Voir pour plus de détails le Lexique de V ancien français de Godekroy. le Biclionnaire delà langue de La Font aine àe Marty-Lavkaux (Paris, ISSr;), et le Lexique de la lancine de La Fonluine, de Règ.vieiî ( Edilion des Gn/nila A'frtt)«f/i«)j— L X et XI.

lecteur. Ses préfaces sont toujours claires et précises.

Voyons maintenant en quoi consiste l'originalité de son langage. Il emploie constamment des archaïsmes qu'il sait rajeunir avec goût. Son lexique présente un caractère de nouveauté remarquable. La Fontaine a su donner k jiûire^langue, une vivacité^juiiLxei^deur, dirai-je presque, -tmiIii.r£Ii(Lplus souple et plus expressive.

Faisons un examen rapide et succinct du lexique du fabuliste.

Chez lui, le petit agneau prend le nom « d'agnelet », l'allégement devient de « l'allégeance », les mendiants, les porteurs de besace, se voient appeler « besaciers ». L'air familier du bonhomme est mieux rendu dans « l)onhommeau ». Comment dépeindre la chaumière misérable et triste du bûcheron, couvert de ramée? La chaumière «enfumée». Le bouc porte de grandes cornes, c'est «l'encorné » ; le jeune enfant, c'est « l'enfançon >;; voici une voiture qui marche par soubresauts, elle a le « hoquet » ; le monde est faible et impulsif : il est « moutonaille » ; la « nonette et le pauvret » deviennent de jolis diminutifs de nonne et de pauvre. L'ane qui marche solennellement, tel un prélat, va se « prélassant ». Tous ces mots sont si bien présentés qu'ils plaisent et nous attirent. L'Académie, du reste, les a inscrits, pour la plupart, dans son dictionnaire, ^^reconnaissant ainsi le tact et la délicatesse qui présidaient, chez le fabuliste, aux « créations » de mots.

Je n'ai relevé que quelques-uns de ses uéDlûgisiUies . Presque tons sont créés avec goût et avec circonspection. La Fontaine aime à emplover tout particulièrement des substantifs à suffixes en « eur », parce qu'ils ont, dans notre langue, une force particulière.

Voici le « daubeur » qui raille et critique sans cesse ses

voisins. Nous rencontrons aussi « réraouchcur » qui chasse les mouches, mais qui sait remettre au point Torgneilleux et le fat; c'est un législateur ihi l)on goût. <' L'enquinaudeiu' ') joue, trompe et fascine. Le « machineur d'impostures » est un triste sire dont la conscience est misérable. L'amant qui joue dans une alcôve un rôle spécial est frappé d'une epithëte appropriée, c'est le « coucheur ». L'on ne peut appeler orateur le paysan qui parle pour la première fois : Jean le nomme « le parleur )>. Et le « tourneur de prunelles » effronté qui promène partout ses regards d'envie, de curiosité, de convoitise ! N'oublions pas ce maudit <' uriucur », dont la miction est frécpiente et abondante.

Il n'est pas jusqu'aux expressions les pins communes, les plus vulgaires, qui pouvaient être condamnées de son temps, qui ne soient des mieux choisies et des plus heureuses dans l'œuvre de La Fontaine. Je relève, au hasard J.'appellatjonde la femme mal rangée j^jiu «jupon crasseux », qui ^ait.uii « vacarne de démon » ; une personne reconnaissable < dans un tableau, dans une action quelconque, s'entend dire : ' « c'est vous... toat craché ». L'homme sensuel (pii veut (( du mou ou du dur », les paillards, la pécore, la bestiole et la venelle sont autant de mots qui semblent naître tout naturellement du milieu oii il les a placés.

Un grand nombre d'expressions et de phrases sont, chez lui, si précises, si expressives qu'ellessont venues jusqu'à nous sous la forme de proverbes: « Tout cela, c'est la mer à boire » ; « rien ne sert de conrir, il faut partir à point»; « on a souvent besoin d'un plus petit que soi » ; « le travail est un trésor » ; '< l'argent, sans lui, tout est stérile » ; « le plus âne des trois n'est pas celui qu'on pense », etc., etc. Xous n'en finirions pas si nous voulions énumérer tontes

les maximes de La Fontaine ; elles sont d'ailleurs sur les lèvres de tous.

Quels sont les mots dont il se sert pour dépeindre ce qui est ridicule, ou pour « ridiculiser » ses personnages? Voici, par exemple, un homme vêtu sans goût, sans soin; son caractère est docile, changeant ; il plie et ne rompt pas : il porte « l'habit de deux paroisses ». La robe du léopard est <( tachetée, marquetée, vergetée, mouchetée >». Voici un fiancé qui sait à quoi s'en tenir sur le compte de sa future épouse ; il connaît le demi-mariage :

Table d'atlenle, avanl-goùt de Thymen '.

Le matin, c'est «l'aube au teint frais ». L"es})rit uniforme, monotone se trouve toujours dans la « même assiette ». Le faux, l'hypocrite mielleux, est un vrai tartufe, un « archi-patelin ». Et le « bougre » d'abbé qui a promis un peu d'argent à notre bonhomme qui s'en impatiente? A^oici un père de famille qui a deux enfants :

Garron d'un an, lillt- en ùge d'en faire-.

Que penser de ces gens qui l'embarrassent, l'attiédissent, l'affadissent? Voici une femme qui court au lieu qu'elle a « achalandé » ; cette autre « accable » son uiari de caresses parce qu'elle en espère quelque argent.

Le jeune savant est tout aise de « déployer » sa science ; le sage, le prudent a la bouche « cousue » ; voici encore une autre femme dont la bonté et le dévouement sont tout « confits n de tendresses.

Tous ces néologismcs sont du meilleur goût et font le

1. T. \l. p. i'6 : conte IV, 5' partie, le Remède . ?. T. IV, p. 204 : conte III, 2' partie, le Berceau.

pins graii'l honneur à noire fabuliste. Ils témoignent, une fois de plus, (le sa vaste érudition, de son grand savoir. Il lui faut, coûte que coûte, un vocabulaire objectif qui puisse bien frapper Timagination ; il s'évertue à trouver des « mots originaux » qui animent k sa manière tous les récits qu'il présente, toutes les histoires qu'il raconte.

A cette fin, il travaille sa langue jusqu'à ce que, du creuset fortement chauffé, sorte le mot expressif, simple mais vivace qui ne craindra pas les injures du temps.

Il a tiré du vocabulaire français tout l'emploi qu'on peut en tirer; il a complété toujours, bien à propos, les significations d'un grand nombre de mots. Il a élargi et enrichi pour une bonne part notre lexique national. II ne s'est pas contenté d'être créateur de belles formes, il a voulu doter notre langue de mots « nouveaux «et durables.

Chez lui, le verbe abonder s'emploie pour désigner une grasse prairie « abondante en pâturages». La vieille ville de Poitiers est « abondante » en prêtres et en moines.

Amorcer prend le sens figuré de « tenter » ; Pierre se laisse prendre à toutes les « amorces ». Le bourgeois est amorcé par le « gain ». Et le vieillard, dont l'expérience est aussi grande que la prudence, dira à son prosélyte :

Fuyez, fuyez, mon fils, le monde et ses amorces'.

L'ardeur peut être amoureuse, brûlante, criminelle, mutuelle, violente, véhémente, constante et passagère. Le chatouillement produit souvent une sensation agréable, surtout si l'on entend ce mot au sens figuré :

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