‹ La fontaineChapitre 34 sur 123 · SA VOLONTÉ · texte numérisé non relu

SA VOLONTÉ

I. Sa sensibilité. — La sensibilité de. la Fontaine est des plus délicates. Il réagit aisément à toutes les excitation du dehors et du dedans, de quelque nature qu'elles soient. Du reste cela n'a rien do surprenant, car nous savons aujourd'hui que les hommes supérieurs se distinguent de la foule, en général, par la finesse de leur sensibilité. Ils réagissent, en un mot, beaucou|3 plus souvent et avec beaucoup plus d'intensité que la moyenne des hommes. Ils perçoivent des sensations extrêmement fines et délicates. Nous pouvons dire, par exemple, qu'un musicien distingué perçoit des accords^t-des.dissonances qui ne sont jamais Temarqués par d'autres musiciens ou par des profanes.

La Fontaine vibre sous l'influence de la,, nioindre des excitations externes. N'aimant pas le laid, il recherclie en toute chose ce qui est agréable et distrayant. L'affectivité artistique pure et simple l'excite et le déprime parfois à un tel point que ses besoins physiques les plus impérieux s'en- trouvent annihilés : un auteur grivois, une femme sémillante, un ruisseau capricieux... enfin tout lui est une occasion de s'émouvoir et de se passionner.

Tout l'intéresse et retient son attention, parce qu'il n'est rien qui ne lui soit un « souverain bien ».

L'on pourrait croire que les choses abstraites, comme la matliématique et la science, soient pour lui des matières superflues; il n'en est rien : il admire les penseurs et les hommes de science. Parfois même il regrette amèrement de ne })Ouvoir faire comme eux.

M'occuper tout entier et m'appreiulrc des cieux, Les noms et les vertus de ces clartés errantes ^.

IL Son affectivité. — C^f^jcs, jenin de T.n Fontnine^t lun affectif, au plus jmr sens du mot. C'est un artisteet un ^psychologue des plus fins et des mieux avertis. ^e beau, le laid, l'imparfait l'excitent étrangement. Gamme il est, par surcroit, inipuljif, et changeant, il oublie vite ses peines et si - dMiileurs ; il souffre surtout au moment de i£4 motion. L'émotion-choc 2, en particulier, le bouleverse et^le plonge dans un état caractéristique. Il ^ trouve alors parfois impuissant^ accomplir les^c tes les plus éléirieniaireT de la vie . Le voici, cheminant vers le Limousin et traversant la vallée de Tréfou oîi ont été commis bien des crimes et bien des actes de brigandage. A ce moment il oublie vite qu'il n'est point seul, que des parents et des compagnons de route sont à côté de lui. Il craint que des malfaiteurs surgissent ;i tout instant devant lui. Il frémit en songeant à tous ces souvenirs néfastes.

1. T. m, p. 122 : liv. XI. faille IV. le Songe d'un liahilanl du Moc/ol.

2. Les psychologues, connue Pierre .lanet. W. .lames, etc.. appellent émotion-choc, toute émotion brusque et spontanée.

SA SJÎNSIIULITK. — SON AFFEi^'IVITE. — SA VOLONTÉ 81

Aussi, comme les voyageurs sont descendus du carrosse atîud'allég'or les chevaux, il s'efforce, à un moment donné, de faire le hravo, do parler de guerre et de batailles, ariii de chasser ses idées noires.

Mais, au fond, il est si fortement impressionné qu'il va rompre, d'une manière inattendue, avec ses idées les plus chères. D'ordinaire, en effet, il s'apitoie tantôt sur le pauvre bûcheron, tantôt sur les pauvres arbres, rpi'une force impitoyable couche à terre. Aujourd'hui il maudit avec véhémence ces bois, cette forêt de la vallée deTréfouqui donne asile à de si vilains brigands. Il désire la mort de ces bois et l'anéantissement de cette vallée.

Tu favorises les méchants par ton ombre épaisse et profonde. Puisse le feu du ciel désoler ton enceinte ' !

Mais, pour que sa malédiction produise tous les effets qu'il en attend, il souhaite à cette vallée que :

Les vilains bûcherons, les charbonniers noirs comme dénions la détruisent afin qu'elle ne soit plus qu'un cimetière -.

La Fontaine, nous le voj^ons, n'a jamais été aussi méchant pour les forêts. Xe chante-t-il pastoi.ij[oiirs, en gêné- ";, rai, la douceur des bois ? Ne jk)u s attfîndrit-iLpas, chaque /''^^ fois qu'il nous décrit le pauvre bûcheron, tout couvert de ramée? Lémotion seule a pu lg.-Xaij:e^parler avec' autant de violence.

Lorsque son protecteur, le surintendant Foucquet, est arrêté par ordre du roi, il en écrit aussitôt à Maucroix. 11 est surpris — ainsi que tout le monde d'ailleurs — que le

1. T. IX, p. 231 et suiv. : Lellre à sa femme. ■2. T. IX, p. 231 et suiv. : Le/tre à sa femme.

roi ait osé faire mettre en prison son éminent protecteur !

le ne puis te rien dire de ce que tu m'as écrit pour mes afîaires, mon cher ami ; elles ne me touchent pas tant que le malheur qui vient d'arriver au surintendant ' .

Son émotion est ici émouvante. Il écrit sans savoir on il a la tête ; il pousse de nombreuses exclamations. La fin de sa lettre est également significative :

Adieu, je t'en dirais beaucoup davantage si j'avais l'esprit tranquille présentement-.

Mais, avons-nous dit, s(ni afi'ectivité s'exerce à propos de sujets divers et souvent d'une importance plus ou moins grande. Il lui suffit de rencontrer des bohémiens « en guenilles » pour qu'il en soit profondément émotionné.

Je frémis d'horreur à ce spectacle, et j'en ai été plus de deux jours sans pouvoir manger-'.

Oii trouver un exemple plus frappant et plus signi'^catif de l'influence delà vie mentale sur la vie physioIogi>iUe'? Ainsi on dépeint d'ordinaire le fabuliste comme un homme fro^id ef indifférent ; nous le voyons incapable de manger, parce qu'il a vu des « inJTvidus » laids et miséraljles^ gu plutôt parce qu'il a vu un tableau répugnant, car son émotion est ici d'ordn ] i n rc m entartistique . Sa pitié ne

va pas, pour^ ainsi dire, tout droit vers ces « pauvres diables de bohémiens », puisqu'il ne fait â ce suj

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