T. IX, p. 160 : Épiire sur lOpéra
Foucquet et sa femme le comblèrent de bontés. Son oncle Jannart l'obligea durant toute sa vie.
^I""" de La Sablière en fit une espèce dami à demeure. Molière et Racine le choyèrent. Que leur rendit-il en partage? Une reconnaissance, un souvenir sincère, sans doute, mais bref et passager. Il pleure maintenant, par exemple. M""' de La Sablière, cette éminente femme qui le comprenait si bien ; dans quelques instants il l'oubliera et à tout jamais.
La Fontaine s'est montré d'un caractère impulsif et plastique même dans les occasions les plus solennelles et les plus graves de sa vie. 11 change facilement l'objet de son culte. Il quitte volontiers l'hùtel de la marquise pour la demeure de M"'^ d'Hervart ; il s'accommode aisément d'une existence nouvelle et se soucie beaucoup, mais durant fort peu de temps, de ceux do ses amis qui s'en vont.
Certes nous pouvons nous rendre compte, maintenant, que sa sensibilité, en général, est des plus fines et des plus délicates. L'émotion-choc paralyse souvent ses fonctions physiologiques les plus importantes. Son esprit est intimement tributaire de son corps.
Il éprouve toutes les émotions, les passions même, que la femme et tout ce qui s'ensuit peuvent faire éprouver ; à ce sujet il est souvent perplexe et tourmenté. Malgré cela, il vibre toujours pour les découvertes scientifiques et philosophiques. Il est à la fois homme de salon et homme d'érudition. Mais au fond, il est par trop égoïste, il songe trop à lui-même.
Il oublie si souvent qu'il est époux et père que nous lui en ferions un reproche grave, si nous ne savions pas, qu'en cela, il ne s'est jamais rendu suffisamment compte qu'il était répréliensible et coupable.
III. Sa VOLONTÉ. — Nous tondions ici à Tnii des points les plus délicats de la personnalité du fabuliste. La Fontaine n'est pas, comme on dit en psychologie, un volontaire ; il ravoue, dn reste, lui-même à maintes reprises. Il a toujours recherché son bon plaisir. Il a toujours fréquenté des lieux oîi Ton jouit et où l'on s'amuse. 11 aime beaucoup de choses, mais il les aimç durant peu de temps. Soajiiçonstance — dit-il — remet tout en place. Son bissac de « pérégrinant » contient de nombreuses ressources d'imagination.
Sa fugue mystique chez les Oratorieus ; ses études juridiques, délaissées par la suite ; son emploi de maître particulier des eaux et forêts, qu'il néglige, dès l'abord, et qu'il abandonne ensuite ;sa femme qu'il délaisse, presque sans regret, au bout de quelques années de mariage ; son fils, dont il ne s'est jamais soucié et qu'il a toujours semblé ignorer ; son amour exagéré pour les plaisirs de toutes sortes ; son incapacité notoire à gagner sa vie, et biend'autres facteurs encore constituent autant de preuves irrécusables de sa faiblesse et de son impulsivité; A aucun moment de son existence, il ne s'est montré réellement courageux et volontaire.
Il mène certes une existence indemne de toute prétention, mais il ne se soucie pas du tout de l'avenir des siens. Toute son ambition consiste à se iais ser vivre. S'il n'avait pas la bonne fortune de rencontrer à Paris de bonnes créatures qui l'aiment, le comprennent, et tiennent à cœur de le pensionner -et de l'héberger, il est fort }»rol)able qu'il no serait jamais passd..à la.postérité. Il vit au jour le jour, sans se soucier de ce qu'il a fait la veille, ni de ce qu'il fera le lendemain.
Comment peut-on s'expHquer alors qu'il ait, à un moment «lonné, sollicité les suffraûres de l'Académie fran-
raise ? Bien (Jes raisons nous permettent de supposer qu'il y a été poussé par M°" de La Sablière. Cette femme d'esprit et de cœur est la seule personne qui ait compris le caractère du fai)idiste. Dans un grand nombre de circonstances, elle supplée fort heureusement à l'indifférence de son pensionnaire.
Mais puisque La Fontaine a un caractère faible et inipjilsif, comment peut-on comprendre qu'il ait écrit ses œuvres, en y apportant beaucoup de soin et de patience ? Nous sav(ms qu'il revoit minutieusement toutes les éditions de ses ouvrages ; il avertit même le lecteur des moindres modifications qu'il y apporte ; il lui signale tous les errata qui s'y trouvent.i^La Fontaine, sans le vouloir, en quelque sorte, est, sans aucun doute, l'un des écrivains qui ont le mieux mis en pratique le sage précepte de Boilfîan :
Vingt l'ois sur le métier remettez votre ouvrage, Polissez-le sans cesse, et le repolissez '.
Ne so3'ons donc pas surpris qu'il apporte tant de soins v4C9>J dans la confection de ses œuvres ; là, il est tenace__et. ^ volontaire, parce qu'il éprouve un grand plaisir à a^ir, ainsi. Étant poussé par ses tendances artistiques, il tient à arriver, coûte que coûte, à écrire d'une manière Jjariaite. Comme il aime son métier, il travaille presque toujours avec gaieté de cœur, j
Toutefois, lorsqu'il s'agit — et nous l'avons déjà vu — de faire plaisir aux fennnes. il ne craint pas de surmonter toutes les incompatibilités de son caractère. Nous ne citerons, comme exemple de ce que nous venons d'avancer, que le poème du Quinquina, qui est fort intéressant