Ibid
Tu sais comment j'ai vécu ? 0 mon cher, mourir n'est rien, mais songes-tu que je vais comparaître devant Dieu ' ?
Il s'imagine alors, tant sa peur est grande, qu'il est un grand coupable ot qu'il va être appelé, dans de mauvaises conditions, au ban de la justice divine.
Il est si bon et si sincère dans tout ce qu'il dit, qu'il oublierait, dès que la bonne santé lui serait rendue, ce qu'il aurait pu dire dans la maladie, c'est-à-dire qu'il reprendrait alors sa vie coutumière. N'avait-il pas promis à l'abbé Pouget, dans sa première maladie, de s'amender, de se corriger et, enfin et surtout, de ne plus écrire de contes ? Rien n'y fit. C'est plus fort que moi, dit-il, à titre d'excuse.
Jusqu'ici nous avons négligé scienmient les émotions d'ordre intellectuel, au sujet desquelles cependant LaF'ontaine a souvent vibré. Nous devons reconnaître que le fabuliste a été curieux de toute sorte de choses^ et^^^^Lêli toute occasion, il s'est nettement affirmé comme un esprit érudit et savant, c'est-à-dire comme un auteur qui ne se contente par d'être poète ou littérateur.
Jeune encore, il s'enthousiasme pour Malherbe, qu'un officier, de passage à Château-Thierry, lui révèle. Il s'en va, dit l'histoire, « le récitant dans les bois et remplissant les échos du nom de ce grand écrivain ». Nous savons qu'à tout âge il lisait et relisait le roman de d'Urfé.Ne lui suffit-il pas de lire Baruch, durant quelques heures, pour être enthousiasmé de cet auteur? 11 s'empresse alors de demandera tous ses amis: « Connaissezvous Baruch? Avez-vous lu Baruch ? Quel grand homme
1. T. IX, p. 473-470 : LeUre à Maucrolx 'dernière lettre île La Fon' tainej.
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que ce Barucli ! Il s'est ému de ce qu'il lit, parce qu'en principe il ne lit que les ouvrages qu'il croit susceptibles de l'émouvoir. Il recherche tout particulièrement les œuvres qui peuvent exciter avec véliémence sa sensibilité.
En un mot, comme il lit par goût et p(>ur se disU^ire, et non par nécessité et par besoin, il ne faut pas être étonné (Te Tën tendre dire souvent :
.le suis chose légfM^e et vole à tout sujet.
I] .<i butine " dans tous les chefs-d'œuvre des littératures anciennes, français^ et italienne. Il recherche particulièrement le luiiimorce des autejirs grivois", ?îé,s conteurs ^aensuels.
Rabelais, Maître François, comme il le dit lui-même, devient l'un de ses auteurs préférés : il s'émeut et il vibre fortement, à la lecture de tout.£â-ies. foIie&-£Lile^ toutes le"s~extràvâgancës"qu'accomplissent les personnages de ce .spiiituel auteur. En tout et pour tout, le fabuliste aime à varier la forme et le fonds de son plaisir. Il aime tout, et il n'est rien qui ne lui soit un souverain bien. La conversation — la bagatelle — lui procure, par exemple, mille joies, mille satisfactions.
On peut goùteila joie en diverses façons :
Au sein de ses amis répandre mille ( hoses,
Et recherchant de tout, les efîets et les causes,
A tahle. au bord d'un bois, le long d'un claii' ruisseau,
Raisonner avec eux sur le bon, sur le beau'.
A peine vient-on de créer un notiveau genre théâtral
l.T. IX. p. 403 : Lettre à Sainl-Evre»ion(l (exUô en Angleterre).
qu'il s'en émeut. Il n'accepte pas avec bonne grâce ja venue de l'opéra^ parce, qu'il reproche à ce genre de ne pas j)osséder les qualités de l'art dramatique et les beautés fluTart^musical. En définitive, Ton ne peut être un spectateur intellig-enl, dans l'opéra, que si l'on sacrifie les sensations visuelles à l'avantage des sensations auditives, et viccvprm- En écoutant ceci, dit-il, l'on ne voit pas cela :
Si les yeux sont charmés, l'oreille n'entend guères, Et tel, quoiqu'on effet il ouvre les paupières, Suit attentivement un discours sérieux, Qui ne discerne pas ce qui frappe ses yeux '.
La sensibilité de La Fontaine s'exerce donc, à propos, d'un grand nombre de sujets, de causes et de motifs. Mais/ cette affectivité n'a qu'un vice : elle est passagère, elle est( peujdur.able^ Il vibre au moment mémé,'mais cela ne per-j sistepas. Il est sincèredans toutes les actions qu'il accomplit, mais il ne sait pas se maintenir quelque temps sur le même objet. Il n'aime rien tant que le changement. (Test pour les gens tels que le fabuliste que Montaigne a écrit que l'homme est « ondoyant et divers ». La conduite qu'il a eue envers sa femme et son enfant en est un frappant exemple. Certes il a pleuré sur les malheurs de Foucquet, mais il nous faut bieu reconnaître que ses larmes ont été bien vite séchées. Dans tous les cas, M°''' Foucquet et son oncle Jannart, exilé à Limoges à la suite du malheur du surintendant, n'ont jamais été plaints ni regrettés par le fabuliste. Et pourtant, entre autres choses, que de paroles « mielleuses » avait-il adressées à la surintendante, durant ses jours de prospérité?