‹ La fontaineChapitre 53 sur 123 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

La Fontaine n'est religieux que par toquade. Il n'aime ni les semions, ni les offices religieux, ni les commandements de l'Église.

Il aurait inventé de toutes pièces une morale naturelle si Escobar n'avait pas existé. Mais Escobar a pensé tout ce que le Bonhomme pense : sa morale est optimiste et facile. Vive donc Escobar ! Qu'on l'écoute et qu'on le suive. Autrefois l'on nous promettait un paradis qu'il fallait gagner eu suivant un chemin pierreux ; Escobar, au contraire, nous en promet deux :

Pour ce monde et pour l'autre '. i

et en suivant un chemin de velours, l'on jouit de la sorte, de tous les avantages ; l'on jouit ici-bas et l'on jouira jdans les cieux -. Escobar a trouvé avec le ciel des /accommodements. Dieu n'est plus le terrible inquisiteur, le ' foudroyant vengeur de l'espèce humaine ; il tient compte 'de nos habitudes, de notre manière de vivre; il devient bon et tolérant. Pour quelques piastres, l'on peut maintenant faire un faux serment et mentir à son aise ■'. Cette morale ravit notre Bonhomme qui n'a jamais pu s'imaginer que Dieu fût méchant : il se l'est toujours représenté comme étant un être infiniment bon ; il n'a jamais pu s'imaginer que les punitions qu'il inflige puissent être éternelles. C'est pourquoi Escobar est son homme. Il le

1. T. IX, pp. 20 et 94 : Ballade siir Escohar et I)ialof/iie Arnaud — lîscohar.

2. Vers la fin de sa vie, La Fontaine abandonnera cette morale facile pour pratiquer de plus près la morale religieuse : mais, en attendant, celle-ci fait absolument son affaire.

n. T. IX, p. 20 et suiv. Ballade sur Escobar. Faisons ici la part de l'ironie. i

4. Lire les conversations qu'il a (îuesavec l'abbé Pouget, sur ce point lors de sa première maladie.

loue sans restriction, il devient son disciple fervent. Le libertin existe toujours à Tétat latent chez La Fontaine et, s'il avait pu vivre assez longtemps, il serait devenu assurément, au xviii'' siècle, un apologiste acliarné de la raison et un disciple convaincu de la vérité expérimentale.

III. De la science, de la méthode et des savants. — L'homme, qui souffre tant ici-bas, qui se montre parfois volage et frivole, s'affirme aussi, quand il le faut, comme un être sérieux et travailleur. Sa grande curiosité lui a permis de créer de toutes pièces ce qui l'honore le plus, je veux dire la Science.

L'homme a arraché à la nature un grand nombre des secrets qu'elle détient. C'est en recherchant partout les effets et les causes qu'il est péniblement parvenu à établir l'enchaînement des vérités du monde qui l'entoure.

La Fontaine a l'esprit profondément scientifique. Quoiqu'il se soit occupé beaucoup plus de poésie que de philosophie ou de mathématique, nous savons qu'il s'intéresse vivement aux progrès de la science. Il ne se lasse pas de trouver admiral)le l'œuvre que l'homme a accomplie. Il s'incline respectueusement devant les grandes vérités mathématiques qui « honorent tant Thumanité )>.

Sans doute, l'être humain s'est prescrit une étude « infinie^», mais (primportc le temps ? La science se suffit à elle-même et suffit aussi pleinement à l'homme, (jui y puise des joies incomparables.

Puisque l'homme est limité dans son pouvoir et dans ses moyens d'investigation, il s'ensuit que son œuvre scientifique ne saurait atteindre la perfection idéale et

absolue. Si la science ignore les raisons dernières des choses, elle parvient cependant à en faire connaître les raisons prochaines. La nature trompe toujours rhomuie, mais celui-ci déjoue sans cesse les embûches qu'elle lui tend, grâce à son entendement :

L'ignorant le croit plat (le soleil) : j'épaissis sa rondeur; Je le rends immobile, et la terre chemine. Bref je démens mes yeux en toute sa machine. Ce sens ne me nuit pas par son illusion ;

Mon âme, en toute occasion, Développe le vrai caché sous rap]iarence.

Mais voici qu'il devient plus expressif, plus catégorique encore :

Quand l'eau courbe un bâton, ma raison le redresse :

La raison décide en maîtresse.

Mes yeux, moyennant ce secours.

Ne me trompent jamais, en me mentant toujours <.

Il est même fort intéressant pour nous de' savoir comment débute cette fable toute philosophique :

Pendant qu'un philosophe assure (Démocrite), Que toujours par leurs sens les hommes sont dupés,

Un autre philosophe jure

Qu'ils ne nous ont jamais trompés (Epicure). Tous les deux ont raison; et la philosophie Dit vrai quand elle dit que les sens tromperont. Tant que sur leur rapport les hommes jugeront;

Mais aussi, si l'on rectifie L'image de l'objet sur son éloiiinement.

Sur le milieu qui l'environne.

Sur l'organe et sur l'instrument,

Les sens ne tromperont personne -.

1. T. II, p. 201 : liv. VII, fable XVIII, Un Animal dans la Lune.'

2. T. II, p. 199-200 : liv. VII, fable XVlIl, Un Animal dans lu Lune.

IIG .TEAN DE I;A FONTAINE

Cette copieuse citation nous permet de montrer, d'une manière indiscutable, que la fameuse théorie des hallucinations vraies et des perceptions fausses de Taine a été devinée et })ressentie par La Fontaine. Taine a dit que « rhallucination est une perception fausse, et que la perception est une hallucination vraie ^ ». Sa grande connaissance de l'œuvre de La Fontaine lui a permis de cueillir, dans le passage que je viens de citer, le germe de sa théorie. Taine n'a peut-être fait que transposer, en langage nouveau, la pensée du « Bonhomme », car il est presque indifférent de dire que la " perception est une hallucination vraie » ou que les yeux « ne nous trompent jamais en nous mentant toujours».

Est-ce à dire que La Fontaine a inventé réellement la théorie des hallucinations ? Ce serait mal connaître Descartes '^ que de parler de la sorte. Ce dernier nous montre à maintes reprises « l'entendement » corrigeant les « erreurs » des sens. Mais il ne va pas plus loin, et le fabuliste ajoute, fort justement, de sa propre initiative, que les sens ne nous induisent jamais mi-âliceur, tout en nous.lrompant sans cesse. La Fontaine s'appesantit aussLsiir.Jii.j:dativité de la raison qui se montre parfois jéicôite^,— télue et aveugle ; de là il fait découler la cause qui explique la lenteur du progrès scientifique.

Il se hâte d'abandonner le côté négatif de la science pour en célébrer les bienfaits réels. Il trouve superbes et grandioses les lois générales de la mathématique et de la

1. Taine, de Vlntelligence (2 vol. in-18°, 9° édition, Paris, Hachette, 1900) ; voir t. Il, p. 10 et suiv.

2. Voir Descartes dans la Diopirirjue, dans la Réponse à la sixième objection, dans la première partie du Traité des Passions de Vdme, notamment l'article 26.

SA l'IlILO.SOPHIË 117

mécanique. Il vante maintenant la puissance humaine qui, grâce à sa science, accomplit des prodiges. — <( Et, mesurant les cieux sans bouger d'ici-has,

Il counait l'univers et ne se connaît pas '.

Parla connaissance du point, de la ligne et de la surface, par la mathématique universelle, l'homme parvient à mesurer « ciel et terre ». L'homme se plaît à découvrir le vrai sous l'apparence du faux : il est éminemment curieux. Le Soleil lui semble plat, mais sa raison, sa science l'arrondit. Et La Fontaine trouve cela magnifique, incomparable :

("e train loujuurs égal donl uiarclie l'univers -.

Si l'ordre n'existait point, il n'y aurait point de science.

L'astronomie, les astres, la voûte azurée captivent beaucoup le fabuliste : il voudrait pouvoir connaître les mouvements de ces astres, leur composition, leur raison d'être. Que ne vit-il dans le calme, la solitude, pour étudier les « noms » et les «vertus » de ces clartés errantes, qui marchent d'un train toujours égal'? Il regrette maintenant de n'être point un homme de science et d'avoir consacré trop souvent son temps à des choses mesquines et légères. Mais ces sentiments de regret et d'admiration pour les ^savants et la science ne durent pas longtemps et, dans une autre occasion, il nous dira que les choses scientifiques sont ennuyeuses et qu'elles ne font point son affaire •'.

1. T. Il, p. o4.'! : liv. VllI, fable XXVI, Dëmocrile el les Abdérilains.

2. T. I, p. 170 : livre II, f.ihle XIII, V Astrolofiue qui se laisse tomber dans un puits.

3. Voir, entres autres, les déltuts du poème du Quinr/uina. déjà citéi p. 310.

La science constitue donc la meilleure œuvre de riiomme : elle doit toucher à tout, s'intéresser à tout, parce que tout parle dans l'univers : il n'est rien qui n'ait son langage K

L'universelle science inqjliquo l'universelle curiosité.

La curiosité de La Fontaine n'est pas encore satisfaite; il s'est préoccupé souvent des vrais et des faux savants. Il adjoint à ses connaissances philosophiques et scientifiques des réflexions sur la « méthode », des aperçus sur la technique du travail scientifique, et il nous met soigneusement en garde contre les faux systèmes.

Les vrais savants se caractérisent par le désintéressement des vanités humaines, par l'abandon complet des préjugés du monde : ils sont modestes, simples et sans ambition :

Ils sont toujours logés à la troisième chambre,

Vêtus au mois de juin comme au mois de décembre-.

L'homme de science a un grand ennemi au monde, la foule, la masse, les <.<■ pensers du vulgaire », dit LaFontaine. Il prend à témoin Démocrite, que ses compatriotes traitent de fou, parce qu'il lit beaucoup, travaille sans cesse et disserte sur le monde et la nature des choses. Ce philosophe les intrigue si fort qu'ils vont chercher Hippocrate, pour qu'il consacre définitivement la triste opinion qu'ils nourrissent envers leur compatriote. Mais celui-ci proclame

Page 1