T. IX, p. 392 et suiv
i. T. IX, p. 393 : Leilre à la duchesse de Rouillon.
naissons la nature et que nous nous instruisons.
Mais ces sens, nous l'avons déjà vu, nous trompent souvent. La raison, l'entendement doit corriger' à tout moment les perceptions du monde extérieur. La Fontaine admet et explique volontiers ces « illusions » sensorielles, y compris les illusions de la vue, mais il ne peut admettre, par raison ou par sentiment, que la « couleur » soit aussi nne hallucination. Il n'est pas possible qu'il n'y ait pas de couleur au monde. Cette peau blanche de iVmme. ces beaux cheveux noirs de telle Philis, de telle Jeanneton sont irréels'-? Allons donc! Et son « persiflage » contre les philosophes et contre Descartes recommence de plus belle. Par sentiment, il semble nous dire : « Ces yeux bleus, ces prés verts que j'ai tant aimés, qui m'ont pris parfois tant de temps, seraient donc factices, irréels? 11 n'est pas possible que j'aie placé mon affection dans de la chimère, il n'est pas admissible que je me sois leurré à ce p(ùnt. Sans doute, pour des raisons suffisantes, j'admets certaines illusions de mes sens ; mais je ne vais pas plus loin, car cette théorie me désillusionne, m'enlève les plus chers de mes rêves ». Tel est bien le langage erroné de notre poète : il se refuse, cette fois, à faire œuvre de logicien jusqu'au bout. 11 n'eût pas été moins surpris, s'il avait assez vécu pour apprendre que la couleur n'est autre chose (^l'un " complexus » de mouvements.
L'émotion, la passion est la base de tout être pensant; elle est le meilleur ressort de la vie, elle pousse sans cesse l'homme à l'action. Il y a deux grandes sortes de pas-
1. T. 11, p. 201 : liv. VII, fable XVIIl. Un animal dans la lune.
2. T. IX, p. :<!);5 et suiv. : Lettre à la diic/iesse de ISonillon, loc. cil.
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siens : la passion gaie et la passion triste'. A la base de toute émotion, quelle qu'elle soit, il voit un élément commun et universel : la surprise.
L'émotion « choc » est la plus commune en même temps que la plus véhémente. Elle paralyse maintes fois Tindividu dans ses fonctions phvsiolop^iques et psychiques. Nous avons pu voir que La Fontaine a été souvent contrarié de ce côté.
L'homme à qui l'on apprend subitement une mauvaise nouvelle se montre aussitôt tout transformé:
Tout lui manque à la fois, Les sens et les esprits aussi bien que la voix-,
et, s'il lui arrive de coui'ir quelque dany^er ou s'il vient d'apprendre quelque fâcheux événement, le voici qui arrive avec les sens « trou})lés )>, et les « poumons tout essoullés 2 ».
L'émotion forte (d'origine joyeuse ou triste) se caractérise souvent par le relâchement général de notre volonté, par des phénomènes organiques, comme la paralysie pharyngienne, la perte du sens de l'équilibre et de l'orientation, qui ont souvent pour résultat de nous coucher immédiatement à terre :
Le pauvre homme, Honteux, surpris, confus, non sans quelque raison. Pensa tomber en pâmoison 3.
d. Voir tout le chapitre iv de cet ouvrage. Passion est entendu ici au sens d'émotion, de sentiment : c'est le sens qu'on donnait à ce mot au xvir siècle.