‹ La fontaineChapitre 93 sur 123 · Voir [1. :i08-20!i do cet ouvr;xf,'e · texte numérisé non relu

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renom, vident force bouteilles, mélangent le tout d'interminables discussions, visitent la Champmeslé, d'autres Clymënes ou Jeannetons, mettent une certaine coquetterie à tromper les maris et s'amusent avec autant de gaieté et de vigueur qu'à vingt ans.

Un jour, Racine et Boileau — Molière n'était plus — veulent- réconcilier notre grand distrait avec sa femme. Ils lui font sentir tout le ridicule de sa situation et le sermonnent si bien, qu'il part aussitôt, naïvement, simplement, afin de retrouver son épouse et son fils si facilement oubliés. Mais sa « moitié » étant à l'église, il ne daigne l'attendre. Il a dû réfléchir le long du chemin et le voici qui repart « Gros-Jean comme devant ^».

La 'Fontaine ne trouve un cœur qui le comprenne et qui l'affectionne réellement, qu'en la personne d'une femme, M"" de La Sablière. Cette marquise lettrée sait deviner tout le génie de notre fabuliste. Bayle nous la dépeint comme un esprit éclairé, délicat et apprécié de tous. M"" de Sévigné va plus loin'' :

C'est un esprit orné, qui a le goût de la poésie, un cœur ouvert à la vive amitié, une générosité toujours pleine de délicatesse et de sages conseils.

Tel est le cœur de la femme qui prend un soin méticuleux, jaloux, maternel même, du grand enfant qu'est La Fontaine. Chez elle, il est entièrement libre ; elle ne l'inquiète en rien; elle le conseille ou le gronde doucement, craignant toujours de le tirer de sa torpeur. Ici, il se

1. Déjà cité, p. 9o de cet ouvrage. .2. Lettre de M""= de Sévigné à sa fille.

trouve eu relations avec le philosophe Chaulieu et le marquis de la Fare, ami de son hôtesse.

M"^ de La Sablière est la femme qui convient à La Fontaine. Que n'est-elle son épouse? Elle est à ses petits soins, s'occupe volontiers de tous les détails de sa personne, et en fait son enfant gâté. De son vivant, <( le Bonhomme » la paye de son mieux en lui dédiant les meilleurs de ses travaux. Il la vénère presque religieusement, mais il l'oubliera assez coupablement, dès qu'elle sera morte. Pourtant la spirituelle marquise se complaisait à répéter souvent :

Il est trois choses que j'aime le plus au monde : mon chien, mon chat et La Fontaine'.

Je n'ai pas eu l'intention do faire entrer en scène tous les personnages qui, de près ou de loin, ont eu quelque commerce avec Jean de La Fontaine ; ce serait là de la trop grande minutie. Foucquet est le premier protecteur du fabuliste. Il doit probablement cette faveur à son oncle Jannart, substitut du surinlondanl. ('e })remier appui ne dure pas longtemps, caria disgrâce de Foucquet précipite tout. Nous le voyons écrire soit au surintendant, soit à la surintendante, des odes, des épîtres, des madrigaux qui témoignent de sa reconnaissance pour les bienfaits reçus. Il lui est laissé, d'ailleurs, la plus grande initiative dans le choix de tous ses remerciements.

Mentionnons cependant ses relations avec la duchesse de Bouillon, dont l'impérieuse beauté lui fait écrire des

1. Elle ne parle pas de La Farc, (|iii l'avait coiipablenienl délaissée.

contes et le sérieux i)oèmo du Quinquina. LaChanipmeslé aussi lui inspire un amour intense qu'il traduit par des lettres angoissées et doucereuses. Nous le trouvons rival de son parent Racine, auprès de la Champmeslé : il écrit à cette dernière des lettres remplies de fou, qui attestent de son ferme désir d'arriver à ses fins. Malheureusement il n'est pas très heureux dans cette aventure, car Racine semble avoir seul joui de toutes les bonnes grâces de la charmante comédienne. M"" Ulrich est plus complaisante, et les deux lettres qu'il lui adresse témoignent de son commerce intime avec cette peu recommandable personne, en même temps qu'elles le montrent craintif et anxieux. Il n'a qu'une peur : que le mari ne les surprenne'. Chez les Conti, nous le retrouvons joyeux garçon, aimant à vider « force bouteilles » et à se nourrir des plats les plus exquis. Vive le bon vin et l'amour ! semble-t-il nous dire. N'oublions pas que La Fontaine a consacré une bonne part de sa vie à l'amusement et à la distraction. 11 recherche les divertissements, les plaisirs faciles. Amusant en lui-même, grâce à son apparente lourdeur, d'oii s'échappe souvent un trait génial et des propos liilarants, nous savons qu'il est très recherché par la société licencieuse du temps. Tout ce (|ui est matière à plaisir pour cette classe de « bons viveurs », il le proclame lui-même souhaitable et inconq^arable :

0 douce volupté, qui fus jadis mailres«e, Du plus bel esprit de la Tirèce, Viens-fen loger chez moi!

II. RÉSUMÉ DE SA PSYCHOLOGIE. — Nous avons coustaté que les parents paternels de La Fontaine sont calmes, sans

\. Loc. cil., p. 87-88.

ambition, tandis que la lignée maternelle se compose de personnalités qui sont plus actives, plus distinguées et plus intelligentes même.

Quoiqu'il ait été privé de bonne heure des soins de sa mère, l'évolution pliysique du fabuliste s'est accomplie à peu près normalement ; elle s'est faite lentement mais progressivement.

Son corps est rol)Uste et bien proportionné. Son intelligence a évolué sans accroc vers la génialité. Etant enfant, il est « fort modeste et fort sage », nous dit Maucroix. A Tâge adulte, il ne change guère : sa démarche ne cesse d'être lourde , sa physionomie reste toujours calme et ses yeux sont toujours sans expression. Il acquiert, d'ailleurs, rapidement, la réputation d'un doux bonhomme, que l'on dit fort distrait et fort maniaque.

C'est un grand liseur de toutes sortes de choses, quoiqu'il préfère infiniment mieux les nouvelles et les contes « grivois ». Il lit sans ordre et sans méthode; il lit beaucoup et de tout, nous dit-il souvent. Cela ne l'empêche pas d'être un mystique à ses heures, de vivre durant quelque temps chez les prêtres oratoriens, de traduire des œuvres pies pour Port-Royal ou de se torturera l'aide d'uncilice, vers la fin de ses jours.

Mais il n'est pas toujours un mystique ou un religieux, car, le plus souvent, il ne manque pas une occasion de montrer qu'il nourrit en lui des idées de libertin. Il est plus que disciple d'Escobar! Nous le voyons boire, banqueter, (( ribauder ». car le bon vin, la bonne table et la chère et tendre volupté sont bien les trois dieux qu'il s'est choisis, les trois divinités qu'il adore sans arrière-pensée.

Nous savons aussi qu'il ne s'ouvre à la vie sociale et pratique qu'au moment de son mariage. Cet événement

le touche fort pou. On le marie, semble-t-il, plutôt par cupidité que par convenance morale. 11 n'a jamais aimé sa femme; il ne s'est jamais fait effort à lui-même pour concilier son caractère avec celui de son épouse; il n"a mémo jamais cherché à l'intéresser; bref, il s'est toujours très mal conduit envers elle. Le plus grave, dans cette affaire, c'est qu'il' n'a jamais compris ni accompli ses devoirs de père. Il n'y a pas d'h( mme en France qui iiit délaissé plus négligemment, plus systématiquemem presque et, sans le savoir, son en anif!] Charles (io La Fontaine n'a pour ainsi [lire pas connu Wn père/<Jelui-ci, en outre, ne s'est jamai^ souèié fl^uui.

Le fabuliste sefijépa^hecha/gffiejourde plus en plus de sa femme ; il seW5Niie^-ci de-Iic des aventures galantes ; finaleaaent il rsl)a\aonne cj^iplètement ainsi que son enfant. Il se fai\ itW raison d^tout cela; il proclamera même, plus ,^ tard, lea tjienfaits/ae l'amour et du mariage libres. Que repr5(clj/é-t-il à/sa femme? D'être orgueilleuse, pédante, d'aimer à lipe des romans. Il supporte volontiers la mauvaise immeur des femmes d'autrui ; il satisfait, avec joie, je^''^mille caprices des Clymènes, des Philis et des Jeaiwletons qu'il rencontre sur sa route, mais il ne peut rien pardonner à M'"' de La Fontaine. Il n'a jamais compris ou n'a jamais voulu comprendre sa femme. Une antipathie innée semble diviser ces deux époux dès l'origine de leur union.

Il serait fort injuste de croire, malgré toutes les assurances que lui-même nous en a données, qu'il ne songe qu'à manger ou à dormir. Sans doute il travaille peu, mais encore est-il qu'il travaille. Travailler devient souvent chez lui presque synonyme d'amusement. C'est ainsi qu'il lit beaucoup, mais il ne lit que les auteurs qui l'amusent.

que les écrivains qui lui parlent agréablement. C'est pourquoi, à l'Oratoire, nous le voyons se délecter plus volontiers des romane que de la théologie des Rodriguez et des Molina. 11 aime ces contes « salés » qui sont placés, sur la limite do la moralité. Chaque jour il en lit et, quand il est fatigué de les «■ ressasser », il se met à les traduire pour la postérité. Dès son mariage, nous le voyons rechercher ostensiblement des aventures galantes et, s'il ne réussit pas toujours comme il le voudrait, il n'a au moins rien à se reprocher.

Si nous resongeons maintenant aux facultés de son intelligence, si nous entrons à nouveau dans sa vie psychologique, nous nous rendrons bien vite compte de la richesse de sa sensibihté,de la pureté de sa langue, de la précision de ses observations, comme de la grande lucidité de son entendement.

Ses images mentales sont surtout visuelles parce (juil possède assurément, de ce côté, une innéité qui va se renforçant, grâce à son tempérament d'artiste. Son idéation s'enrichit surtout par rintormédiaire de l'appareil visuel. Cette tendance est si caractéristique, chez lui, qu'il tient parfois jieu compte des autres sens et de leur importance éducative. Sa mémoire réfléchie, active ou volontaire, est, chez lui, quelconque, parce qu'il dédaigne l'effort sous toutes ses formes : en outre, il se plaint luimême à plusieurs reprises de la relativité de sa mémoire en général.

Cependant son idéation est féconde en fonds et en forme : ses associations d'idées se font le plus volontiers par ressemblance; il excelle à établir des comparaisons justes et précises. Souvent l'amour lui fait faire des rapprochements un peu tendancieux, qui nous font connaître en

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quelle considération il tient cette passion. Enfin, nous l'avons vu se complaire à prédire l'avenir : il attache une assez grande importance à ses oracles, qu'il utilise d'ailleurs avantageusement auprès des femmes.

Son imagination, sans être de très haute envergure, est parfaite en elle-même, dans le genre où elle s'exerce. La Fontaine a atteint, comme fabuliste, un degré de perfection qui était inconnu jusqu'alors. Dans aucun temps, il n'y a eu d'écrivain qui ait pu faire mieux ni aussi bien que lui.

Sa langue est admirable par sa précision et par sa netteté. Nous avons vu avec quel art il sait, par exemple, rajeunir les archaïsmes; nous nous sommes beaucoup intéressés aussi à la lecture d'un grand nombre d'expressions originales et hardies qu'il a su créer. Sa phrase, en général, se distingue surtout par sa clarté et sa concision. La langue de La Fontaine est éminemment claire ; il a su donner à notre langage un relief et une importance nouvelles.

Un penseur aussi délicat, un écrivain aussi original ne pouvait que posséder une sensibilité des plus affinées. Il vibre facilement au sujet d'une foule de choses, maison particulier à propos delà douce volupté, qui fait tantôt sa joie, tantôt sa douleur. Nous le savons fort sensitif et très affectif. La vie sensitive le trouble même fréquemment dans l'accomplissement de ses fonctions physiologiques et mentales.

Par contre, il n'a que peu ou pas de volonté. Un tempérament si ondoyant, si multiple et si divers ne saurait s'arrêter nulle part, et il a bien raison de dire que son inconstance remet tout en place.

La Fontaine chercheà varier à l'infini tous ses plaisirs : il chante sur tous les tons les douceurs de la volupté,

il change aussi facilement d'avis ou opinion que de maîtresses. C'est un indolent qui ne sait jamais vaincre son aversion ni son dégoût pour l'effort. C'est un écrivain qui ne s'occupe qu'en s'amusant ou du moins pour s'amuser. Il dort tant qu'il plait au sommeil, et il aime bien à se lever sans savoir que faire. 11 vit dans un état d'apathie qui le tient loin des soucis de la vie pratique. Si je ne craignais d'être trop mal interprété, je dirais qu'il présente tous les signes de la neurasthénie : Fatigue et inertie.

Il ne possède que peu ou pas le sens de la vie pratique : il ne semble pas être apte à vivre dans une société fortement organisée, qui compte sur l'action et le travail de chacun de ses membres pour exister et se maintenir.

Le philosophe nous a moins intéressés par la profondeur de son fonds, que par la diversité des questions qu'il s'est posées et qu'il a essavé de résoudre, le pins souvent, selon sa tendance purement rationaliste. Nous le voyons tour à tour libertin, catholique orthodoxe, ou simplement spiritualiste. II est libertin (nous dirions aujourd'hui presque positiviste), quand il rejette comme indémontrables les problèmes des éléments derniers des choses, quand il préfère, avant tout, l'explication naturelle et scientifique à l'explication finaliste.

C'est un catholique quand il parle de la triple origine de l'homme, quand il exalte la bonté divine, quand il s'appesantit sur la misère humaine, quand il fait reposer uniquement la source du mal sur l'humanité, quand il parle du jugement dernier. C'est un spiritualiste, quand il nous parle de Dieu, sans plus ni moins, quand il se moque du prêtre et de la religion, quand il néglige la genèse, en tant qu'œuvre de révélation.

C'est un rationaliste lorsqu'il explique que l'homme

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s'est '< meublé >' progressivement lui-même et lorsqu'il prétend que le langage n'est né que de l'intelligence? luunaine et qu'il ne s'est développé que grâce à elle. ^

Sa morale est toute naturelle, puisqu'elle est basée sur Tamour de soi, qui n'est autre chose, au fond, que l'instinct de la conservation. Tout est à tout le monde, mais rien n'est à personne, nous dit-il dans les heures oîi il semble pressentir nos modernes socialistes. Sa morale, en réalité, est faite de réciprocité ; elle peut se résumer dans la maxime suivante : ne fais pas à ton prochain ce que tu ne voudrais pas qu'il te fit.

Sa psychologie est remarquable par sa finesse et par sa profondeur. Il a étudié avec succès la presque totalité des phénomènes de l'intelligence. Il réfute même Descartes en termes aigres-doux, lors de la querelle sur les animaux automates. Tout à l'heure, dans sa philosophie, il nous signalait les faux savants et la fausse science. Maintenant, à propos de la fièvre et du quinquina, il nous met en garde contre les faux médecins qui entravent le progrès ou qui condamnent sans raison tout ce qui peut favoriser l'évolution de l'humanité.

Le grand mérite de La Fontaine a été de poser les bases de la théorie, qu'a soutenue de nos jours Taine, sur la perception fausse. Il sait aussi que l'homme est relatif dans sa perception, dans ses moyens d'action et de pénétration contre le monde extérieur : l'homme, dit-il, s'est prescrit une étude infinie.

Il a fort bien étudié les sentiments affectifs et il a assez bien décrit les sentiments anormaux et pernicieux pour l'esprit, comme la jalousie, la mélancolie, le scrupule. Ici, encore, tantôt nous le voyons partisan d'un fatalisme intransigeant, tantôt nous l'entendons proclamer un sage

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déterminisme, tantôt enfin exalter le pouvoir de la liberté.

La Fontaine connaît à fond tous les dessous de la comédie humaine ; il sait de quelles malices, comme de quelles bonnes actions peuvent être capables les hommes. Il s'est, par surcroit, étudié lui-même, durant toute sa vie, avec une conscience digne de tout éloge. A rencontre de beaucoup d'autobiographes, comme Chateaubriand', pour ne citer que cehii-là, il s'excuse loyalement de ses défauts, il se loue rarement de ses bonnes actions, il s'accuse et se condamne même le plus souvent.

Telle nous apparaît, dans ses grandes lignes, la bonne phvsionomie du fabuliste. Il nous reste maintenant à préciser un peu mieux certains détails et k faire entrer en ligne de compte, comme moyen de contrôle, les jugements de ses contemporains et les travaux de quelques critiques littéraires.

III. TiK PRIVÉE. — Reconnaissons, dès l'abord, que ses contemporains s'accordent, en général, à le dépeindre de la même façon. Cela ne veut pas dire, bien entendu, que toutes ces appréciations sont absolument les mêmes ou qu'elles ne se complètent pas heureusement l'une l'autre!

Celui-ci le voit lourd et stupide '-' ; celui-là ne lui accorde aucun des agréments que réclame la société ■'. L'on rit volontiers, en le voyant, car son air embarrassé de père « candide » est loin d'attirer le respect ou de provoquer, à son endroit, une secrète déférence. Si l'on se inoque ainsi de lui et « à sa barbe ». c'est parce qu'il ne

1. Chateaubriand, Mémoires (/'(iiilie-lu)nhe (édition Erim. lUré, (> vol. in-18, Paris, Garnier frères).

2. La Bhl'yèrk, les Caractères: « Un homme me parait lourd, stupide, etc. »

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