Louis Racine, Mémoires de Jean Racine
montre pas souvent qu'il s'aperçoit du rolo qu'on lui fait jouer. Et nous gageons volontiers, sans craindre de nous tromper, que son succès dans les salons vient en bonne partie de là. Après tout, il est si fréquemment préoccupé, il est si fortement absorbé, qu'il est permis de supposer qu'il ne remarque pas toujours les rires qu'il provoque. Je me perjnets aussi d'imaginer que le burlesque de sa tenue, que ses distractions permanentes, que ses répliques inattendues ont contribué à le rendre populaire dans les salons dorés et les alcôves bleues. Il sort de « pelote », en quelque sorte, dans les réunions mondaines; il est une mine inépuisable k conversation. Aujourd'hui, ce serait le personnage « pas banal » que tout le monde rechercherait, que tout le monde voudrait voir parce qu'on le dirait extravagant et original.
.Je ne voudrais cependant pas laisser pénétrer dans l'esprit du lecteur que cette bonhomie native va jusqu'à la bêtise. Quand il se sent stimulé, quand il est atteint dans son amour-propre, lorsque Ton cause de quelque sujet intéressant, lorsqu'il se trouve à côté d'une jolie femme ou lorsqu'il commence à ressentir les heureux effets d'un bon repas, il n'est pas rare de le voir se ranimer et se transformer en un clin d'œil : ses jeux à demi éteints brillent maintenant, sa tète s'incline agréablement à droite et à gauche, sa physionomie devient expressive, il est dispos pour causer aussi longtemps et plus longtemps même qu'on le voudra « de la bagatelle et de la science», qui sont l'ornement et la joie de la conversation. Il est touchant et curieux dans ces rares moments d'expansion et ses contemporains en ont conservé un souvenir des plus agréables.
194 JEAN nE LA FONTAINE
Le poète Vergicr écrit un jour à M"'" d'Hci-vart, une des l)ienfaitrices de La Fontaine :
Je voudrais Mon le voir aussi, Dans ces charmants détours que votre parc enserre,
Parler de paix, parler de guerre, Parler de vers, de vin et d'amoureux soucis, Former d'un vain projet lo plan imaginaire, Changer en cent farons l'ordre de l'univers, Sans douter proposer mille doutes divers'.
Mais souvent aussi, la conversation, surtout s'il n'est pas bien disposé, ne saurait durer longtemps sans qu'il s'y ennuie, et notre rêveur, qui a l'imagination fertile, fabrique bien vite d'autres plaisirs et d'antres distractions. Tl ne tai\le pas à s'éloigner du groupe oîi il causait, il y a quel([ues instants, non pour songer à quelque affaire,
Mais pour varier son ennui-.
Ses oublis célèbres viennent de là. 11 aime ;i causer de tout, parce qu'il y trouve moins d'ennui ; mais, si la conversation se prolonge, il piétine et se lasse et ne tarde pas à s'éloigner du commerce des hommes pour rentrer en luimême, afin d'y goûter des plaisirs nouveaux, afin d'y })uiser des douceurs « secrètes ».
Ne soA^ons donc plus surpris de ses fameuses distractions, qu'il qualifie parfois lui-même, de grandes et de solennelles. Assez souvent, il se détache, à tort on à raison, par la pensée, de la société où il vit et du monde qui l'entoure. L'abbé Boiloau, le frère du poète, est obligé
1. Lettre (le l'abbé Vergier à M"" d'Hervart. t. 1, p. clvii, ci.viii \UEnvres diverses de M. Vergiev, Amsterdam, 1731 (2 vol. in-8°), supplément du touie H, p. 44 et 4"'].
'2. Ibid.
SA MENTALITE 195
de lui dire, un certain jour, qu'il a dû mettre ses bas à l'envers. Pourquoi? c'est bien simple. La conversation roule sur saint Augustin et, brusquement, au beau milieu de l'entretien, il pose négligemment à l'abbé philosophe cette question hétéroclite : « lequel a le plus d'esprit de saint Augustin ou de Rabelais? ».
XI est c'ertain que la valeur morale du fabuliste réside tout entière dans sa franche spontanéité. Nous ne sommes pas du tout surpris que l'abbé Ponget, alors qu'il est malade, le trouve simple, naïf et franc. D'Olivet, Maucroix, Racine, Fénelon, des Réaux sont unanimes à reconnaître qu'il agit avec la plus grande pureté d'intention. Il avoue sans fausse honte ses travers et son inconduite, il étale sans faire aucune restriction et aux yeux de tout le monde, le contenu dosa conscience.
Maucroix, son bon ami, ne ment pas lorsqu'il nous le dépeint connue étant (f l'àme la plus simple et la plus candide qu'il ait jamais connue' ». S'il lui arrive souvent de se contredire, dans ses pensées ou dans ses actions, c'est en toute sincérité qu'il le fait, j'entends qu'il ignore même qu'il s'est contredit. A tout moment il dit ce qu'il pense, mais trop souvent il oublie aujourd'hui ce qu'il a dit hier. Il ne cherclie jamais sérieusement à se corriger de son naturel inconstant. Maintes fois il en parle sur le ton d'un parfait pénitent ; mais tantôt il est trop tard pour ndeux faire; tantôt il reconnaît qu'il n'y peut rien ; tantôt aussi il propose de s'amender, sachant, qu'au fond, il se gardera bien do le faire. Malgré la vaste érudition qu'il possède, malgré les brillantes qualités d'imagination et d'observation qu'il déploie, il aurait pu nous fournir