CHAPITRE VI
La Fontaine n'a été ni le courtisan de la fortune, ni celui des grandeurs; il n'a courtisé que les bétes ; il leur a prêté son esprit, et elles forment autour de lui une cour familière où ne règne pas la flatterie qui habite la cour des rois. On y dit la vérité, et les animaux y font aux hommes des leçons de morale.
Le renard a étudié le monde; il en a fro quenté les personnages et vite aperçu les défauts. Ces titres pompeux, ces dignités, ces élégances, ces belles manières recouvrent bien souvent la nullité de l'esprit et le vide du cœur.
Comment n'être pas séduit parles apparences, trompé par l'éclat extérieur? Nous sommes
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dupes de ces fausses grandeurs, de ces brillants mensonges.
Les grands pour la plupart sont masques de théâtre; Leur apparence impose au vulgaire idolâtre. L'âne n'en sait juger que par ce qu'il en voit; Le renard, au contraire, à fond les examine, Les tourne de tout sens; et quand il s'aperçoit
Que leur fait n'est que bonne mine, Il leur applique un mot qu'un buste de héros
Lui fit dire fort à propos.
C'était un buste creux et plus grand que nature. Le renard, en louant l'effort de la sculpture : « Belle tête, dit-il; mais de cervelle point. « Combien de grands seigneurs sont bustes sur ce point (1) î
Le trait est malicieux ; il a visé à la tête eï frappé juste. Le fabuliste a rencontré beaucoup de ces belles lêles sans cervelle, coiffées de la perruque Louis XIV. Il en pourrait parler par expérience ; mais il met Pépigramme dans la bouche du renard, et le renard est un habile personnage qui ne se brouille pas avec les puissances. L'àne, c'est la foule admirant sans com-
(1) Le Renard et le Buste, liv. IV, 14.
prendre. Tout ce qui reluit à ses yeux lui paraît or. Un bel habit, un bel équipage, une belle demeure, une nombreuse livrée, de grands noms, voilà pour le vulgaire des supériorités, des hommes au-dessus des autres, des individus d'une espèce à part auxquels doivent s'adresser les respects, les hommages. Leur force est dans cette opinion, et leur prestige fait leur puissance.
La Bruyère a vu les grands avec les yeux du renard de la fable. Lorsqu'on se récrie contre la sévérité de ses jugements, il faut se souvenir qu'il a songé surtout au monde de la cour. Chargé de l'éducation du petit-fils du grand Condé, son horizon ne s'étendait guère au delà de Chantilly et de Versailles. L'infériorité de sa situation devait le disposer à peu d'indulgence envers ceux que le rang, à défaut de mérile, élevait au-dessus de lui. Il craignait la raillerie, et on ne la lui épargnait guère. Il avait, en outre, à souffrir du caractère d'un maître capricieux, bizarre, emporté, de ce M. le duc que
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Saint-Simon représente comme le fléau de sa famille et de son intérieur (1). On peut expliquer par là les lignes suivantes, empreintes d'exagération et de mauvaise humeur :
u Un homme du peuple ne saurait faire aucun mal; un grand ne veut faire aucun hien, et est capable de grands maux : l'un ne se forme et ne s'exerce que dans les choses qui sont utiles ; l'autre y joint les pernicieuses. Là se montrent ingénument la franchise et la grossièreté; ici se cache une sève maligne et corrompue sous Técorce 'de la politesse : le peuple n'a guère d'esprit, elles grands n'ont point d'àme : celui-là a un bon fonds et n'a point de dehors ; ceux-ci n'ont que des dehors et qu'une simple superficie. Faut-il opter? Je ne balance pas, je veux être peuple (2). jj
Si La Bruyère avait écrit après la Révolution, s'il avait vécu de nos jours, il n'irait pas, sans
(1) Voir rétude très complète de il. EtienDC Allaire, La Brut/ère dans la maison de Condé, 2 ici.
(2) Des Grands.
doute, jusqu'à affirmer qu'un homme du peuple ne saurait faire aucun mal; mais il voyait les défauts d'une classe alors puissante et enviée, comme nous voyons aujourd'hui ceux de la démocratie. Toute souveraineté dégénère en despotisme. La souveraineté populaire n'a pas plus échappé à cette loi que la souveraineté royale. En devenant le souverain, le peuple a pris les défauts des rois; il a eu ses flatteurs; il est devenu le sujet de ceux qui le mettent au rang des monarques et le servent moins qu'ils ne se servent de lui. Son ignorance, sa faiblesse, sa crédulité l'ont livré à ses courtisans. Ceux-ci ne sollicitent plus les faveurs du prince; ils captent les suffrages des électeurs.
Si La Bruyère est dur pour les grands, sa comparaison est juste, lorsqu'elle oppose les formes d'une politesse trompeuse à la franchise un peu rude du peuple chez lequel l'éducation, les exigences et les conventions mondaines n'ont pas détruit l'amour du vrai et l'habitude
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de la siûcéiité. Il reste toutefois dans le portrait de La Bruyère plus d'un trait accusant la sévérité du peintre, plus encore que les défauts de ses modèles. On se rappelle le mot ironique de Montaigne sur la grandeur : « Puisque nous ne la pouvons atteindre, vengeons-nous à en mesdire (1). «
La Fontaine n'a pas ménagé les grands ; il a spirituellement raillé leur insuffisance et leurs travers ; il ne les aime pas plus que La Bruyère ; mais il n'a point eu à en souffrir comme lui. Il a vécu dans leur commerce, sans subir leurs caprices, les recherchant moins qu'il n'était recherché par eux. Les seigneurs chamarrés de titres et de broderies, les cordons bleus, les familiers de Versailles ne l'ont pas ébloui. Il n'a pas été le jouet de la mise en scène, de la pompe des décors servant à masquer l'absence de mérite personnel.
Ces favoris du sort n'excitent ni sa haine, ni
(1) Essais, liv. III, chap. vu.
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son envie. Il se contente de leur lancer une flèche en passant. Il nous dit, à propos du singe s'en allant chercher fortune à la foire, et dont les drôleries et la malice l'emportent sur le léopard qui étale complaisamment sa fourrure bigarrée :
Ce n'est pas sur Tbabit Que la diversité me plaît; c'est dans l'esprit : L'une fournit toujours des choses agréables ; L'autre en moins d'un moment lasse les regardants. Oh! que de grands seigneurs, au léopard semblables, N'ont que l'habit pour tous talents (1)!
La fable du Jardinier et son Seigneur (2) est une leçon adressée à ceux qui attirent les grands chez eux et payent cher leur amitié, leurs services. Pour avoir réclamé l'assistance d'un riche seigneur, le propriétaire du petit enclos visité par un lièvre voit son domaine dévasté.
Les chevaux, la meute, les valets lui causent
(1) Le Singe et le Léopard, liv. IX, 3.
(2) Liv. IV, 4.
plus de dégâts et de dépense que l'ennemi dont on est venu le délivrer.
La même morale ressort du voyage proposé par le pot de fer au pot de terre qui a eu l'imprudence de l'accepter, et ne tarde pas à se briser :
Ne nous associons qu'avecque nos égaux, Ou bien il nous faudra craindre Le deslin d'un de ces pots (1).
L'exemple est frappant; mais la vanité est toujours là qui empêche bien des gens d'en faire leur profit.
De l'inégalité des conditions, La Fontaine a fait le sujet d'un apologue oii il nous montre que la plus humble est la plus utile (2). Un marchand, un gentilhomme et un fils de roi sont partis à la découverte d'un nouveau monde. Un naufrage les a jetés dans un pays où il leur faut demander à leur industrie, à leurs talents, le
(1) Le Pot de terre et le Pot de fer, liv. V, 2.
(2) Le Marchand, le Gentilhomme, le Pâtre et le Fils de roi, liv. X, 16.
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moyen de ne pas mourir de faim. Le prince commence par déplorer leur malheur, et c'est le pâtre qui ranime tous les courages, en observant fort sensément qu'il ne s'agit pas de gémir, mais de se tirer d'affaire.
La plainte, ajouta-t-il, guérit-elle son homme? Travaillons : c'est de quoi nous mener jusqu'à Rome. Un pâtre ainsi parler! Ainsi parler? Croit-on Que le ciel n'ait donné qu'aux têtes couronnées
De l'esprit et de la raison, Et que de tout berger comme de tout mouton
Les connaissances soient bornées?
Les situations mettent ici en évidence les caractères. L'homme accoutumé de bonne heure à lutter contre la vie ne se laisse pas arrêter par les obstacles, par les fatigues et les travaux. Son corps est endurci comme son âme. Tel n'est pas celui qui n'a eu que la peine de naître. 11 s'irrite volontiers contre les revers ou se laisse abattre par eux.
Les naufragés ayant approuvé le conseil du berger, chacun d'eux examine la profession à laquelle il se livrera. Le marchand enseignera
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le calcul, le prince la politique, le gentilhomme le blason.
Le pâtre dit : Amis, vous parlez bien; mais quoi! Le mois a trente jours; jusqu'à cette échéance
Jeûnerons-nous par votre foi?
Vous me donnez une espérance Belle, mais éloignée; et cependant j'ai faim. Qui pourvoira de nous au dîner de demain?
Ou plutôt sur quelle assurance Fondez-vous, dites-moi, le souper d'aujourd'hui?
Avant tout autre, c'est celui
Dont il s'agit. Votre science Est courte là-dessus : ma main y suppléera.
A ces mots, le pâtre s'en va Dans un bois : il y fit des fagots, dont la vente Pendant cette journée et pendant la suivante Empêcha qu'un long jeûne à la fin ne fît tant Qu'ils allassent là-bas exercer leur talent.
Le dernier mol est dit par le travail ; c'est lui qui apporte la solution du problème éternellement posé ici-bas. L'orgueil de la science, Téclat du rang, les vanités de la naissance sont réduits à s'avouer vaincus par la main rude, par l'être obscur dont le labeur fournit l'aliment nécessaire à la vie. Toutes les grandeurs pèsent
moins que le grain de blé, et les puissants auraient bientôt disparu de la terre sans les humbles qui ]a cultivent. La fable ne fait que rappeler, sous une forme ingénieuse, une grande vérité. Elle a donné avec raison la première place à l'homme des champs, à celui qui nourrit tous les autres, et qui, trouvant en lui les ressources dont étaient dépourvus le marchand, le gentilhomme et le fiJs de roi, leur apprenait, par son exemple, à triompher de la mauvaise fortune.