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CHAPITRE V

De tout temps, l'or a été l'objet des convoitises des hommes et des imprécations des poètes.

« A quoi ne pousses-tu pas le cœur des mortels, soif détestable de l'or! » s'écrie Virgile avec indignation (l).

a Est-il rien parmi nous de plus sacré que la majesté de ton culte, funeste argent? " dit le satirique Juvénal (2).

Le doux Properce n'est pas moins scandalisé de la vénalité de ses contemporains :

« Aujourd'hui, l'on vend jusqu'aux dieux, et l'or achète Jupiter lui-même (3). ''■>

(1) Enéide, lii. III.

(2) Satire I.

(3) Chant i, liv. IV.

« L'argent, écrit Horace, c'est ce qu'il faut rechercher avant tout. La vertu après les écus... Voilà la leçon que répètent les jeunes et les vieux (1). 5)

Bien des siècles après lui, un autre poète, Boileau, dénonce le pouvoir de l'argent à une époque féconde cependant en toutes sortes de gloires :

L'argent, l'argent, dit-on; sans lui tout est stérile : La vertu sans l'argent n'est qu'un meuble inutile. L'argent en honnête homme érige un scélérat. Largent seul au palais peut faire un magistrat (2).

Nous entendons exprimer de nos jours les mêmes idées, presque dans les mêmes termes. On continue de maudire le veau d'or et de l'adorer, de tonner contre la richesse et de la désirer, d'où il faut conclure que l'humanité ne change pas et qu'elle est incorrigible. Depuis près de deux mille ans, on lui adresse les mêmes reproches en vers et en prose, et,

(1) Épître I, liv. I.

(2) Épître V.

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n'en déplaise à ceux qui louent le temps passé pour mieux dénigrer le présent, elle n'est que ce qu'elle a toujours été, ce qu'elle sera toujours : ni meilleure, ni pire.

Les poètes ont raison de chercher à nous iusph^er le mépris des richesses; elles n'ont que trop de courtisans et d'envieux. Ils ont dû être sincères en nous prêchant l'abolition d'un culte qui n'a rien de noble, de consolant et d'élevé. S'ils avaient été riches, ils auraient connu les servitudes de la fortune ; moins libres, ils auraient été moins poètes. Pourtant, leur muse n'a souvent échappé aux dures nécessités de l'existence que grâce à d'illustres protecteurs, à des riches, amis des lettres, dont les largesses et l'hospitalité venaient au secours de leur insouciance et leur épargnaient les tracas de la vie matérielle, en laissant un libre essor à leur imagination, à leur esprit.

N'accusons pas leur ingratitude ; ils ont chanté leurs bienfaiteurs. Virgile a rappelé, dans des vers enthousiastes, ce qu'il devait à Auguste :

a C'est un dieu qui nous a fait ce sort tranquille, il sera toujours un dieu pour moi (1). «

Les œuvres d'Horace sont remplies du nom de Mécène. La Fontaine, lui aussi, a connu le prix des bienfaits et les douceurs de la reconnaissance. Il a été fidèle à Fouquet dans la disgrâce, et avant que Mme de la Sablière lui eût donné la sécurité d'un foyer, il avait passé de longs jours dans l'hospitalière demeure de la duchesse de Bouillon, nièce de Alazarin.

Trop épris de son art pour se résigner aux calculs d'argent et aux soucis du ménage, il trouvait dans ces amitiés généreuses une protection contre lui-même.

Son épitaphe, composée par lui, nous dit son dédain de la fortune :

Jean s'ea alla comme il était venu, Mangea le fonds avec le revenu, Tint les trésors chose peu nécessaire.

On conçoit qu'avec une nature comme la

(1) Églogue I.

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sienne et une aversion aussi prononcée pour les chaînes dorées de la richesse, il ait réprouvé Pavarice, qu'il apostrophe en ces termes :

Fureur d'accumuler, monstre de qui les yeux Regardent comme un point tous les bienfaits des dieux, Te combattrai-je en vain sans cesse en cet ouvrage? Quel temps demandes-tu pour suivre mes leçons? L'bomme, sourd à ma voix comme à celle du sage, Xe dira-t-il jamais : C'est assez, jouissons (1)?

11 nous dépeint le désespoir d'un avare dont on a volé le trésor, qu'un homme sensé lui conseille de remplacer par une pierre. Des mécomptes causés par celte passion si forte et si étrange, il tire celte moralité :

L'avare rarement finit ses jours sans pleurs.

Il a le moins de part au trésor qu'il enserre, Thésaurisant pour les voleurs, Pour ses parents ou pour la terre [2).

Ce n'est pas seulement à l'avarice que s'attaque La Fontaine; c'est à la richesse. Il nous

(1) Le Loup et le Chasseur, l\v. VIII, 27.

(2) Le Trésor et les Deux Hommes, liv. IX, 16.

montre, dans une autre de ses fables, quelles peines sont attachées à sa possession. Un follet invite les habitants du Mogol à former trois souhaits qu'il est en son pouvoir d'accomplir. Us commencent par demander l'abondance. Elle remplit leurs coffres d'argent, leurs greniers de blé, leurs caves de vin. Jamais on n'avait vu pareille prospérité. Mais avec elle aussitôt les tracas arrivèrent. La conservation de tant de biens imposait des soins pénibles et continuels aux habitants de ce pays fortuné. Les voleurs ne tardent pas a conspirer contre eux; des grands seigneurs leur empruntent, et le souverain les accable d'impôts; ces malheureux riches implorent bien vite la médiocrité.

Il restait un troisième souhait à exaucer. Ils demandent la sagesse. Rien ne manquera désormais à leur bonheur (1).

Le financier ne connaît pas cette félicité. Il dort mal sous ses lambris dorés, et il arabi-

(1) Les Souhaits, liv. VII, 6.

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tioDne ]a belle humeur du savetier dont la chanson le réveille, lorsque, après une nuit sans sommeil, il commence à sentir ses paupières appesanties, aux premières lueurs du jour. Il fait venir l'artisan dans son hôtel somptueux. Entre la richesse triste et la pauvreté joyeuse s'engage le dialogue suivant :

Or çà, sire Grégoire, Que gagnez-vous par an? — Par an, ma foi, monsieur,

Dit avec un ton de rieur Le gaillard savetier, ce n'est point ma manière De compter de la sorte, et je n'entasse guère Un jour sur l'autre : il suffit qu'à la fin J'attrape le bout de l'année; Chaque jour amène son pain (1).

Le savetier était heureux; il avait le pain quotidien. C'en est fait de son bonheur depuis le jour où le financier lui a remis cent écus, une fortune à ses yeux. Il craint pour son trésor; il perd le sommeil, et sa chanson ne réveille plus personne.

(1) Le Savetier et le Financier, liv. VIII, 2

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Vous avez eu raison, sire Grégoire, d'aller reporter l'argent au Crésus qui vous l'a donné. Son sort ne vaut pas le vôtre. Redevenu pauvre, vous pourrez dormir et chanter, ce que ne peuvent faire la plupart de ces riches qu'on envie, parce qu'on ne les voit qu'à travers le mirage trompeur de leur opulence.

« Un homme fort riche, dit La Bruyère, peut manger des entremets, faire peindre ses lambris et ses alcôves, jouir d'un palais à la campagne et d'un autre à la ville, avoir un grand équipage, mettre un duc dans sa famille et faire de son fils un grand seigneur : cela est juste et de son ressort. Mais il appartient peut-être à d'autres de vivre contents (1). ^

On vante le pouvoir de l'argent. Il ne peut procurer ni la santé, ni la jeunesse, ni l'esprit, ni la beauté, c'est-à-dire les choses les plus désirables et les plus désirées.

On parle de son empire; il faudrait surtout

(l) Les Caractères. Des biens de foi-tune.

constater son impuissance. Il ne saurait nous rendre les êtres que nous avons perdus. Il ne console pas ceux qui pleurent. Mais il peut essuyer les larmes du pauvre, en venant à son secours. Stérile par lui-même, il est fécond par la bienfaisance, anobli par la cbarilé.

Le plus bel apanage de la fortune consiste à donner ; c'est la plus pure et la meilleure de ses jouissances.

Ce qui augmente les souffrances de la misère, c'est qu'elle croit au bonheur des riches. Elle ne sait pas tout ce qui se cache d'épreuves, de douleurs et parfois de hontes silencieuses dans ces exislences si brillantes en apparence, si vides et si désolées pour quiconque en a surpris les secrets et vu les réalités.

Il y a dans l'inégalité des conditions une justice de la Providence qui rétablit l'équilibre, au proflt de ceux qu'elle semble le moins favoriser. La vie obscure et laborieuse possède des avantages qui compensent ses difficultés et ses peines. Nous pouvons en croire la chanson du

savetier de la Fable. C'est la chanson de la pauvreté confiante dans le travail. Elle est joyeuse, parce qu'elle espère, sans avoir rien à attendre que le salaire de la journée. Elle égayé le champ qu'il faut ensemencer, la chambrette de l'ouvrière dont l'aiguille s'arrête tardivement dans la nuit pour satisfaire aux exigences de celles que le monde convie à ses fêtes, où elles paraissent souvent le sourire sur les lèvres, l'ennui sur le front et le chagrin dans le cœur.

L'ennui! c'est l'hôte de bien des riches. Il s'assied à la table somptueusement servie où prennent place des convives sans appétit. Il monte à cheval, entre au club, le cigare à la bouche, règne dans les conversations qui accusent la futilité des goûts et la pauvreté de l'esprit.

Un des malheurs de l'opulence est d'attirer la servilité. Les riches ont des flatteurs et des complaisants ; ils ont rarement des amis. On les exploite de leur vivant; on escompte leur mort. Le luxe qui les environne les isole au milieu de la foule. Ils ne connaissent pas les

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plaisirs simples dans lesquels il y a plus de vraies jouissances que dans ceux qui se payent au poids de For, et où l'on ne goûte d'autres satisfactions que celles de la vanité.

Interrogez ceux qu'on appelle les privilégiés de la fortune. Ils se plaignent tous. Tous excellent à se créer des malheurs imaginaires, quand ils n'en ont pas de réels. Malades d'esprit ou de corps, ils ont les infirmités de l'àme qui les livrent aux autres. On les croit maîtres ; ils sont esclaves. On murmure contre leurs exigences, leur tyrannie ; bien souvent , ils sont leurs propres victimes. Par leurs misères morales, ils sont parfois plus à plaindre que les déshérités de la terre. Ils ont besoin, eux aussi, d'être secourus. Faisons l'aumône aux pauvres riches !

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