CHAPITRE PREMIER
DE l'attrait des FABLES DE LA FONTAINE
La Fontaine, qui charme l'âge mûr et distrait la vieillesse, se mêle à nos souvenirs d'enfance. Nous avons appris à l'aimer sur les genoux de nos mères. Nous avons récité ses fables, d'abord sans les comprendre, sans en sentir la profondeur et le génie. Nous faisions surtout connaissance, alors, avec les bêtes ; nous nous intéressions aux récits de leurs aventures; nous étions émerveillés de leur esprit et nous recevions d'elles des leçons de morale que nous aurions acceptées moins facilement
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de nos maîtres. \ous ne pouvions nous empêcher de rire de la vanité du corbeau laissant tomber son fromage, et nous nous attendrissions sur le sort de l'agneau dont l'innocence n'a pas fléchi la cruauté du loup.
Que de fois n'avons-nous pas feuilleté les volumes où ces scènes sont représentées au moyen d'illustrations qui enrichissent le texte et contribuent à le graver dans la mémoire !
Les fables, compagnes de nos jeunes années, nous ont suivis sur le chemin de la vie; elles n'en ont pas ôté les épines, mais elles l'ont semé de fleurs que nous aimons à cueillir et dont nous respirons le parfum. Elles égayent les jours sombres, et voilent de sourires et de badinages les maux et les chagrins de l'humanité.
A mesure que nous voyons s'allonger sur nos têtes la grande ombre du soir, que les rides sillonnent nos fronts, que la neige des hivers blanchit nos cheveux, nous aimons un peu plus ces amies d'enfance. Elles n'ont pas vieilli comme nous et se prêtent à notre humeur,
à nos caprices. Elles Irouvent moyen de nous instruire encore en nous réjouissant. Elles nous donnent de nouveaux plaisirs, et nous y découvrons sans cesse des beautés que nous n'avions pas aperçues. Plus nous avons vécu, plus nous reconnaissons qu'elles joignent à l'expérience et à la vérité la grâce qui attire, la gaieté qui répand dans l'àme attristée ou déçue la chaleur de son soleil bienfaisant et l'illumine de ses rayons.
Les moralistes ont souvent raison. Nous ne pouvons guère les contredire quand ils nous parlent de nos erreurs et de nos misères ; mais nous leur en savons mauvais gré, car ils semblent moins nous avertir que nous gronder. Ils nous présentent une image où nous sommes fâchés de nous reconnaître. Aussi la lecture de La Bruyère et de La Rochefoucauld n'est pas celle que nous recherchons de préférence aux heures mélancohques. Nous louons la finesse et la pénétration de ces observateurs chagrins, de ces mécontents de la nature humaine; mais
par eux nous ne nous sentons ni consolés, ni encouragés; la ressemblance du portrait nous afflige; elle ne nous laisse pas l'illusion chère aux mortels avides de chimères.
La vérité fait bien de couvrir sa nudité des ornements de la fable. Pour réussir et trouver du crédit, il lui faut des atours, et Papologue est pour elle cette parure qui dispose en sa faveur nos préjugés, en lui donnant l'art le plus utile, le plus précieux, celui de plaire.
La fable est presque aussi ancienne que le monde; elle correspond aux instincts de Thumanité, au goût de toutes les époques et de tous les peuples, cherchant dans la fiction un délassement, une diversion aux misères et aux réalités. Pour lui trouver des ancêtres, il faut remonter à Esope et à Phèdre, les premiers maîtres du genre.
Le moyen âge vit éclore de nombreuses fables oii figurent des animaux, des fabliaux dans lesquels la satire se donna un libre cours, et qui ne ménageaient personne, pas même les
gens d'Eglise. Le renard, servant de type et rassemblant en lui toutes les perfidies humaines, est le sujet d'un poème allégorique, le Roman du renard^ qu'on a pu appeler spirituellement « une fable de La Fontaine en quatre volumes (1) " .
Les fables, parjetui^brièveté, ne risquent jamaJsjeJatiguejJ/attecL^ et coinnîe elles traitentde choses familières, elles soiitcompij^es des esprits simples et pénètrent facilement^3jlaut.
Selon une remarque très judicieuse de Saint-AIarc-Girardin, ce la fable fait partie des genres qui composent la littérature populaire... Toutes les fois qu'un genre de littérature a besoin du merveilleux, il faut que l'imagination vienne à son aide. Il n'y a que le peuple qui s'entende au merveilleux, et comme la fable fait usage du merveilleux, elle l'emprunte au peuple qui seul sait le créer.
te La fable, de ce côté, tient de plus près qu'on
(l) Saixt-Marc-Girardi.v, La Fontaine et les fabulistes, édit. 1887, t. I, p. 150.
ne le croit à l'épopée... Le peuple ne fait pas d'épopées; mais on n'en fait pas sans lui... Sans faire un aussi grand usage du merveilleux que l'épopée, la fable cependant en comporte une dose qui dépasse l'imagination d'un poète ou d'un auteur particulier; un poète n'aurait jamais pu créer à lui seul le merveilleux de la fable, tout modeste qu'il est. Il n'aurait jamais pu surtout y faire croire; il n'est accepté si aisément de tout le monde que parce qu'il vient de tout le monde (1). î)
Sans celte collaboration du public, en effet, le fabuliste serait condamné d'avance. Ses sujets reposent sur une fiction; ils sont contraires à la vraisemblance, puisque les bêtes ne parlent pas et n'ont jamais parlé. Mais l'auteur peut tout oser, car il a ses lecteurs pour complices.
La Fontaine n'a pas créé le genre, il était populaire aidant lui ; mais il se l'est approprié, au point de l'absorber, pour ainsi dire, d'en
(1) La Fontaine et les fabulistes, t. II, p. 252, 255.
être le représentant par excellence et le type le plus achevé (1). Dans ce genre, il a eu des devanciers et des successeurs, il n'a point eu d'égal. Il a emprunté la plupart de ses sujets-, mais il les a faits siens, et, en imitant, il est devenu inimitable. Il estjjiajmeiiLiîjréiiteur^ar la langue, par le style et l'expression. Il n'a pu faire école, tant sa manière est personnelle, tant elle est à lui. Florian, malgré des mérites réels, reste bien au-dessous de lui. L'esprit philosophique et raisonneur du dix-huitième siècle, si peu propice au merveilleux et aux œuvres d'imagination, la fadeur et les grâces maniérées de l'époque se reflètent dans ses fables, qui n'ont ni le naturel, ni la gaieté piquante de celles de La Fontaine. Ses bêtes semblent à peu près toutes faites d'après le même modèle, au lieu d'avoir leur caractère propre ; elles apparaissent avec l'intention trop évidente de moraliser; on devine en elles des
(1) K La fable n'est chez La Fontaine que la forme préférée d'un génie bien plus vaste que ce genre de poésie, t (Vinet.)
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écolières de Aime de Genlis. La Fontaine, au contraire, entre si bien dans la nature des animaux qu'il les fait parler avec les sentiments et les idées que nous leur supposons, et n'a jamais l'air de les introduire sur la scène dans le but de nous donner des leçons. C'est par là qu'il nous intéresse à ses acteurs et imprime à ses récits quelque chose de vivant et d'animé. Parla, il a su revêtir la fable d'un attrait qu'elle n'avait pas avant lui et qu'elle n'a pas retrouvé depuis.
Le but de la fable est de nous transporter dans ua monde irréel j^n cachant sous la fiction des vérités morales^. Elle instruit en badinant, et trouve moyen de nous censurei\ sans nous déplaire. Voilà le secret de la séduction qu'elle exerce sur l'esprit humain, et que la Fontaine a si bien définie dans ces vers :
L'apologue est un don qui vient des immortels;
Ou si c'est un présent des hommes, Quiconque nous Ta fait mérite des autels :
Nous devons tous, tant que nous sommes,
Eriger en divinilé Le sage par qui fut ce bel art inventé. C'est proprement un charme : il rend Tâme attentive,
Ou plutôt il la tient captive,
Nous attachant à des récits Qui mènent à son gré les cœurs et les esprits (1).
Ce charme, nul ne Va. possédé et ne le possédera comme La Fontaine. Il ne doit pas seulement son succès au genre vers lequel nous incline le besoin que nous avons d'être amusés ; il le doit à lui-même, à la grâce d'un esprit toujours varié, à la gaieté de ses tableaux qui nous réconcilient avec le monde et avec la vie, au moment même oii ils nous en montrent les injustices, les épreuves et les misères.
Ses copies deviennent des originaux. 11 embellit tout ce qu'il touche. Esope et Phèdre lui fournissent-ils la trame d'une fable? Il les brode avec son imagination et en fait un riche tissu oii l'on ne reconnaît plus la matière première dont il s'est servi.
(1) Fables, liv. Vil. Dédicace à Mme de Montespan.
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Il com m unique^ ses personnages le mouvement, la chaleur et la vie ; il excelle à peindre d'iuunat, d'une expression, à faire voir tout un monde à travers de petits déjails.
Il ne s'arrête jamais longtemps aux mêmes endroits. Il nous promène au gré de sa fantaisie ; il ne marche pas pesamment; il a des ailes, et cette légèreté est un des attraits de son talent.
11 s'est dépeint lui-même, en se comparant au papillon et aux abeilles :
Je m'avoue, il est vrai, s'il faut parler ainsi, Papillon du Parnasse, et semblable aux abeilles A qui le bon Plalon compare nos merveilles : Je suis chose léfljère et vole à tout sujet; Je vais de fleur en fleur et d'o])jet en objet (I).
II revient à cette comparaison et nous livre le secret de son art, quand il dit :
La bagatelle, la science, Les chimères, le rien, tout est bon : je soutiens Qu'il faut de tout aux entretiens.
(1) OEuvres diverses. Discours à Mme de la Sablière.
C'est un parterre où Flore épand ses biens ; Sur différentes fleurs l'abeille s'y repose Et fait du miel de toute chose (1).
Il énonce, dans l'épilogue qui termine le IT livre des Fables, un précepte auquel il s'est conformé sans peine :
Loin d'épuiser une matière,
On n'en doit prendre que la fleur.
Quand il traite un sujet, il l'attire à lui ; il le pare des richesses de son style ; il se garde bien de l'épuiser. En ne disant pas tout, il nous / rfodU laisse à penser, sans nous laisser rien à désirer. J Nous avons des jouissances d'esprit qui ne nous coûtent ni effort, ni fatigue.
Avoir la légèreté, la grâce, unir le charme à 1 ^ la raison et à la vérité, renfermer des préceptes! ^^ de morale et de philosophie dans des apologues \ tour à tour éloquents et familiers, nous conduire 1 par des chemins fleuris à la connaissance du J
(1) Liv. X, fable 1, discours à Mme de la Sablière.
1 monde et de la vie réelle, nous enseigner la
I sagesse et le bon sens, c'est ce que fait La Fon-
\ taine de la façon en apparence la plus simple et
''A la plus naturelle, et par là s'explique l'attrait
touj 0 urs nouveau de ses fables , l' empire qu' elles
\ exercent à toutes les époques et sur toutes les
V conditions.
« Quel prestige peut ainsi fixer tous les esprits et tous les goûts ? Qui peut frapper les enfants d'ailleurs si incapables de sentir tant de beautés? C'est la simplicité de ces formules où ils retiennent la langue de la conversation^ c'est le jeu presque théâtral de ces scènes si courtes, si animées ; c'est l'intérêt qu'il leur fait prendre à ses personnages, en les mettant sous leurs yeux, illusion qu'on ne retrouve plus chez leurs imitateurs qui ont beau appeler un singe Bertrand et un chat Raton, ne montrent jamais ni un chat, ni un singe. Qui peut frapper tous les peuples? C'est ce fonds de raison universelle répandu dans ses fables; c'est ce tissu de leçons convenables à tous les étals de la vie; c'est
cette intime liaison de petits objets à de grandes vérités (1). »
Les écrivains que nous admirons le plus ne sont pas toujours ceux que nous aimons le mieux. La sublimité de Corneille, l'harmonie de Racine nous transportent sur les sommets qu'ils ont atteints. Les chefs-d'œuvre du dix-septième siècle ont frappé de bonne heure nos esprits, et plus tard nous revenons à eux comme à d'anciennes connaissances. Mais La Fontaine est pour nous quelque chose de plus ; il est comme un des dieux lares de notre foyer. Il a pris possession de nous ; il s'est emparé de notre imagination et vit dans notre mémoire.
En prêtant aux animaux des idées, des sentiments, et en les traduisant dans la langue des hommes, jLjious fait assister à une comédie perpétuelle, et nous force de convenir de nos défauts et de nos travers, qu'il nous présente sous des traits piquants, ingénieux. Ce n'est
(1) Gha.mfort, Eloge de La Fontaine (1774),
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plus lui qui parle et qui agit; ce sont les bêtes qu'il introduit sur son théâtre et que nous ne nous lassons pas de regarder et d'entendre. Il n'y a pas de qualité dont nous sachions meilleur gré à un auteur que celle d'être divertissant, et La Fontaine la possède au suprême degré. Il sait que l'humanité a besoin d'être conduite avec des lisières, et qu'elle reste avec les faiblesses et les penchants de l'enfance dont les joies se composent d'illusions. Il a éprouvé lui-même le doux empire des chimères, en nous le faisant aimer davantage, et il l'a exprimé dans ces vers :
Xous sommes lous d'Athène en ce point; et moi-même, Au moment que je fais cette moralité,
Si Peau-d'Ane m'était conté,
J'y prendrais un plaisir extrême.
Le monde est vieux, dit-on. Je le crois; cependant Il le faut amuser encor comme un enfant (1).
La Fontaine s'est amusé en amusant les autres. 11 a su correspondre à notre nature,
(1) Liv. VIII, fable '^. Le pouvoir des fables.
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flatter nos goùls, distraire notre ennui, dérider jios fronts, et composer le livre de toutes les saisons de la vie. On ne peut parler de la Fable, sans que son nom se présente aussitôt à l'esprit. Il y règne en souverain ; elle est son domaine, et il efface tous ceux qui l'ont occupé avant ou après lui. Dans chacun de ses lecteurs, il a un ami fidèle. Il est celui de tous les âges, et ces œuvres fines et légères traversent les siècles, sans être effleurées par le temps ou l'inconstance humaine, gardant leur grâce souriante et leur jeunesse éternelle.