CHAPITRE II
LA FOXTAIXE I. Le caractère de l'homme. — II. Le génie de l'écrivain.
Pour être vraiment poète, il faut presque ignorer la vie réelle, ne connaître que la vie de Tesprit, de l'imagination, échapper aux contraintes du monde, à Ja servitude des devoirs. Il faut se donner au rêve plus qu'à la réalité, s'affranchir des soins, des obHgations qui nous entourent de mille chaînes et absorbent la meilleure part de nos jours.
La Fontaine a réalisé l'idéal du poète. Il n'a existé que pour la poésie, pour l'art auquel, prédestiné du génie, il s'est consacré tout entier depuis sa jeunesse. Il lui est resté fidèle jusque sur le bord de la tombe.
Il n'a pas eu seulement des admirateurs, mais de vrais amis qui Pont recueilli et ont veillé sur lui.
N'ayant pas eu à pourvoir aux besoins de Texistence matérielle, il a pu suivre ^lu s librement sa vocation poétique, s'abandonner à sa rêverie, errer dans les sentiers où il a rencontré les inspirations qu'ont traduites ses chefsd'œuvre^
L'Eglise a possédé La Fontaine ; mais elle ne l'a pas gardé longtemps. A dix-neuf ans, nous le trouvons dans la congrégation de l'Oratoire, qu'il quitta dix-huit mois après. Sa sortie nous étonne moins que son entrée.
La Cour ne l'a pas gardé beaucoup plus longtemps que l'Eglise. Nommé en 1(JG7 gentilhomme de la chambre, chez Madame Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans, il n'en remplit guère les fondions et en perdit les avantages, en 1671, à la mort de la princesse qu'a immortahsée Bossuet. 11 n'y a rien d'un homme de Cour dans cet indépendant qui ne sait pas se
18 LA FOXTAIXE MORALISTE.
plier aux caprices des autres et ne veut suivre que les siens.
Pourvu de la charge de maître des eaux et forêts, il se défit d'un emploi qui était encore une chaîne, et dont il s'acquitta sans le moindre zèle. La charge de conteur est la seule qui semble faite pour lui, et il n'a jamais songé à s'en démettre.
Il prend femme à vingt-six ans, puis il quitte sa femme (1) comme il avait quitté son emploi. Il s'en sépare sans éclat, sans scandale, aussi incapable de constance que de mauvais procédés. Il continue de voir quelquefois celle à qui il a donné son nom, et lui adresse des lettres charmantes où il lui raconte avec esprit et gaieté ses impressions et ses aventures de voyage (2). Racine et Boileau lui persuadent un jour qu'il doit se rapprocher d'elle. Il part pour Château- Thierry et ne trouve pas sa femme chez elle. Elle était à l'église. Il se laisse inviter à souper
(1) Elle s'appelait Marie Héricart.
(2) Elles figurent dans le recueil de ses œuires complètes.
par un ami, accepte son hospitalité et repart le lendemain pour Paris, ayant oublié le but de son voyage. De retour dans la capitale, on lui demande comment les choses se sont passées. a Je n'ai pas vu ma femme, répond-il le plus naturellement du monde ; elle était au salut. )5
Un fils était né de cette union mal assortie. Il avait été élevé sans que La Fontaine eût paru se souvenir de son existence. Plus tard, il le rencontra sans le reconnaître. On le lui nomma, et il dit « qu'il croyait avoir vu ce jeune homme quelque part 5? . Ce fut tout ce qu'on put en tirer. Quelque temps après, il retrouva encore son fils chez un docteur de Sorbonne et ne le reconnut pas mieux que la première fois.
De pareils traits peignent l'homme tout esprit, tout imagination, qui ne sait être ni mari, ni père, oublieux des graves devoirs de la vie, fidèle seulement à la muse et toujours poète.
Ses distractions étaient innombrables. Il aurait pu en remontrer au Ménalque de La
Bruyère. Tallemant des Réaux parle de lui assez cavalièrement : ^ Un garçon de belles-lettres et qui fait des vers, nommé La Fontaine, est un grand rêveur. 55 Et à Tappui de cette assertion, il raconte les traits suivants :
« Son père qui est maître des eaux et forêts de Château-Thierry, en Champagne, pour un procès lui dit : Tiens, va vite faire telle chose, cela presse. La Fontaine sort et n'est pas plus tôt hors du logis qu'il oublie ce que son père lui avait dit. Il rencontre de ses camarades qui, lui ayant demandé s'il n'avait point d'affaires : \on, leur dit-il, et il alla à Ja comédie avec eux.
« Une autre fois, en venant de Paris, il attacha à l'arçon de sa selle un gros sac de papiers importants. Le sac était mal attaché et tombe. L'ordinaire passe, ramasse le sac, et ayant trouvé La Fontaine, lui demande s'il n'avait rien perdu. Ce garçon regarde de tous côtés : Non, ce dit-il, je n'ai rien perdu. — Voilà un sac que j'ai trouvé, lui dit l'autre. — Ahl c'est mon sac, s'écria La Fontaine, il y va de tout mon
bien. Il Je porta entre ses bras jusqu'au gîte (1). " Etant en voyage, il lui arrive de se tromper d'hôtellerie. 11 est sur le point de commander son dîner dans celle où il n'était pas attendu. Il en sort et va dans un jardin, un Tite-Live à la main. Il se laisse captiver par cette lecture et s'y attarde tellement que son appétit ne parvient pas à l'avertir de l'heure du repas. Lorsqu'on vint le chercher, il courut à l'hôtel, « où j'arrivai, dit-il, assez à temps pour compter (2) » .
La duchesse de Bouillon, allant un matin à Versailles, le rencontra sous un arbre et le retrouva, le soir, à son retour, au même endroit, dans la même attitude, quoiqu'il fît très froid et que la pluie n'eût cessé de tomber toute la journée. Sans doute, il rêvait alors à une de ses fables, car il composait partout. La nature, sa grande inspiratrice, lui tenait lieu de bibliothèque, et il trouvait ses sujets en se prome-
(1) Historiettes, t. II, p. 368.
(2) Lettres à Mme de La Fontaine. 3 septembre 1663.
22 LA FOXTAIXE MORALISTE.
naut, en observant le caractère et les mœurs des animaux qu'il a mis en scène.
Étant attendu, un jour, à dîner chez un de ses amis, il arriva lorsque le repas était terminé. On lui demanda le motif de ce retard. Il répondit qu'il venait de l'enterrement d'une fourmi, qu'il avait suivi le convoi dans le jardin et reconduit la famille jusqu'à la maison, c'est-à-dire jusqu'à la fourmilière; puis il se mit à décrire les habitudes de ces petites bêtes (1).
Dans une discussion qu'il eut avec Molière et Boileau sur le genre dramatique, il condamnait les apartés. « Rien, disait-il, n'est plus contraire au bon sens. Quoi! le parterre entendra ce qu'un acteur n'entend pas, quoiqu'il soit à côté de celui qui parle? » Il suivit son idée et la développa en s 'animant de plus en plus. « Il faut, dit alors Boileau à haute voix, que La Fontaine soit un grand coquin, un grand raa-
(1) VValckexaer, Histoire de la vie et des ouvrages de La Fontaine, p. 154. 1820, in-8".
raud. " Et il répéta ces mots, sans que La Fontaine interrompît son argumentation. A la fin, étonné des éclats de rire qu'il provoquait, il sembla sortir d'un rêve. " De quoi donc riezvous? demanda-t-il. — Comment, lui dit Boileau, je m'épuise à vous dire des injures que vous n'entendez pas, quoique je sois près de vous, et vous êtes surpris qu'un acteur au théâtre n'entende pas un aparté qu'un autre acteur dit à côté de lui? ?)
Louis XII' se montrait défavorable à sa réception à l'Académie, à cause de ses Contes. Désireux de le fléchir, La Fontaine obtint la faveur de lui présenter un exemplaire de ses fables, et composa une pièce de vers de circonstance, destinée au Roi près duquel il fut introduit. Il chercha alors dans sa poche, mais en vain, les vers qu'il avait oubliés. « Monsieur de La Fontaine, dit avec bienveillance Louis XIV, ce sera pour une autre fois. "
A son retour, il perdit la bourse pleine d'or que le monarque lui avait fait remettre, et qu'on
24 LA FOMTAIXE MORALISTE.
retrouva sous un des coussias de la voiture qui l'avait amené (1).
Une de ses distractions à l'Académie ne lui fut point pardonnée par Furetière auquel il avait promis sa voix. Le jour de l'élection, il n'oublia pas sa promesse ; mais il mit par mégarde dans l'urne une boule noire au lieu d'une boule blanche. C'est une méprise qui devient un grief pour un candidat évincé. Furetière fut dès lors l'ennemi déclaré de l'Académie et de La Fontaine qu'il attaqua grossièrement, et qui se défendit contre une épigramme par un sonnet.
Toujours plus occupé d'une idée que des personnes au milieu desquelles il se trouvait, il avait accepté une invitation à dîner chez un financier. Il ne desserra les dents que pour manger et voulut prendre congé en sortant de table. Comme on s'efforçait de le retenir : « Il y a, dit-il, séance à l'Académie. » On lui fit observer que l'heure de la séance était encore
(1) Walckenaer, Histoire de la vie et des ouvî-ages de La Fontaine, p. 14^.
éloignée. « Je prendrai le plus long m , répondit-il.
Lorsqu'il s'éprenait d'un livre, d'un auteur, il en parlait sans cesse. Racine, l'ayant conduit pendant la semaine sainte à l'office, lui avait prêté une Bible. Il fut frappé de la prière des Juifs du prophète Baruch. « Quel était donc ce Baruch? dit-il à Racine en sortant de l'église. C'était un bien beau génie. » Pendant plusieurs jours il n'abordait personne sans lui dire : u Avez-vous lu Baruch? j)
Cet écrivain charmant, ce poète dont les œuvres enchantent toutes les générations, n'avait à aucun degré l'esprit de conversation. Nous avons sur ce point le témoignage des contemporains et des meilleurs juges. Louis Racine dit qu'il ne répandait aucun charme dans les réunions dont il faisait partie : w Autant il était aimable par la douceur du caractère, autant il l'était peu par les agréments de la société. Il n'y mettait jamais rien du sien, et mes sœurs, qui, dans leur jeunesse, l'ont vu souvent à
26 LA FOXTAIXE MORALISTE.
table chez mon père, n'ont conservé de Ini d'autre idée que celle d'un homme fort malpropre et fort ennuyeux. 11 ne parlait point ou voulait toujours parler de Platon, dont il avait fait une étude particulière dans la traduction latine (1). 5'
Le portrait qu'en fait l'abbé d'Olivet, l'historien de l'Académie, n'est pas plus flatteur : « A sa physionomie, on n'eût pas deviné ses talents. Un sourire niais, un air lourd, des yeux presque toujours éteints, nulle contenance. Rarement il commençait la conversation, et même pour l'ordinaire il y était si distrait qu'il ne savait ce que disaient les autres. 11 rêvait à toute autre chose, sans qu'il put dire à quoi il rêvait. Si pourtant il se trouvait entre amis et que le discours vînt à s'animer par quelque agréable dispute, surtout à table, alors il s'échauffait véritablement; ses yeux s'allumaient; c'était La Fontaine en personne, et non pas un
(1) Mémoires sur la vie de Jean Racine, p. 255. 1747, in-12.
fantôme revêtu de sa figure... On ne tirait rien de lui dans un tête-à-tête, à moins que le discours ne roulât sur quelque chose de sérieux et d'intéressant pour celui qui parlait... Une chose qu'on ne croirait pas de lui et qui pourtant est très vraie, c'est que, dans sa conversation, il ne laissait rien échapper de libre ni d'équivoque. Quantité de gens l'agaçaient dans l'espérance de lui entendre faire des contes semblables à ceux qu'il a aimés; mais il était sourd et muet sur ces matières; toujours plein de respect pour les femmes, donnait de grandes louanges à celles qui avaient raison et ne témoignait jamais de mépris à celles qui en manquaient (1). 55
L'anecdote racontée par Vigneul-Marville confirme ce que nous ont dit Louis Racine et l'abbé d'Olivet. La Fontaine avait été invité à dîner avec quelques personnes avides de voir et d'entendre un homme si célèbre. Il ne souffla
(1) Histoire de V Académie, p. 380.
mot pendant le repas auquel il fit honneur, et s'endormit en sortant de table : « On s^approcha de lui ; on voulut le mettre en humeur et l'obliger à laisser voir son esprit; mais son esprit ne parut point. Il était allé je ne sais oii, et peutêtre alors animait-il une grenouille dans les marais, une cigale dans les prés ou un renard dans sa tanière, car tout le temps que La Fontaine demeura avec nous, il nous sembla n'être qu'une machine sans àme. On le jeta dans un carrosse, et nous lui dîmes adieu pour toujours. Jamais gens ne furent plus surpris, et nous nous disions les uns aux autres : Comment se peut-il faire qu'un homme qui a su rendre spirituelles les plus grosses bêtes du monde ait une conversation si sèche et ne puisse pas, pour un quart d'heure, faire venir son esprit sur ses lèvres et nous avertir qu'il est là (1)? "
C'est à La Fontaine qu'a songé La Bruyère, en écrivant ces lignes :
(I) Mélanges d'histoire et de littérature, recueillis par M. DE Vigxeul-Marville, t. II, p. 355. Rouen, 1700.
« Un homme paraît grossier, lourd, stupide ; il ne sait pas parler, ni raconter ce qu'il vient de voir; s'il se met à écrire, c'est le modèle des bons contes; il fait parler les animaux, les arbres, les pierres, tout ce qui ne parle pas; ce n'est que légèreté, qu'élégance, que beau naturel et que délicatesse dans ses ouvrages (1)."
Il y avait donc en La Fontaine deux hommes très différents l'un de l'autre : celui qui n'avait pas d'esprit dans la conversation et celui qui en avait tant, la plume à la main. Ses distractions l'empêchaient d'être présent à ce qu'on lui disait, et au lieu d'être tout à la société, il était tout à la recherche de l'idée, à la composition de l'œuvre, à la poursuite de l'idéal. Il travaillait ainsi sans écrire et s'absorbait dans ce travail intérieur d'oii naquirent les ouvrages qui lui conquirent une impérissable renommée.
Le contraste offert par le même homme était
(1) Les Caractères : Des jugements.
30 LA FOATAIXE MORALISTE.
assez frappant, assez remarqué dans le monde, pour que Saint-Simon, mentionnant sa mort, croie devoir dire : « La Fontaine, si connu par ses fables et par ses contes, et toutefois si pesant en conversation... (1). ))
Les défauts que nous ont signalés les contemporains ne semblent guère compatibles avec la société, et pourtant nous savons que La Fontaine y était recherché des grands personnages et des beaux esprits. La célébrité dont il jouissait, l'admiration qu'inspiraient ses ouvrages, expliquent les hommages rendus à sa personne. 11 avait, en outre, une qualité assez rare chez un homme illustre : il ne faisait jamais sentir sa supériorité; il paraissait l'oublier avec celte insouciance qui caractérise sa nature indépendante et rêveuse. On lui savait gré de sa simplicité. On l'appelait « le bonhomme ^^ , et cette dénomination n'excluait ni l'esprit, ni la finesse dont semblent ordinairement dépourvus ceux
(1) Ménioires, t. I, p. 159. Edit. Chéruel. iii-12.
qui la méritent. On s'amusait de ses distractions, de ses naïvetés, de ses absences dans la conversation. Loin de les lui reprocher, on les exagérait peut-être volontiers, et il devait en sourire lui-même quelquefois.
Lorsqu'un sujet était de nature à Fémouvoir et à l'intéresser, «ses yeux s'allumaient » , nous a dit l'abbé d'Olivet. Le feu de ses regards révélait alors celui de son àme. C'est ainsi que nous aimons à nous le représenter dans un cercle choisi, et c'est l'idée que nous en donnent ses portraits (1). Le grand nez, la grande bouche composent une figure qui n'est ni belle, ni même agréable; mais les yeux sont expressifs et n'annoncent en rien le u niais 5? qu'aurait pu
(1) Le plus connu est celui qu'a peint Rigaud; il a été gravé par Edelinck. Il date de 1690, c'esl-à-dire delà vieillesse du poète. L'original du portrait peint par de Troy, après 1681, est à la bibliothèque de Genève. Un émail conservé au Louvre reproduit les traits du célèbre fabuliste, gravés aussi par Pauquet, d'après Charles Lebrun. L'original du porirait de Lebrun, qui remonte à 1661, a été perdu. Les musées de Versailles, de Château-Thierry et de Reims possèdent des portraits de La Fontaine, dont les auteurs sont inconnus.
paraître le grand fabuliste dans la conversation. Ses épitres en vers et en prose, ses dédicaces au Dauphin, au duc de Bourgogne, aux favorites, prouvent quMl savait prendre le ton de la cour et parler le langage de la meilleure compagnie. Elles nous montrent un La Fontaine homme du monde et courtisan, quand il faut l'être, pour se concilier les puissances, pour attirer sur soi un rayon de Tastre qui brille à Versailles, et d'où s'échappent les bienfaits et les disgrâces.
Dans une lettre adressée par l'abbé Verger à La Fontaine, on trouve une définition, aussi juste que poétique, du caractère de l'homme, qui prenait la vie comme un rêve et n'avait d'autre guide que la fantaisie :
Les soins de sa famille ou ceux de sa fortune
Ne causent jamais son réveil :
Il laisse à son gré le soleil
Quitter l'empire de Neptune,
Et dort tant qu'il plaît au sommeil :
Il se lève au matin, sans savoir pourquoi faire; Il se promène, il va, sans dessein, sans sujet.
Et se couche le soir, sans savoir d'ordinaire Ce que dans le jour il a fait (1).
Ce qu'il a fait, c'est peut-être une fable ; il en a, du moins, pris l'idée et il la suit, en se promenant dans le parterre oii croissent les fleurs de son esprit. 11 faut l'y laisser et ne pas chercher à entraver le poète jaloux de sa liberté. C'est encore Verger qui nous le dit dans une lettre écrite à Mme d'Hervart, dont la sollicitude changeait à son insu les habits de La Fontaine, lorsqu'ils étaient trop usés : « Vous savez, Madame, qu'il s'ennuie partout, et même, ne vous en déplaise, auprès de vous, surtout quand vous i^ous avisez de régler ses mœurs ou si dépense (2). j)
Chose étrange I ce grand enfant gâté du génie n'aimait pas les enfants dont il est aimé. 11 en fait l'aveu. Il accuse l'enfance non pas seulement d'insensibilité, mais d'inhumanité :
(1) OEuvres de La Fontaine, p. 661. Edit. IValckenaer.
(2) P. j\Ies\ard, Notice sur La Fontaine. OEuvres, édit. Régnier, GLXVI.
Mais un fripon d'enfant, cet âge est sans pilié... (1).
" L'enfance n'aime rien » , dit-il ailleurs (2). Lorsqu'il va voir à Châlelleiault un de ses cousins, il écrit à sa femme : c; De vous dire quelle est la famille de ce parent et quel nombre d'enfants il a, c'est ce que je n'ai pas remarqué, mon humeur n'étant nullement de m' arrêter à ^ cepetit peuple (S), n 1
La Fontaine a été mauvais père; il n'a pas ] eu le sentiment paternel et a vécu dans une | coupable indifférence vis-à-vis de son fils. Il • avoue son éloignement pour les joies du foyer ' dans la moralité qui termine une de ses fables : •;
Toi donc, qui que tu sois, ô père de famille, Et je ne t'ai jamais envié cet honneur... (4).
En fuyant le joug des devoirs salutaires, il n'a point échappé à d'autres chaînes ; mais elles
(1) Les Deux Pigeons, IX, 2.
(2) Les Dieux voulant instruire un fils de Jupiter, XI, 2.
(3) OEuvres, p. 627.
(4) Le Fermier, le Chien et le Renard, XI, 3.
lui ont paru légères. Il a prolongé l'âge des passions et n'est devenu sage qu'à regret, le plus tard possible. Il a la vocation de l'infidélité, et, comme il l'a dit lui-même, " il est volage en vers comme en amours w . Fidèle seulement à ses amis, à ses bienfaiteurs, il a bravé la disgrâce pour célébrer Fouquet malheureux (1); il en a toujours conservé un souvenir reconnaissant et attendri.
Il a senti profondément ce qu'il devait aux amitiés protectrices sous lesquelles s'est abritée sa vie. Mme de la Sablière, qui, lorsqu'il avait perdu sa charge de gentilhomme delà chambre chez la duchesse d'Orléans, l'avait recueilli dans sa maison, avait, par esprit de réforme, congédié tous ses serviteurs, ne gardant, disaitelle en plaisantant, que trois animaux : son chien, son chat et son La Fontaine. Elle fut constamment l'objet de son culte. « Elle s'était chargée de son bonheur; il se chargea de sa
(1) Elégie aux nymphes de Vaux.
gloire, w Son nom reste inséparable de celui du grand poète. Il n'a que ses vers pour lui payer sa dette ; mais il s'acquitte envers elle avec la monnaie du génie; il lui donne une place au « temple de mémoire w , comme elle lui avait donné un asile dans sa demeure. 11 ne leut pas que personne avant elle ait connaissance de ses ouvrages, u \e montrez ces vers à personne, écrit-il à Racine, car Mme de la Sablière ne les a pas vus. « Il la chante sur sa lyre ; il proclame sa reconnaissance et confesse à sa bienfaitrice ses défauts, aimant mieux en convenir que de s'en corriger :
.l'ai toujours abusé du plus cher de nos biens. Les pensers amusants, les vagues entretiens, Vains enfants du loisir, délices chimériques, Les romans et le jeu, peste des républiques. Par qui sont déroyés les esprits les plus droits, Ridicule fureur qui se moque des lois; Cent autres passions, des sages condamnées, Ont pris comme à l'envi la fleur de mes années. L'usage des vrais biens réparerait ces maux; Je le sais et je cours encore à des biens faux (1).
(I) Discours à Mme de la Sablière (1684).
La vieillesse arrivait; elle s'annonçait par des infirmités légères dont plaisantait le poète, toujours jeune d'esprit et de caractère.
(c Nous attendrons le retour des feuilles et celui de ma santé, écrit-il le 18 décembre 1687 à Saint-Évremond ; autrement il me faudrait chercher en litière les aventures. On m'appellerait le chevalier du rhumatisme, nom qui, ce me semble, ne convient guère à un chevalier errant. Autrefois que toutes les saisons m'étaient bonnes, je me serais embarqué sans raisonner :
Rien ne m'eût fait souffrir, et je crains toute chose ; En ce point seulement je ressemble à l'Amour. Vous savez qu'à sa mère il se plaignit un jour
Du pli d'une feuille de rose :
Ce pli l'avait blessé. Par quels cris forcenés
Aurait-il exprimé sa plainte, Si de mon rhumatisme il eût senti l'atteinte? Il eût été pimi de ceux qu'il a donnés (I). »
C'est avec cette spirituelle belle humeur que La Fontaine parle de ses rhumatismes, enrappe-
(1) OEuvres, p. 658.
lant le temps ^ où toutes les saisons lui étaient bonnes ». Autrefois, c'est révocation d'un passé à jamais évanoui qui revient errer parmi les fantômes du souvenir. La Fontaine vieillissant pouvait se redire avec mélancolie les vers de son âge mûr, les yeux tournés vers les choses disparues et la jeunesse envolée :
Volupté, volupté qui fus jadis maîtresse
Du plus bel esprit de la Grèce, Ne me dédaigne pas, viens-t'en loger chez moi;
Tu n'y seras pas sans emploi; J'aime le jeu, l'amour, les livres, la musique, La ville et la campagne, enfin tout; il n'est rien
Qui ne me soit souverain bien.
Jusqu'au sombre plaisir d'un cœur mélancolique. Viens donc ; et de ce bien, ô douce volupté, Veux-tu savoir au vrai la mesure certaine? Il m'en faut, tout au moins, un siècle bien compté;
Car trente ans, ce n'est pas la peine (1).
On retrouve dans cette invocation l'épicurien qu'a été La Fontaine presque jusqu'à la fin.
(1) Les Amours de Psyché, liv. II.
L'épicurien cependant fit place au chrétien. La grâce remporta un de ses triomphes. « Jamais, dit l'abbé d'Olivet, La Fontaine n'avait été impie par principes ; mais il avait vécu dans une prodigieuse indolence sur la religion comme sur tout le reste (1). »
La maladie est une messagère d'en haut; elle apporte avec elle de graves leçons. La Fontaine fut frappé par elle en 1692, et ses jours furent en danger. Il logeait alors rue Saint- Honoré, chez Mme de la Sablière, qui s'était retirée aux Incurables pour se livrer plus librement aux exercices d'une haute piété. Elle vint l'exhorter à s'occuper de son salut et eut pour auxiliaires deux illustres amis de La Fontaine, deux poètes comme lui, Racine et Boileau, animés tous deux d'une foi profonde. Le curé de Saint-Roch, instruit de sa maladie et de ses dispositions, lui envoya un de ses vicaires, l'abbé Pouget, docteur de Sorbonne et fils d'un
(1) Histoire de l'Académie, p. 329.
ami de La Fonlaine, que cette double qualité semblait désigner pom' une mission qu'il accepta non sans appréhension. 11 trouva en son pénitent, dit-il dans la relation qu'il a écrite à ce sujet, « un homme qui sur mille choses pensait autrement que le reste des hommes, aussi simple dans le mal que dans le bien v .
La Fontaine parut étonné de l'immoralité de ses Contes. 11 discuta longtemps sur l'éternité des peines qui lui semblaient impossibles à concilier avec la bonté de Dieu. La servante qui le veillait ne pouvait comprendre l'insistance du prêtre et les longs entretiens qu'il avait avec le malade. « Ehl ne le tourmentez pas tant, disaitelle; il est plus béte que méchant. Dieu n'aura point le courage de le dauiner. ?)
Il se confessa, dit l'abbé Pouget, « avec des sentiments de componction et de piété très édifiants 5' . Le 12 février 1693, il reçut le viatique, en présence d'une délégation de l'Académie française, venue sur sa demande, et à laquelle il témoigna le repentir qu'il éprouvait
du scandale causé par ses Contes^ s'eugageant, s'il guérissait, à renoncer au profit que lui assurait une nouvelle et récente édition.
Ces sentiments, publiquement exprimés, persistèrent après la guérison de La Fontaine. Il renouvela la même déclaration dans les mêmes termes, aussitôt qu'il lui fut donné de prendre part à une séance de l'Académie (1). Il avait promis, s'il recouvrait la santé, d'employer son lalent à la composition d'ouvrages de piété. Il tint parole. Sa paraphrase du Dies irœ et ses stances sur la soumission quon doit à Dieu font plus d'honneur à son repentir qu'à son inspiration poétique. Il avait commencé des hymnes dont il parle dans une lettre à Maucroix, et qu'on n'a pas retrouvées après lui. Peut-être la postérité y a perdu peu de chose. La muse de La Fontaine n'était pas faite pour la pénitence et ne pouvait rien gagner à sa conversion. Cette conversion a été sincère, digne du siècle oii le
(1) P. Mksnard, Xotice sw La Fontaine. OEuvres, édit. Régnier.
sentiment religieux est si profond, où un abbé de Rancé et une Mme de la Vallière rachètent par les mortifications et les austérités du cloître des fautes éclatantes.
Mme de la Sablière avait quitté ce monde, quand La Fontaine revint à la vie. Pendant vingt ans, il avait trouvé chez elle un asile, un foyer, un guide sur, un abri contre les soucis et les difficultés de l'existence. Lorsqu'il eut perdu sa protectrice, il alla se confier à d'Hervart, conseiller au Parlement, qui, sachant son embarras, venait à sa rencontre et lui dit : «Je venais vous prier de demeurer chez moi. — J'y allais î' , répondit simplement La Fontaine.
De tels mots peignent éloquemment le caractère des sentiments qu'éprouvait le poète et qu'il savait inspirer.
Les d'Hervart menaient à la campagne, dans leur demeure de Bois-le-Vicomle, une vie agréable et opulente. A Paris, ils possédaient, rue Platrière, aujourd'hui rue Jean- Jacques Rousseau, un bel hôtel où ils attiraient des gens
d'esprit. C'est là que La Fontaine, tout aux pratiques de la plus fervente dévotion, attendit la mort qu'il voyait venir.
« Voilà deux mois, écrivait-il le 10 février 1695 à Maucroix, que je ne sors point, si ce n'est pour aller un peu à l'Académie, afin que cela m'amuse. Hier, comme j'en revenais, il me prit, au milieu de la rue du Chantre, une si grande faiblesse que je crus véritablement que j'allais mourir. 0 mon cher, mourir n'est rien; mais songes-tu que je vais paraître devant Dieu? Tu sais comme j'ai vécul Avant que tu reçoives ce billet, les portes de l'éternité seront peut-être ouvertes pour moi. 5>
Le 13 avril suivant, il expira entre les bras de Racine. 11 avait soixante-treize ans. En apprenant cette mort, Alaucroix, son fidèle ami depuis cinquante ans, écrivait : « Je remercie Dieu d'avoir conduit l'amitié extrême que je lui portais jusques à une aussi grande vieillesse, sans aucune interruption, ni aucun refroidissement, pouvant dire que je l'ai toujours tendrement
aimé et autant le dernier jour que le premier. Dieu par sa miséricorde le veuille mettre en son saint repos! C'était Tàme la plus sincère et la plus candide que j'aie jamais connue : jamais de déguisement. Je ne sais s'il a menti en sa vie. 5)
ce Vrai dans sa pénitence comme dans tout le reste de sa conduite, et n'ayant jamais songé à tromper en rien ni Dieu ni les hommes 5) , dit de lui un de ses confrères à l'Académie (1).
On trouva sur lui après sa mort un cilice, et l'on apprit qu'il se livrait à des mortifications dont Boileau exprime son étonnement dans ces lignes adressées à Maucroix : a Les choses hors de vraisemblance qu'on m'a dites de M. de La Fontaine sont à peu près celles que vous avez devinées; je veux dire que ce sont ces haires, ces cilices et ces disciplines dont on m'a assuré qu'il affligeait fréquemment son corps et qui m'ont paru d'autant plus incroyables de notre
(1) D'Oluet, Histoire de l'Académie, p. 332.
défunt ami, que jamais rien à mon avis ne fut plus éloigné de son caractère que ces mortifications. Mais quoi! la grâce de Dieu ne se borne pas à des changements ordinaires, et c'est quelquefois de véritables métamorphoses qu'elle fait (1). »
D'après tous les témoignages recueillis sur La Fontaine, on peut recomposer sa figure morale, peinte dans ses ouvrages. Il y a la candeur de l'enfance dans cet homme de génie, « aussi simple dans le mal que dans le bien ^ , selon la définition du prêtre qui fut le confident de son âme, au moment de sa conversion. Rien de faux ni de dissimulé ne pouvait habiter une nature où dominait le goût de l'indépendance, l'horreur de la servilité. C'est bien le poète avec son charme et ses fantaisies. Son esprit ne semble pas avoir connu la vieillesse, et son œuvre est restée jeune; elle n'a pas pris une ride. Son talent a profité des défauts de son caractère et des
(1) Lettre du 29 avril 1695. OEuvres, t. II, 202. Édit. Hachette, in-12.
46 LA FOXTAIXE MORALISTE.
erreurs de sa vie. Il a été la cigale; mais aussi imprévoyant, il fut plus heureux qu'elle, car Familié l'a entouré de ses sollicitudes, l'a préservé de la misère, et ses chants l'ont conduit à l'immortalité.
La vocation poétique de La Fontaine a commencé dès ses jeunes années. Elle ne lui a point étérévélée, soudain, à vingt-sixansparuneode de Malherbe, comme ou l'a prétendu faussement. Walckeuaer contredit cette assertion, et cite, à l'appui de son opinion, les pièces de vers que La Fontaine livra de bonne heure à la publicité. a La Fontaine, dit-il, a aimé à faire des vers dès sa plus tendre jeunesse, et ce goût, il l'a conservé jusque dans la vieillesse la plus avancée. C'est en vers que, dans le printemps de sa vie, il adressait des épîtres et des déclarations