BONHEUR DE LA MEDIOCRITE
La vase est un épais nuage Qu'aux effets du cristal nous venons d'opposer. — Mes frères, dit le saint, laissez-la reposer.
Vous verrez alors votre image.
Pour vous mieux contempler demeurez au désert (1).
11 faut mvre en ermite. C'est la moralité de la dernière fable de La Fontaine (2). Il convient de remarquer que le poète touchait alors au terme de sa carrière. Les graves pensées de la vieillesse et de la mort avaient agi sur son esprit. Ce n'était plus l'auteur licencieux des Contes. Il avait fait amende honorable, et, non content de pratiquer les exercices de la haute piété, il portait un ci lice. Nous sommes donc ici en présence d'un La Fontaine converti. Le " bonhomme " est devenu un saint homme. Le voilà maintenant qui veut faire de nous des anachorètes. Cette morale ne sera peut-être pas du goût de tous ses lecteurs. On ne contestera pas du moins la sagesse de ses avis quand il nous
(1) Le Juge arbitre, l'Hospitalier et le Solitaire, liv. XII, 27.
(2) Elle termine le XII' et dernier livre de ses fables, publié en 1694, un an avant sa mort.
exhorte à nous contenter de ce que nous avons, ce que ne fit pas le héron.
\e soyons pas si difficiles; Les plus acroiiimodants, ce sont les plus habiles; On hasarde de perdre en voulant tout gagner.
Gardez-vous de rien dédaigner, Surloiil si vous avez à peu près votre compte (1).
Ceci nous ramène à la médiocrité. Xous l'admirons dans les livres. Lui rendons-nous justice dans la vie réelle? Xous ne lui refusons pas l'estime qui lui est due; mais nous la traitons un peu comme une personne dont l'humble costume n'est pas digne d'attirer les regards et de fixer l'attention. Xous avons tort. On élève des temples à la Fortune. La médiocrité seule mériterait des autels. Elle n'a point en partage de grandes joies ; mais elle est plus que la richesse à l'abri des grandes douleurs.
Tout est modéré dans ses peines comme dans ses jouissances. Son bonheur est tranquille
(1) Liv. VII, 4.