BONHEUR DE LA MEDIOCRITE
Que de projets fondés sur le gain qui lui échappe, au moment oii elle se livrait à la joie de le voir réalisé! Nous avons tous notre pot au lait, et il tombe avant que nous soyons arrivés au but où nous apercevions le mirage trompeur de nos espoirs et de nos chimères.
Perrette est excusable d'avoir cédé à un mouvement d'ambition, à une illusion qui s'est vile évanouie. Si elle était coupable, elle a été punie. Plus imprudent et plus malheureux a été le berger qui s'est laissé attirer par le roi au milieu des honneurs et des pièges de la cour. Il n'a pas voulu en croire le vieil ermite, lorsqu'il est venu lui dire :
Veillé-je? et n'est-ce point un songe que je vois? Vous fauori! vous grand! Défiez-vous des rois; Leur faveur est glissante : on s'y trompe, et le pire, C'est qu'il en coûte cher : de pareilles erreurs Ne produisent jamais que d'illustres malheurs (1).
Celte prédiction s'est accomplie. Le berger,
(1) Le Berger et le Roi, \iv. X, 10.
devenu tout-puissant, a des ennemis. On a cabale contre lui, à la cour. On l'a faussement accusé auprès du prince d'avoir acquis d'immenses richesses. Le souverain a voulu juger avant de condamner celui qu'il avait élevé à un si haut rang. Il s'est fait ouvrir un certain coffre mystérieux qui renfermait, lui disaiton, des pierreries. 11 n'y a trouvé que l'habit de gardeur de troupeaux, conservé précieusement et que l'ancien pâtre va de nouveau revêtir :
Douv trésors, ce dit-il, chers gages, qui jamais \'attiràtes sur vous l'envie et le mensonge, Je vous reprends : sortons de ces riches palais Comme Ton sortirait d'un songe!
Dans la fable des Souhaits^ nous avons vu les habitants du Mogol auxquels un follet a permis de former trois souhaits, demander d'abord l'abondance, et, devenus bientôt après victimes de la richesse, s'écrier :
Mère du bon esprit, compagne du repos, 0 médiocrité, reviens vite!
BOMiELR DE LA AI E D I 0 C 11 1 T E . 1 G3
Vivre conteut de peu, voilà le vrai trésor, la source du bonheur toujours demandé aux faux biens qui ne sauraient le donner. Le poète définit très justement la médiocrité en l'appelant « mère du bon esprit, compagne du repos v . La raison, la sagesse, le sens commun, habitent les régions moyennes. On ne les trouve ni dans l'extrême souffrance qu'engendre la misère, ni dans le faste et l'opulence qui embarrassent l'esprit de mille soins, troublent le jugement, Irainent à leur suite la présomption et l'orgueil.
La paix de l'âme, le contentement d'esprit n'occupent guère les palais et les demeures magnifiques. Us vont se loger de préférence chez les petites gens. Les coups de la tempête frappent le chêne à la cime voisine du ciel; ils épargnent l'humble roseau. Des destinées brillantes attirent des malheurs éclatants, et pour trouver le bonheur, il ne faut pas monter, il faut descendre.
La médiocrité ne paraît pas à La Fontaine
J64 LA FOXTAIXE MORALISTE.
un abri assez sur contre les écueils du monde; il exalte la solitude (1). Elle est, selon lui, le seul moyen d'échapper à la malignité humaine, aux illusions dangereuses, aux erreurs, aux mécomptes d'ici-bas. Il prend pour exemple
Trois sainls également jaloux de leur salut,
un magistrat, un Frère hospitalier et un anachorète. Le premier, malgré ses lumières et son esprit de justice, excite les plaintes de tous les plaideurs. Le second, malgré son dévouement, ne fait que des mécontents et des ingrats. Tous deux vont trouver le solitaire et lui confient leurs peines. Celui-ci leur répond :
Apprendre à se connaître est le premier des soins Qu'impose à tout mortel la majesté suprême. Vous êtes-vous connus dans le monde habité? L'on ne le peut qu'aux lieux pleins de tranquillité : Chercher ailleurs ce bien est une erreur extrême.
Troublez l'eau : vous y voyez-vous?
Agitez celle-ci. — Comment nous verrions-nous?
(1) Voir les beaux vers cités plus haut, p. 53.