L'INGRATITUDE
Mais de pareilles circonstances sont rares, et heureusement la reconnaissance, pour se manifester, a d'autres moyens de donner le témoignage qu'on aime à en recevoir. Ces moyens, elle les trouve dans les prétextes en apparence les plus futiles. C'est parfois un don sans importance, rendu précieux par l'humilité de la condition, valant non par ce qu'il montre, mais par ce qu'il cache. C'est aussi un souvenir rappelé à propos, et dont l'expression, pour être naïve, n'en va que mieux an cœur.
La reconnaissance a ainsi ses délicatesses chez les pauvres gens, chez les petites gens. Elle mérite d'être louée à l'égal du bienfait qui l'a fait naître. Les simples fleurs des champs ont une éloquence et un parfum avec lesquels ne sauraient rivaliser les fleurs rares venues des pays lointains, et dont l'opulence fait composer les fastueux bouquets offerts à des amitiés banales.
La Fontaine, qui a si vivement senti le prix
des affections à l'ombre desquelles se sont écoulés ses jours, a exalté la reconnaissance, et plus il en a été pénétré, plus il a eu, par une conséquence naturelle, l'ingratitude en horreur. Il en a fait le thème de plusieurs de ses fables.
Le bûcheron, employant sa cognée contre les arbres qui lui ont fourni le manche qu'il avait perdu, est l'image des ingrats.
Voilà le train du monde et de ses sectateurs. On s'y sert du bienfait contre les bienfaiteurs (1).
Le cerf, qui broute la vigne sous laquelle il a trouvé une protection contre la poursuite des chasseurs, est un autre exemple d'ingratitude. Il est découvert par le bruit qu'il a fait en se repaissant du feuillage, et périt en s'accusant d'avoir mérité son sort (2).
Le serpent veut piquer le villageois qui, l'ayant trouvé transi de froid, l'a emporté chez
(1) La Forêt et le Bûcheron, liv. XII, 16.
(2) Le Cerf et la Vigne, liv. V, 15.