PAR
Edmond COZ
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PARIS, 5, rue Bayard, PARIS LE DEVOIR - Montréal
Attiédie par le soleil de mars, l'après-midi finissaît,
Aux branches des arbres, les bourgeons s'entr'ouvraient, et les premières feuilles s'échappaient, toutes veloutées, comme une envolée de papillons, hors de leurs chrysalides.
Jean Dorloy, depuis deux heures, arpentait la glèbe, s'inclinant sur les guérets, où pointaient, droites comme des lames d'épées, les tiges des blés verts, dans la poussée triomphale du germe enseveli, fécondé par le printemps.
Les violettes, une à une, piquaient l'herbe et les mousses, les primevères foisonnaient au revers des talus, les vibrations de l'air répétaient l'hymne des oiseaux au Créateur.
L'âme de Jean se dilatait dans une rare impression de joie de vivre, très pure et très franche, qui l'arrachait aux soucis et aux angoisses de l'heure présente.
soucis et les angoisses pesaient lourdement sur cet homme de trente ans, dont nulle charge obligatoire n'eût retardé la marche, s'il n'eût été de ceux dont les chaînes se forgent avec les chaînons que brisent les évadés du devoir familial.
Jean rentrait aux Herbines,la vieille maison de son beaupère, moitié ferme, moitié demeure bourgeoise, située à l’extrémité du village de Vandreville, formant un seul tenant avec le domaine agrandi, depuis peu d'années par l'acquisition de
terrains en jachères. Pénétrant dans le verger clos qui séparait l'habitation de la campagne, Dorloy entendait des pas légers venant en sens inverse, et, entre les branches des chevrettes et des sureaux, que leur précocité vêtait de petites feuilles transperentes, une jeune femme parut.
— Lisa! murmura Jean, si bas que l'appellation trop familière, qui jusqu'alors était restée dans son cœur, ne fut pas entendue,
— Bonjour, Monsieur Dorloy.
Mlle Miley li tendait la main ; fl la serra, respectueux ef cordial.
— Et les enfants ? interrogea-t-il.
Sous la même impulsion d'un échange d'idées nécessaire, l'institutrice et le frère aîné marchèrent l'un près de l'autre, derrière la charmille en bordure des champs.
— Ils font ce qu'ils peuvent, pauvres petits !
— Je voudrais les faire étudier le soir, mais ils tombent endormis en sortant de table... Moi-même je suis pris da cet assoupissement qui guet.e les travailleurs du grand air...
— Si leur père voulait s'occuper d'eux!
— Mais il ne le veut pas, et s'imagine qu'il ne le peut pas! Depuis que son attaque de paralysie a changé les conditions normales de son existence, il se déclare incapable dr toutl Les enfants, en dehors des progrès qu'ils feraient, y gagneraient d'être surveillés davantage de prendre contact avec leur père, qu'ils ne voient qu'aux repas. Et lui, dans cette solitude volontaire et cette oisiveté absolue, s'énerve et s'agite danis le vide.
— Jadis il travaillait pour ses enfants, en partageant les travaux des ovriers agricoles ; il ne veut rien faire à rrésent de ce qui n'était pas dans l'ancien plan de sa viel
— Le départ de ses fils achève de le décourager.
— Le départ de Marc, surtout, si imprévul.…... Hilaire, tout enfant, puis adolescent et jeune homme, rêvait Etats-Unis ct dollars! 11 s'entêtera toujours à rester entre les murs d'un gratte-ciel! Et la terre, sa terre, manque de bras, mais au moins il saura se tenir en équilibrel
— Le caractère de son frère est bien différent!
— Marc est faible de caractère et facile à entraîner. Paris ne lui vaut rien, et je suis toujours inquict!
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— Toujours fquiet pour ? :: autres ! fit observer Lisa, Vous ne parlez pas de vos soucis.
— Est-ce que vous parlez des vôtres, quelquefois »..…. demanda Jean.
— Je suis entre les mains de Dieu !
Le ton avec lequel cette nhrase était dite impliquait, non la
résignation passive, mais l'acceptation des épreuves avec l'aide du secours divin,
Et, souriante, elle a jouta :
— Voici un singulier langage pour une petite « fonctionnaire » |...
— Une « petite fonctionnaire » qui sait allier ses devoirs de conscience avec ses obligations professionnelles !
— Jusqu'alors je ne me suis heurtée contre aucun récif..….. D'un moment à l'autre, mes intérèts Peuvent se dresser en face de ma conscience...
Elle allait ajouter :
— Vous êtes le vivant exemple du devoir triomphant des intérêts...
Elle garda ses lèvres closes comme Jean avait fermé les siennes, sous l'inspiration de la même belle réserve. Si peu de temps et si peu de mots leur suffisaient pour échanger leurs pensées ! Les rencontres brèves adoucissaient pour chacun les épreuves et les sacrifices.
Leurs vies étaient-elles destinées à suivre un cours parallèle sans jamais se fondre en une seule ? Les charges qui pesaient sur ces êtres, jeunes encor: se réuniraient-elles en un fardeau commun, s'allégeant parce qu'ils eraient deux pour le porter ?
Les mots qui enchaînent n'avaient pas été prononcés, et néanmoins il semblait, à l’uv comme à l'autre, qu'ils n'avaient plus à disposer d'eux-mêmes. …
Après un « au revoir » et un serrement de mains, ils se séparèrent. Jean gagna les Herbines, et Lisa retourna vers l'école de Vandreville qu'elle dirigecit depuis deux années, hâtant son pas élastique et souple,
Mile Miley avait vingt-huit ans.
‘le avait la conscience de sa belle et robuste jeunesse et se tenait dars l’austère simplicité de ses fonctions, sans chercher à forcer les dons de la nature, mais cÎle n'avait pas renoncé à ce charme extérieur que règlent la pureté ct la sagesse et qui
œt ln grèce particularisée de la femme qui doit exereer Br action au dehors.
La « petite fonctionnaire » était une vraie chrétienne. Orpheline très jeune, elle avait été élevée par ses grands-parents, instituteur et institutr ice d'un autre âge, retardunt de bien des années sur l’époque présente. Du fond dn leur retraite, ils . entrevoyaient toujours leur carrière en accord avec l'intégrité de leurs convictions, .et, pour mieux préparer leur petite-fille
aux devoirs de l'enseignement, ils l'avaient placée, ainsi que sa jeune sœur, dans un couvent.
Pour Lisa, le premier choc avait daté de son entrée à l'Ecole normale. Lorsqu'elle y avait entendu proférer des paroles d'indépendance religieuse, le voile s'écarta, lui révélant des mentalités nouvelles, des états d'esprit insoupçonnés.
Cependant, la directrice exigeait qu'en matière de foi ehaeune de ses élèves fût libre ; elle facilitait à toutes celles qui en faisaient la demande la possibilité d'assister aux offices...
Le premier poste de Lisa l'avait amenée dans un coin perdu, comme adjointe d'une institutrice très vieille, vivant de tradi tions anciennes et apparentées à tous les not.bles du pays. Li vie avait été paisible pour les deux fermes...
Puis Mile Miley avait été envoyée comme titulaire à Vandre ville. En arrivont, elle avait trouvé la grande salle vide : À
: crucifix avait éu nlevé l'année précédente...
Dorloy lui av::4 raconté la scène fatale, si rapide et si muette La protestation des « bras croisés » par quelques gens æuxquel le bon vouloir ne manquait es, mais privés d'initiative, ayar les timidités de Nicodème se glissant à l'heure des ténèbr:
| près du Christ...
L'intention avait été réputée pour le fait, et Jean avait é seul, lv‘ -: calme, à crisper les poings, à sentir les larm: rouler sus ses paupières, tandis que tout son être se révolta en voyant l'image de l'Ouvrier divin enlevé du milieu de groupe d'enfants d'ouvriers.
Son effort s'était brisé entre les digues qui le eanalisaiet l'irréligion de son beau-père, Fapathie de ses compatriotes.
Mais Lisa avait ramené dans l'école le souffle du Christ. E le faisait passer dans sa vie, dans son exemple, dans son ens gnement, au prix de quelles difficultés et de quetles prudenc ge dences plus amères et plus dures à la franchise de #
aïisaient, otes.
rist. Elle on enseirudences!
se de son
parce qu'elle redoutait toujours qu'elles ne connassent à la peur...
Le curé :es avait conseillées, ces prudences. La parois e pont ‘dait pus assez de ressources matérielles et morales pour créer une école libre.
Lise garantis “it les petites âmes d'enfants contre l'irréli. gion officielle, et, pour la relever dons ses moments d'épreuves, le prêtre lui avait montré les premiers chrétiens réfugiés dans les Cotacombes, cachés aux regards, mais ac-mplissant dans l'ombre le:rs devot:s et répandant teur ver’ ‘ystérieuse duns la cité romaine, Et elle avait marché en Ad, ne « vivunt pas sa vis », mais luttant pour assurer à eile-même et aux sutres la vie qui ne finit pas.
L'existence de Dorloy avait été également simple, égalrment épronvée par la lutte quotidienne. Son père était mort peu de temps après sa naissance. La jeune veuve restait sans ressources ; elle se retirs à Vandreville, chez une vicille parente dont elle tint le ménage.
Toutes ses qualités d'ordre et d'économie, entravées par les goûts de dépense de son mari, s'affirmèrent bientôt,
Les Herbines n'étaient pas loin de sa demeure, et le propriétaire, Lambert Boisseul, remarqua le changement opéré dans son voisinage. La mr onnrette mal tenue, le jardin abandonné étaient peu à peu :nsformés. Mme Dorloy était réellement une ménagère h . ligne. Le fermier songea à la demander en mariage, puis il hésita..…. Il voulait arrondir son bien ; mais les filles dotées l'effrayaient par leurs prétentions de vivre comme des « dames de la ville ». La ferme avait besoin d'une direction ; il se décida à épouser la veuve et concédo an foyer une très petite place à son enfant. Un an plus tard, un fils naquit, puis un second,
Lorsque Jean eut huit ans, un ecclésiastique, cousin de son père, proposa de le faire placer gratuitement dans un Séminaire mixte, récemment organisé dans le diocèse.
Boisseul se targuait d'anticléricalisme, sans avoir, d'ail. leurs, une nction bien précise du cléricalisme ni même de l'anticléricalisme, mais, par intérêt, il appuya fortement la proposition de lab‘ Dorloy.
H ne fit pas plus d'objections au baptème de ses enfants
qu'il n'en avait apporté au mariage religieux, déclarant que,
ÿ LA FORCE DE VAINCRE
puisque c'était « encore l'usage », il fallait en passer par là... Mais, pour mettre ses actes d'accord avec ses principes, il cessa de saluer le curé quand il le rencontrait.
Mme Boisseul, qui avait vaillamment rempli une tâche souvent au-dessus de ses forces, mourut en donnant le jour à deux jumeaux, Pierre et Marthe. Lambert pleura très sincèrement sa femme.
Une gratitude immense envahit le cœur de Jean envers celui qui avait enlevé sa mère à la servitude et à la détresse pour lui donner la première place à son foyer.
Il faisait alors son service militaire et dut repartir le lendemain des obsèques,
A cette époque, il se trouvait en face d'un avenir incertain et ne savait quel parti prendre. Il n'avait jamais été ün fort en thèmes, mais il avait acquis une science très précieuse. Son intelligence, assez rebelle aux études philosophiques, s’ou- ‘vrait merveilleusement à l'Evangile. .….
— Je le lis tous les jours, et tous les jours j'y puise une force nouvelle ct j'y découvre un sens nouveau, disait-il à l’un de ses maîtres.
Le vieux prêtre qui se considérait comme son tuteur était mort. Jean alla prendre l'avis du directeur du Séminaire.
— Je vous reconnais une vocation suffisante pour faire un excellent ecclésiastique, mon enfant, dit celui-ci, mais je crois que votre place est ailleurs... au milieu des récifs de la vie...
Le dernier soupir de sa mère avait orienté l'existence de Jean. Aussitôt libéré, il revint aux Herbines et travailla comme un simple ouvrier, appliquant avec une observation méticuleuse tout ce qu'il avait appris de chimie et d'histoire naturelle à la culture de la terre.
Il ne songea pas plus à demander un salaire que Boisseul ne songea à lui en offrir un. Il était décidé à accomplir ce qu'il appelait « les sept années de Jacob », et, lorsqu'elles seraient terminées, il se créerait une situation.
Les années de Jacob passèrent. La tâche de Jean s’alourdit. Ayant près de lui ses deux fils aînés et son beau-fils, en tout quatre paires de bons bras, Lambert avait acquis un lot considérable de terres restées en friche. Dès lors, ce furent successivement le départ d’Hilaire, la tête montée par l'espoir de
22 ne es eee me
faire fortune dans la course aux dollars, l'inactivité progressive du sexagénaire, la brusque résolution de Mare, entraîné par d'anciens camarades, employés de commerce à Paris, et qui déclara brutalement qu'il n'était point fait pour « le métier d'animal de labour »! Et enfin la première allaque de paralysie qui frappa le terrien.…..
Seul, Jean resta pour renouveler les « sept années de Jacob » ct faire face à tout. A son appel pressant au retour, les deux frères avaient répondu que, n'ayant aucun goût pour l'agriculture, ils déchargeraient leur père de leur entretien en se tirant d'affaires eux-mêmes.
Une charge de moins ! N'étaient-ils pas d'âge à être une aide de plus ?
Boisseul ne lutta pas, et Jean comprit, à travers certaines phrases des lettres de ses frères, que ceux-ci ne lui reconnaissaient pas le droit de remontrance,
Que de fois déjà, même du vivant de sa mère, Hilaire et Marc lui avaient fait sentir qu'il était un intrus, celui qui doit {out et auquel on ne doit rien!
Exaspéré par l'inaction forcée, accablé par l'abandon de ses fils, les dépenses grandissantes des jumeaux, la perte de l’argent employé à l'acquisition d'un terrain désormais inutile, et dont il ne se débarrasserait qu'à un prix dérisoire, Lambert retombait sur son beau-fils et maugréait contre son éducation religieuse, sans reconnaître que l'éducation laïque reçue par les autres ne leur avait pas enseigné à remplir les devoirs imposés par le respect filial, Inconsciemment, il en voulait à Dorloy de ne Pouvoir exécuter à lui seul le travail de tous; il s'en prenait au jeune homme de toutes les dépenses du faire valoir.
Pour remplir ses devoirs religieux, pour que les deux petits sans mère puissent y participer, Dorloy en était réduit à la nécessité cruelle de la dissimulation.
Tout ce qu'il avait pu obtenir, car Boisseul, dans sa vanité de demi-bourgeois, ne voulait Pas que ses enfants allassent à l'école primaire, avait été de leur faire donner chaque jour une leçon par Mlle Miley.
Lisa devinait aisément ce que le beau-fils de Lambert ne lui disait pas ; elle avait fixé elle-même un prix très minime, pour éviter à Jean de nouvelles discussions, C'était la seule manière
dont elle pât l'aider. Mais cette heure de travail et de surveillance était trop vite passée. Tandis que le père, exaspéré au moindre bruit, s'enfermait dans sa chambre et que le grand frère multipliait ses eflorts pour faire rendre à la terre ce que la terre doit au travail de l'homme, Pierre et Marthe erraient oisifs, car ils se refusaient de travailler seuls et se montraient peu inventifs, même dans urs jeux, sans cesse bousculés par La vieille servante Polyphie, d'humeur grondeuse, dont les idées sur les enfants bien élevés ne dépassaient pas un classement en deux catégories : ceux qui s'essuient les pieds en rentrant et ceux qui s’obstinent à ignorer l'existence du paillasson!
Jean déplorait cet état de choses. Un jour, il emmena les jumeaux aux champs ; il chercha à les intéresser à la terre, mais ils lui échappèrent, coururent très loin et lui firent perdre un temps précieux. :
De sa fenêtre, Boisseul les aperçut, galopant comme des chevaux échappés ; il sanna Polyphie, qui, furieuse d’être dérangée et de fournir des steeples pour lesquels sa lourdeur et son âge ne la préparaient guère, ramena les délinquants avec brutalité.
Pour éviter d’être punis, Pierre et Marthe déclarèrent que Jean les avait traités comme des « manœuvres » et que c'était pour cela qu'ils s'étaient enfuis.
— Tu oublies que tu es chez moi et non chez toi, imposa rudement Boisseul à son beau-fils, et que tu ne dois pas te faire servir par mes enfants.
Toute protestation avait été inutile. Que de fois, lorsque Jean rentrait exténué, le soir, pour se mettre à table, læ parole froissante de son beau-père était-elle tombée sur lui pour lui imposer silence lorsqu'il voulait s'entretenir sérieusement avec luil
EH
Lambert Boisseul, soutenu par la servante, était parvenu, ce jour-là, à occuper sa place au haut bout de la table, ce qu’il n'avait pu faire durant toute la semaine.
Pierre était entré sans ébranler la porte ; il se présentait, contre son habitude, avec des mains irréprochables, ayané trouvé un amusement nouveau, qui consistait à faire fondre
LA FORCE DS VAINCRE ut
“tn pain de savon dans sa cuvette : un match avec ee sœur | I] était tout fier d'avoir tenu le record, son savon ayant été le premier fondu, et, en signe de triomphe, il avait réparé le désordre de sa chevelure et de ses vêtements.
Une atmosphère de paix inaccoutumée régnait dans la petite salle, lorsque Jean y Pénétra, en adressant à son beau-père quelques mots affectueux sur l'amélioration de sa santé.
— Je suis loin du moment où je reprendrai ma bêche ! dit celui-ci. I faut songer à la jechère. Tu ne t'en occupes pas...
— J'ai été au plus Pressé. J'ai ensemencé les terres déjà en rapport.
Il n'ajoutait pas qu'il n'avait plus de graines et que le modeste courant des nécessités de la vie mis de côté, à peine resterait-l ume provisison de quinze cents francs.
À combien allait se réduire le nombre des journées des ouvriers agricoles qu'il lui faudrait employer pour arriver à maintenir l'équilibre dans un budget aussi restreint ?
— Tout augmente de prix! cris Lambert en frappant la table du manche de son couteau. Le campagnard est dépouillé par tout le monde...
— On organise des BTOupements pour aider aux transactions et obtenir les fournitures nécessaires, détaillées pour chacun, au même prix que la vente en gros, suggéra Jean,
Boisseul dressait l'oreille, puis il demanda, soupçonneux :
— Qui « on » ?
Jean se garda bien de dire que la nouvelle de l'installation des Syndicats agricoles lui avait été annoncée dernièrement par le curé de Vandreville.
— Mais, repritil, cette idée est venue à des personnes influentes qui coraprennent la nécessité de faciliter le relève. ment de la vie rurale. …
— Tu ne me dis pas les noms ?
— Que vous apprendraient-ils ? L'organisation est tout...
— Etudie cela... Tu m'en rendras compte... Tu gaspilles tellement l'argent que je te remets... Oh 1 ne prends pas cet air indigné! Je ue t’accuse pas de dérober quoi que ce soit.
‘Allons, sois donc calme! On ne discute Pas avec les infirmes! Je reprends... Tu calcules si mal qu'il faut que d'autres cal tulent pour toi. Cela tient À ton éducation.
La tentation vint à Jean de dire à son beau-pèrs ;
12 LA FORCE Dh vauCRE
— Ceux qui ont prévu la crise que traverse l'agriculture, ceux qui ont décidé de porter secours aux propriétaires ruraux, grands et petits, petits surtout, qui veulent rétablir par les joies du foyer l'élargissement de la famille française, ceux-là, prêtres ou laïques, sont les apôtres de l'Evangile, de la bonne nouvelle, du Christ, dont vous avez proscrit l'image de votre demeure, qu: vos pareils ont arrachée aux murs des écoles, aux monticules des calvaires, et qu'ils ne peuvent encore briser sous les voûtes des cathédrales! Ce sont ces hommes qui s'efforcent d'arrêter la marée montante, et vous admirez leur conception et leur œuvre, et vous allez leur tendre la main, non Pour aider à leur effort, mais pour en profiter
Jean pensa ces choses... et se tut.
— Oui, des graines.…..., des instruments... , les prix diminués, mais nous fournira-t-on la main-d'œuvre également réduite ? demanda Boisseul après réflexion.
— On rapprochera l'employeur de l'employé en établissant une communauté d'intérêt qui les encouragera à se prêter un soutien réciproque...
Lambert se rejeta sur le dossier de sa chaise. Il était taciturne, maintenant, parce qu'il ne pouvait plus recevoir les idées de son beau-fils à la pointe de la contradiction, elles étaient trop d'accord avec ses désirs...
Il ferma à demi les yeux.
— Avec tout cela, les jachères ne sont pas défrichées, murmura-t-il, têtu, tandis que, soutenu par Jean et par Polyphie, il gagnait sa chambre,
Tout le monde dormait encore aux Herbines. Dorloy, la tête inclinée sur ses livres de comptes, espérait arriver à réaliser la solution tant désirée, employer mille francs à la mise en valeur des terres à fertiliser, et recommençait dix fois les mêmes calculs.
À 8 heures, avant de se rendre au travail, il se dirigea vers lu chambre de son beau-père, comme il le faisait chaque matin, lorsqu'une galopade dans le vestibule lui fit retourner la tête.
Pierre le rejoignait en criant :
— Je crois que c'est une lettre de Marc!
L'enfant tenait une enveloppe entre ses doigts et la regardait curieusement.
at tn ét nd sttisenmrantmnemnmnemeanennann
Pate à sémnnann onu cmt
— Porte-la, toi, Jean. Papa dit que Mare n'écrit pas assez souvent, puis, quand les lettres arrivent, il est de mauvaise
umeur,
— Un enfant ne parle pas ainsi de son père.
— Comment doit-il parler, cet enfant ?
— Papa est triste, il a du chagrin.
— Alors, quand je serai grand ct que je m'en irai, comme les autres, je n'écrirai jamais,
— Et pourquoi ?
— Pour ne pas faire de chagrin à papa.
À cette logique imprévue, Jean trouve l'immédiate réponse :
— Tu resteras ici avec tor père, Marthe et moi ; tu seras beaucoup plus heureux que les autres. Va faire tes devoirs...
— Non, j'entrerai dans in chambre après toi. Je veux qu'on me lise ce que Marc raconte de Paris...
— Je te le répéterai. Laisse ton père tranquille.
— C'est mon père... Ce n'est pas le tien!
Depuis des semaines, Jean sentait monter contre lui cette opposition sourde des deux petits, semée en eux par les duretés Au beau-père envers le beau-fils. Et voici qu'elle éclatait tout à coup, et cela parce que lui était le seul qui parlât raison à ces enfants, le seul qui endiguât leurs désobéissances et leurs caprices.
Dorloy en appela à la fermeté p'''ente qu'il s'était imposée, I prit la main de Pierre dans }- 1e et le mena jusqu'à la chambre dans laquelle Marthe et lui prenaient leurs leçons.
Ce mutisme impressionna le petit garçon, qui s'assit, dompté, docile, pour le moment. Jean eût tant voulu pouvoir lire cette lettre le premier | Il avait recommandé à Marc d'éviter tout sujet de nature à troubler son père, jamais aucune répnnse directe ne lui était Parvenue, et l'avis avait été mal Obs. .‘, d'où la mauvaise humeur constatée par l'instinctive fin de Pierre chaque fois qu'une lettre de Paris arrivait.
Cette enveloppe brûlait les doigts de Jean et ses yeux.se fixaient sur l'adresse avec une anxiété croissante. Lui, si dis. cret, repoussait la tentation, et cependant il discutait avec elle, il s'affirmait à lui-même qu'il ne pouvait ni lire cet écrit ni le supprimer, qu'il ne devait pas s’interposer entre le père ct le fils... Et pourtant... °
Soudain, le papier lui glissa des mains. Marthe, qu’il n'avait
pas entendue venir, prestement l'enleva. Avertie par son frère et plus curieuse encore que lui, elle s'était approchée à pas de loup, puis, d'un geste immédiat, ouvrait la porte et fonçait vers le fauteuil de son père, tendant la lettre à bout de bras.
Tout cela avait été si rapide que Dorloy n'avait pu parer l'intervention inattendue de sa sœur.
Le triomphe silencieux de Marthe, qui jetait un regard de défi vers son grand frère, ne dura pas longtemps.
Elle vit se contracter ia figure de son père ct un de ses poings retomber lourdement sur le bras de son fauteuil. Elle s'enfuit aussitôt à la hâte.
Jean s'était avancé. La voix tremblante, sous l'impression de l'angoisse réalisée :
— Quelque... étourderie de Marc ? interrogea-t-il.
Cette préventive atténuation de la faute redoutée déchaîne sur lui la colère de Boisseul,
— Une étourderie ! Tu oses appeler cela une étourderie ! Tu défends ton frère, toi qui connais pourtant ma situation |...
Certes, Jean la connaissait, cette situation, lui qui était la clé de voûte de l'édifice! Ces mots lui disaient assez que Marc avait fait des dettes et que tous les projets établis avec de si grandes difficultés s'effondraient d'un seul coup. Néanmoins, il soutiendrait, avec toute son énergie, celui qui était le plus atteint
— Je ne défends pas Marc, mon père, reprit Jean, je veux adoucir votre peine. S'il a cédé à une tentation, il n'y succom-
ce pas ? La résignation, la Providence, voilà ce que c'est que de t'avoir laissé au Séminaire ! Si tu sentais comme moi, toi qui es robuste, toi qui es jeune, tu partirais à Paris, tu dirais à ton frère que je n'ai pas d'argent, que je ne veux pas qu'il déshonore mon nom !
Le sentiment de l'impuissance se heurtant contre la volonté d'agir provoqua un désespoir navrant, mêlé de Plaintes puériles.
Boisseul avait rejeté sa couverture et cherchait à se dresser sur ses jambes, repoussant l'aide de Jean.
— Oh! je m'ennuie, je m'ennuie de ne pas pouvoir trayailler, de ne plus pouvoir gagner 1...
Et le verbe « ennuyer », qui, dans la langue courante, était si au-dessous de la douleur de cet homme, mais était si expressif dans l'idiome Paysan, prenait une portés tragique sur les lèvres du terrien dépossédé de :es forces.
Lambert retor:bu en arrière.
— Pourquoi m'ont-ils quitté, pourquoi m'ont-ils laissé seul avec « la terre »} Quand des soldats désertent, on court après eux, on les ramène, on les juge, on les punit, on les fait travailler de gré ou de force... Mais tu ne feras donc rien, toi, malheureux, pour nous tirer de là ? Le domaine ne t'importe &uère, à toi ! Il ne t'appartient pas, et cependant... tu en vis |
ll prit les deux mains de son beau-père dans les siennes e lu fit rasscoir.
vœu du père, mais dictée aussi par la subite crainte que Maro n'eût quitté la place qu'il occupait dans une grande maison de commerce, à la suite de quelque coup de folie.
Le jeune homme ne faisait aucune allusion à ce fait, mais plusieurs fois déjà il avait échappé aux précisions et semblait avoir établi en principe que le « droit à la vie », en libérant de l'intervention d'autrui, entraîne avec lui la liberté de donner à ses actes telle façade que l'on veut. Etre bligé de chercher la vérité pesait lourdement sur l'esprit de ‘an, qui éprouvait une vive répulsion pour le métier d'enquêéteur. Et cependant il devait s'y résigner. Comment porter secours à ceux qui sont menacés lorsqu'on ignore la nature du danger qu'ils courent ?
Lambert et son beau-fils n'échangèrent plus une seule Parole durant quelques minutes. Enfin, Jean releva la tête et avança la main :
— Voulez-vous, dit-il, me donner la lettre de Maro ?
Sans répondre, Boisseul tendit la feuille de papier. Dorloy lut :
Mon cher père, je souhaite que vous alliez de mieux en mieux et que les trois autres se portent bien. Je ne puis aller vous voir, comme je le désirerais.
Les Herbines, en ce moment, doivent être jolies, Jouissez-en tous ! Les tracas des affaires, les complications de !: vie Je Paris vous sont épargnés. Ma part est lourde ! J'ai de &raves ennuis, je redoute même de les voir dégénérer en incidents fâcheux, et je tiens à vous en éviter le contre-coup, Avec un billet de mille francs, j'y parviendrai. Voulez-vous, je vous prie, m'expédier cette somme courrier par courrier?
Je vous embrasse de tout mon cœur, sans oublier mes frères et Marthe,
Votre bien dévoué ls, Manc.
« Bien dévoué fils ! » Quelle ironie dans ces trois mots !
— Tu iras porter l'argent, murmr-ra Boisseul, les dents serrées. Tu diras à Marc qu'il me tuerai. s'il recommençait, D'ailleurs, arrange-toi pour que pareille chose ne se renouvelle pas ! Puis tu reviendras tout de suite.…. Et tu ne feras pas la noce, au moins |...
Ainsi fouaillé, Dorloy se dressa :
— Mon père, vous ai-je donné quelque ’aison de douter de moi ?
— Pourquoi vaudrais-tu mieux que mon fils
Malgré le sursaut violent de son cœur, Jean se tut. Il ne pouvait parler sans en dire trop. Un effort lui coûta pour pardonner à l'amertume paternelle, puis il s'éleva au-dessus de la persécution mesquine qui l'enveloppait en se resserrant chaque
Dès le soir même, Dorloy quitta les Herbines et prit le chemin de la gare.
Dans la poche du veston devenu trop étroit (car il ne renouvelait que 5es vêtements de travail, les seuls qu'il usât) était placée la liasse de billets de banque qui représentaient tant d'espoirs abolis.
Ces mille francs — une bagatelle pour tant de dissipateurs ! — C'était le prix de la vie rurale Pour presque toute l'année. Jean les avait extraits du coffre-fort, maintenant à demi vide, avec la souffrance que l'on éprouve au dernier arrachement d'un membre sectionné par des mains rudes et maladroites. Aujourd'hui, il parait à la menace immédiate ; demain, il ferait
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face à la nécessité quotidienne ct réparerait la per, dès heures,
En Voyageant de nuit, il réalisait une économie de temps et d'argent ; il en serait quitte pour dormir tantôt sur les banquelles des compartiments et tantôt sur les bancs des salles d'attente, car les trains ne Correspondaient pas,
Le jour baissait, Dorloy était en avance ; la pensée lui vint d'entrer à l'école et de prier Mlle Miley de bien vouloir aller jusqu'aux Herbines, après la classe du matin. Il essaya d'ouvrir la porte sans y réussir et sonna, Son appel resta sans réponse, Il s'éloigna, déçu. I n'eût rien dit à Lisa de ses chagrins intimes, mais d'entendre sa chaude voix sympathique l'eût Cncouragé dans l'épreuve de la journée,
Mlle Miley tenait encore à la main un télégramme qu'elle venait de recevoir, inrsqu'elle pénétra sur le quai de la station. En traversant la salie d'attente, elle n'avait Pas perçu, dins un angle à demi érlairé, un Personnage de petite taille, dont Es prunelles papillotaient sous des cils roux,
Le regard de Lisa explora les portières du train qui reliait Vandreville à Ja grande ligne, puis elle se Précipita vers un Compartiment de troisième classe qu'une main &antée de laine noire essayait en vain d'ouvrir,
— Lucie !
— Lisa!
Les deux noms se croisèrent, formant un seul cri,
La poignée hors d'usage refusait de céder, lorsque des doigts robustes écartèrent ceux de la jeune fille, ct, tournant fortement le bouton, triompherent de ja détérioration du matériel ; la portière Céda, tandis que Jean jetait ces mots hâtifs :
— Je m'absente..…. Voyez les enfants, je vous en prie...
La personne qui avait répondu au nom de Lucie descendit lestement, altirant à elle deux longs sacs de bure noire, puis, remontant sur le marche-pied, elle teñdit le bras et soutint une femme dont les cheveux blancs s'échappaient d'un bonnet de tulle à demi caché sous un châle tricoté.
Ainsi aidée, la Pauvre vicille prit pied. 5
Etouffant une exclamation de surprise, l'institutrice serrait
les deux VOYageuses sur sa poitrine.
— Vous ! Vous ! murmurait-elle à l'oreille de la plus âgée, Chère, bien chère Sœur Rosc |
— Je l'ai retrouvée, après l'expulsion, à demi mourente de faim, et je l'aj amenée, murmure Lucie.
— Tu as bien fait...
Ces simples mots s'élancèrent du cœur Pour monter aux lèvres.
La bouche de Lisa sourisit encore pour le doux accueil, et déjà cependant un pli barrait son front. Sur le rumeur sourde qui emplit son cerveau se détacha le coup de sifflet annonçan! le départ.
Le train s'éloignait. Une tête se pencha et un long regard se dirigea vers le zroupe des trois femmes, tant cne la distance le permit.
Lisa en eut la perception très nette, sans même lever les yeux. Quand elle n'entendit plus que le bruit lointain des roues sur les rails, une sensation d'isolement s'émpara d'elle. Jean s'éloignait..... Et cependant il ne pouvait lui être d'aucun secours,
N'avait-il pas des chaînes aux mains, des entraves aux pieds? Ces chaînes et ces entraves morales, plus étroitement rivés que des chaînes de fer, plus serrées que des entraves de bois durci |... Oui, mais il avait l'âme libre, libre de la liberté du Christ, libre comme ies âmes des confesseurs au plus profond des cachots |... L'âme qui vibre à toutes les émotions humaines et n'obéit qu'à Dieu, lequel seul donne la fu-ce de vaincre... Elle puiserait sa force aux mêmes sources.
Passant le bras sous celui de la vieille femme qui levait sur elle un regard de tendre reconnaissance, comme en ont les très vieux, les tout petits et les moursnts, Mlle Miley rentra dans la salle d'attente ; de l'autre main elle soutenait l'un des deux sacs. Lucie, frêle et menue, portait l'autre à grand'peine, s'efforçant de ne pas le laisser traîner à terre.
Soudain, l'homme qui s'était dissimulé lors du premier passage de l'institutrice émergea sous la lueur du gas qu'un employé venait d'allumer et se planis en face du groupe féminin dont il arrêta la marche.
— Je vous salue, Mademoiselle Miley ! Vous voilà en faille, tant mieux ! C'est si triste de vivre seul. ……
Un soupir énorme ponctua la phrase d'un regret personnel.
— Je vous remercie, Monsieur Périgo, répondit-elle,
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avec l'impression que les prunelles se rétrécissaient sous les cils roux pour eux l'observer, elle et ses compagnes.
Lentement, toutes trois longèrent l'avenue de tilleuls récemment élagués en échangeant quelques mots à voix Puis, arrivées devant l'école, elles Contournèrent le bâtiment et Sagnèrent le domicile Privé de l'institutrice.
— Ma chère Sœur Rose, vous prendrez ma chambre, déclara Lisa, tout en plaçant un frugal repas devant ses hôtes, encre inattendues le matin même.
Elle dut arrêter net la Protestation de la vieille religieuse,
— Ne dites pas non! La seconde pièce est plus vasie, ce
les renvoyät..… avant les élections. Les élections étaient finies. Le lendemain, l'ordre de fermer l'école, d'expulser les reli.
Sicuses, était arrivé, inopiné, brutal i
n'en pôt rien connaître,
VOyageuses errantes, sans foyer, sans abri, elles s'en allèrent, le cœur plein de confiance en Dieu qui leur avait tout donné,
qui tout à l'heure frapperaient vainement à la porte pour , €n se rendant à “er, les petits enfants, le doux fardeau de vie, qu :: « Pouvaient garder pendant le
ou et qu'elles reprenaient le soir, en retournant vers leur oyer.
Après avoir entendu la première messe célébrée dans la paroisse, les Sœurs avaient été conduites à un ouvroir, afin d'y changer de costume, laissent leur voile et leur guimpe, comme on doit abandonner une parure de fiancée pour revêtir un habit de deuil. Et, après avoir reçu un peu d'argent, le maigre part du trésor de la cominunauté, elles s'étaient dispersées,
Lucie avait d'abord trouvé l'hospitalité dans la famille d'une autre novice, puis, après avoir envoyé la dépêche qui annonçait son arrivée à Vandreville, elle avait aperçu la pauvre vieille Sœur Rose, effondrée sur un banc de promenade publique ; près d'elle gisait à terre le sac d'effets qu'elle n'avait pas eu la force de soulever jusqu'à la hauteur du siège, Et en phrases courtes, haletantes, elle avait conté à la jeune novice sa douloureuse matinée, remplie rar d'infructueuses recherches. Depuis longtemps ses plus proches narents étaient morts. Ses neveux ne lui donnaient jomais signe de vie, et néanmoins, conflante, elle alla frapper à la porte du vieil hôtel dont elle était sortie à vingt ans pour n'en plus jamais franchir le seuil.
En vain, avec un grand effort, souleva-t-elle le marteau très lourd. En redressant sa tête courbée, erdolorie par la nuit d'agonie, elle avait vu que la façade noirâtre était aveuglée par les volets clos, et elle s'était traînée plus loin, en recherche de la fille d'une ancienne amie qui fidèlement jusqu'à sa mort était venue iui apporter les souvenirs de leur commun passé.
Sur l'indication de la concierge d'un immeuble moderne, elle s'était hissée, tirant son pauvre sac jusqu'au troisième étage. :
Un petit garçon que l'aïeule lui amenait souvent vint ouvrir la porte et ne la recornut pas, sous ses vêtements laïques. Il avait reculé dev. nt la main tendue ; puis la mère était venue, compatissant avec un affectueux respect au malheur de l'isolée.
Le mari était rentré, poli d'abord, réservé, puis défiant presque... Un fonctionnaire chargé de famille! Et dans cette atmosphère mélangée de tiédeur douce et d'accueil peu à peu glaciel, la déception était venue vite. La Sœur Rose avait com-
LA FORCES DE VAINCRE s1
pris qu'elle sersit une gêne et une menace Elle était partie, disant qu'elle espérait trouver quelque vieille dame plus âgée qu'elle À qui elle pourrait rendre des services, en échange du logement et de la nourriture, et elle était tombée anéantie sur
le banc où la novice l'avait rencontrée. Lucie Prononça ce simple mot :
— Venez, Elle avait une telle confiance dan ‘à Protection de Dicu et le secours de son aînée 1... Elle n'avait pas réalisé les
conditions exactes de l'existence de Lisa, mais elle avait réalisé son cœur,
Les expulsées, à bout de fatigues et d'émotions, s'endor. mirent à l'ombre du crucifix de leurs cellules qu'elles avaient emporté.
Lisa n'avait pas. défailli sous le premier choc, mais les angoisses de l'avenir la tinrent en éveil, Elle envisageait maintenant l'ensemble de toutes les difficultés qui allaient se dresser devant elle,
À force d'ordre et de sobriété, elle était Parvenue à faire quelques économies, mais elle était seule, À présent clles seraient trois,
Lucie pourrait travailler à l'aiguille, mais à condition de rester chez elle, Un trop rapide contact avec l'extérieur semblait à Lisa une sorte de Profa’ ation pour celle qui s'était consacrée à Dieu. Que de soins, à ailleurs, n'allaient pas exiger la faiblesse et l'état maladif de Sœur Rose |
Puis une autre question se ;,osa, angoissante, subite. Qu'adviendrait-il si on savait que l'institutrice communale hospita- Lisait des religieuses cxpulsées ?.…, La mettrait-on en demeure d'éloigner les deux femmes Chassées de leur demeure et main-
Ces pensées, après l'avoir brutalement assaillie, s'accentuaient ou s'atténuaient comme les spasmes du cœur. Lisa s'eflorça au calme ; elle songeait à tout ce qui pouvait
Le maire était un « brave homme » qui évitait de contrarier qui que ce fût. Il allait à l'église « dans les grandes circonstances », déclarait-il : aux Rameaux, à la Toussaint, car il tenait à ses morts. 1] assistait correctement ‘aux mariages et aux enterrements et rétorquait à ceux qui le blämaient « qu'il
22 LA FORCE DE VAINCRE était libre d'aller où il lui plaisait, puisqu'il ne faisait de mal à personne ». Sa dialectique se bornait là.
Mlle Miley savait, d'ailleurs, qu'il l'avait défendue contre ceux qui l’accusaient d'avoir des « tendances catholiques » et racontaient qu'elle se plaçait auprès des enfants de l'école, à la messe, le dimanche :
— Du moment qu'elle observe la neutralité scolaire, avait répondu le maire, pourquoi, si cela plaît aux parents, les mioches ne la rejoindraient-elles pas à l'église ? Qu'elles soient à côté de l'institutrice ou de la femme du chantre, ou de celle du laitier... Il ne faut pas chercher des raisons à tout... On ne vous empêche pas d'aller au cabaret et on ne vous force pas d'aller à l’église. Laissez donc les gens tranquilles.
Les pères et les mères des petites, auxquels, souvent, Lisa rendait service, lui étaient reconnaissants ; par tous elle était appréciée, tout autant par les catholiques, trop pauvres pour établir une école libre et qui sentaient près d'elle l'âme de leurs enfants en sûreté, que par les « autres ». Sa présence était un gage de conciliation entre les deux partis.
Qui donc oserait la dénoncer? Elle ne se connaissait pas un seul ennemi...
Soudain elle revit l'homme qui l'avait accostée au moment où elle traversait la salle d'attente avec ses deux religieuses et dont le regard persistant l'avait poursuivie.
Elle l'avait croisé déjà bicn des fois, Anthime Périgot, depuis qu'il s'était imaginé de la demander en mariage. A la lettre amphigourique rédigée par Anthime pour déclarer sa flamme, celle avait répondu avec fermeté, mais avec politesse, remerciant de cette preuve d'estime... qu'elle n'acceptait pas.
Au sujet de cette preuve d'estime, elle ne s'était pas illusionnée. L'intérêt y jouait un grand rôle. Anthime était placier en vins et en savons, mais, en dépit de ces deux branches, il végétait. Paresseux, il fumait sa pipe et dégustait de petits verres, au lieu de tenir ses comptes ou de relancer sa clientèle. Redoutant le moindre travail qui dérouillât ses biceps, il contemplait les ouvriers qui arrangeaient dans son cellier les bouteilles et les tonneaux sans faire œuvre de ses dix doigts.
H courait à bicyclette d'un village à l’autre quand le soleil brillait et se terrait par le froid et la pluie.
Epouser l'institutrice, c'était réduire sa dépense à la loce-
tion du seul Magasin, avoir un teneur de Livres instruit et diligent ; puis il bénéficierait, lui, antipathique à tous, de la sympathie qu'inspirait Mlle Miley.
Aisément, Lisa avait pénétré ces motifs, et, d'ailleurs, les Opinions irréligieuses, le regard faux, tout l'ensemble de l'attitude de Périgot lui inspiraient le plus grand éloignement pour le personnage. Néanmoins, depuis cette époque, elle n'avait jamais eu la moindre raison de croire qu'il cherchât à lui
nujre. Et voilà qu'il avait tout à coup surgi de l'ombre et s'était placé sur sa route.
Engourdi par l'inhabituelle fatigue du train à la gare Montparnasse, sur le quai extéri lignes. |
Sans avoir pu dormir, il éprouvait ce l'éveil qui abolit le sens précis des idées
» Jean descendit eur des grandes
pendant le vague de
perçait. À la demi-lueur
factice des feux de la gare, il entrevit la silhouette d'un ecclé-
Le prêtre se retourna et ralentit sa marche hâtive. — Ÿ at-il une église dans ce quartier, tout près ? . — Oui, Notre-Dame des Champs.
Le bras s'allongea, Marquant la direction.
Jean suivit l’abbé, qui avait
Il passa droit entre les rangées de chaises et se mit à genoux
instant un prêtre
af LA FORCE DE VAINCRE
Dorloy s'efforçait à tenir ies prunelles rivées sur l'officiant, et luttait contre la fatigue qui maintenant l'accablait. Une messe entendue dans la semaine, en plus de la stricte obligation du dimanche, était pour lui si rare! 11 cherchait à vaincre le sommeil.
Quand les cierges furent éteints, Jean s'assit. Sa tête retomba sur ses bras croisés.
Le fil de ses idées était rompu, mais sa pensée s'abolissait dans cette espérance suprème qui ensevelit l'âme au milieu du calme et du repos sans laisser la compréhension des choses matérielles.
Les allées et venues des fidèles, de plus en plus nombreux, suscitèrent en lui le rappel du fait immédiat. Il avait à remplir un devoir ti?s pénible ; en marchant tout droit, il quittait Dien pour Dieu. Il fit un effort en s'arrachant à la paix de ce bier. être moral et matériel. NAS
La paix n'est qu'une trêve dans l'existence de: »mmes. La paix absolue n'est pas de ce monde...
Jean sortit très lentement. Le jour était venu, blafard, triste comme l'aube d'un condamné.
Dorloy imaginait le soleil radieux, inondant les champs et les bois, glissant aux cimes des arbres, mettant une transparence aux frondaisons précoces, rasant le sol d’un rayon plein de promesses, et il se disait :
— 11 doit faire si beau à Vandreville |
Quel contraste entre l'image de ce qu'il regrettait et le large boulevard morne et pourtant tumultueux déjà ! Le ciel bas achevait la confusion grise de la brume avec les ruisseaux et le sol, piétiné par les passants couverts de vêtements ternes et humides.
En cours de route, un compagnon de voyage obligeant avait donné à Dorloy, à l’aide d’un plan de Paris, des indications malheureusement en partie oubliées.
Il s’adressa successivement et en vain à deux :.ommes qui passaient. Nul ne connaît moins la capitale qu'un Parisien déraciné de son quartier.
Jean errait, énervé par la pensée que le temps fuyait bien plus vite que lui-même n’avançait. Enfin, il rencontra un
agent de police.
— La rue de Provence ?
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— Ah ! bien, vous n'y êtes pas !
Vous n'y êtes pas! C'est le corollaire obligé des renseignements qui ne comportent pas ces quatre mots : « Première ruc à droite ! »
Mais l'agent commençait son service, après une nuit de repos, et n'avait pas encore été harassé de questions. Il reprit, encourageant :
— Tournez-moi le dos. Regardez là, devant vous : c'est le Métro! Y a du bon! Vous n'y êtes jamais allé, dites-vous? Ça, ce n'est pas banal. Eh bien, vous commencerez.... Faut toujours en venir là...
— Et ensuite ?
— Vous ferez comme les camarades, vous descendrez l'escalier : Orléans-Clignancourt, Vous trompez pas! Clignancourt- Orléans, ça vous mènerait à Montrouge, juste le contraire ! Descendez à Réaumur-Sébastopol. Réaumur, souvenez-vous du nom, c'est comme le thermomètre, Prenez la correspondance direction Villiers... Descendez à Saint-Lazare, Et, quand vous êtes dehors, demandez, ou bien allez tout droit, rue du Havre, obliquez à gauche, juste avant le Printemps...
C'était clair, mais long à retenir!
Jean était venu une seule fois à Paris, à l’âge auquel on traîne les petits provinciaux par la main et où, ahuris par le bruit et la foule, si las qu'ils se coucheraient sur les trottoirs, on les oblige, après une journée de tortures, à déclarer qu'ils se sont bien amusés et qu'ils s::nt très contents de recommencer le lendemain.
Il suivit les voyageurs qui commençaient à débarquer des trains de banlieue et prit la file pour passer au guichet. Dans son inexpérience, il indiqua la directios. Cette naïveté fit retourner plusieurs têtes. Dorloy crut que l’on raillait son accent de terroir et, un peu confus, se hâta de gagner le quai, après avoir lu sur la plaque les noms des stations, sans en omeltre un seul.
Au moment où il arrivait contre la barrière, un train grondait sous la voûte. Le bruit décuplé le fit arrêter tout net.
— Dépêchez-vous donc ! cria-t-on derrière lui.
Mais déjà l'employé avait clos la barrière.
Il y eut une explosion de fureur : « On n'encombre pas ainsi le passage... On avancel On se tasse! C'est stupide! Faut-il
qu'il en ait des rentes pour perdre son temps ! » Des voix aiguës de femmes, des éclats de rire de midinettes se détachaient sur les colères masculines.
Le train repartait, la barrière s'écarta. Jean, bousculé par tous ceux dont il avait retardé le départ, fut jeté en avant. Et quand le second train stoppa, ce fut une poussée d'épaules et de bras. Jean, refoulé, monta le dernier et demeura debout, étouffé, ballotté. L'air surchargé par l'entassement de poitrines humaines l'asphyxiait.
L'oreille au guet, entendant mal ou même pas du tout le nom des stations, haletant, il distingua à peine celui de Sébastopol-Réaumur et se précipita sur le quai.
D'escalier en escalier, recueillant un monosyilable en réponse à ses interrogations, après s'être trompé à deux reprises, il découvrit enfin la ligne de Villiers et descendit Saint-Lazare. Là, il respira librement.
Déjà 9 heures | Jean, retardé par ses hésitalions à chaque traversée de rues, étourdi par le bruit des tramways et des autobus, arriva, les tempes encore martelées, au numéro indiqué.
La vue de la maison si haute, à façade noirâtre, le corridor étroit et sombre l'irritaient et néanmoins l'apitoyèrent. C'était cela que Marc préférait aux grandes étendues claires des Herbines !
Le concierge sortait de sa loge ayant remplacé le balai par un torchon avec lequel il se préparait à frictionner la rampe.
— À quel étage habite M. Boisseul ? interrogea Dorloy.
— Au sixième, couloir à droite, numéro 7.
— Un loyer de six cents francs ! pensa Jean. Le prix d'une
” jolie maison... là-bas..…., à Vandreville.
— Inutile de monter, il est sorti, ajouta le concierge entre deux coups de torchon.
— Il est à son bureau ?...….
Une affirmation eût calmé tant de craintes |...
La seule réponse fut un haussement d'épaules, accentuant le geste d’un bras tendu pour atteindre plus haut.
— Son bureau... rue d'Hauteville ? Est-ce loin d'ici P
— Suivez la rue de Provence et lisez les plaques quand vous traversez les rues...
Jean sortit le cœur oppressé. S'il allait ne pas trouver son
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frère ? Si vraiment quelque coup de têts avait jeté Marc, sans ressources, avec des dettes, sur le pavé de Paris }.….
Enfin, voici la rue d'Hauteville, à droite et à gauche.
Le numéro cherché était tont près. Une grande porte, une cour et, au fond, une large enseigne : le dépôt d'une fabrique
La main robuste qui du matin au soir remue les instruments de travail tremble sur le bouton de la porte. Ses yeux rivés sur les verres dépolis relisent à satiété cet imprimé en bâtarde !
Une longue minute s'écoule. La Paume moite glisse sur le
Jean pénètre enfin, et tout aussitôt un soupir de satisfaction s'échappe de sa poitrine. Marc est devant lui, assis sur un haut tabouret, penché au-dessus d'un bureau. Son profil émacié, sa tête pâlie, rasée à l'américaine, se détachait sur le revêtement de sombre boiserie de la muraille, sous la lueur du bec de gaz allumé en plein jour.
Subitement calme, Jean s’approcha, et son frère, tournant la tête, se leva, tout raide, sans bouger de place.
— Toi ici ! Par exemple | Tu aurais dû envoyer un mandat | Encore de l'argent gaspillé pour rien |
Dorloy demeura pétrifié. Quel accueil | Et c'était Marc qui reprochait une dépense inutile à celui qui accourait à son secours |
La voix baissa, moins dure :
—- Tu apportes la somme entière, au moins ?
Les doigts enfiévrés de Jean glissèrent une enveloppe dans la main tendue.
Marc, rasséréné. prononça :
— Merci... Tu vois, je suis très occupé. Restes-tu deux jours Paris ? Trois ?..… — Je pars ce soir, pour ne pas payer l'hôtel... — Bon principe. Je ne te verrai guère. Mon père va bien? — Tu sais que non, répliqua Jean e. le regardant. — L'auto+ :ggestion joue un si grand rôle dans toutes les maladies |,
— Pas pour nous autres, dont la santé est la fortune | Nous 1'avons pas le temps d'être le jouet de notre imagination.
— Alors. “ntinue à te bien porter. Ma varole, avec un leiné
si fleuri et une pareille carrure, tu dois courir sus au million !
Soudain il y eut un bruit de chaises poussées, un pas sec d'interrupteur agacé par un entretien trop long.
— Je viens chercher le registre des copies de lettres, Monsieur Boisseul, articula une voix sèche. Il doit être prêt P...….
— Tout de suite... Adieu, Jean... Pas une minute à moil
— Non. Au revoir...
Dorloy s'éloigna sans prononcer un mot de plus. Il reverrait son frère coûte que coûte. Il voulait savoir quelle était la cause de cet appel de fonds.
Et pendant toute la matinée il demeura fidèle au poste qu'il s'était assigné, allant et venant, changeant de trottoir pour ne prêter à aucun soupçon de la part des agents de police qui eussent pu interpréter dans le mauvais sens cette obstination à tenir les yeux fixés sur le vaste immeuble d'où sortaient des hommes chargés de paquets, des employés avec la sacoche en bandoulière.
Marc parut au milieu d'un groupe.
— Enfin |
— Toi ? Encore |
L'interminable attente avait bien plus aiguisé la volonté de Dorloy qu'elle ne l'avait énervée. Son bras passé sous celui de Marc le maintint fortement.
Le jeune homme sentit que la résistance était inutile. Puis un peu de honte lui venait de sa conduite. Il avait exagéré l'indifférence pour s'en faire un rempart contre les reproches.
Les deux frères avaient gagné le boulevard et tournèrent à angle droit vers un modeste restaurant, en retrait du large trottoir. :
Marc, désireux d'éviter le tête-à-tête, tirait vers une table à plusieurs couverts. Mais Jean le devança et s'assit brusquement près d’un double couvert isolé dans un angle.
Dorloy évita d'aborder le sujet trop directement. Il espérait que la mauvaise humeu: de scn frère s'atténuerait à la fin du repas.
Quand le déjeuner fut achevé :
— Ecoute-moi, dit-il. Ton père, en t'envoyant ces mille francs, fait un sacrifice au-dessus de ses ressources... Ah! non,
- ne te lève pas ; reste, je t'en prie | Je suis venu pour t'exposer la situation...
AGE 4 4 à MSA A ads € oo Cégep uène.
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ñ sétide eot Sd nee thai srÉMle | science ébilisiaathe rés eat ftéogud spider Lepdasaee! à. “12 rot die Pie él d ruû da mate, sad
— Les questions d'intérêt de fortune concernant mon père te regardent moins que moi, dit Marc, agressif,
— Tu te trompes. Je gère et je cultive tout à la fois, Mieux que personne je connais les dépenses indispensables et les revenus, si minimes, hélas |
— On dirait que cet argent t'appartient.
— Je contribue à je gagner !
Dorloy sentait qu'il devait tenir tête.
— Je remplace à la fois le père qui ne peut plus travailler et les fils qui l'ont quitté.
— Tu es vraiment un être universel liée
Mais la tentative de raillerie tomba sous le regard de Jean.
— De loin ou de près, mon ami, dit-il, sache que nous luttons contre les plus grandes difficultés. I1 est impossible d3 pourvoir à l'éducation des enfants et à leur surveillance Les terres en friche restent incultes, faute de bras mille francs, j'espérais arriver à obtenir cette année une récolte tardive, en défrichant une parcelle du nouveau terrain.
— Non pas quand elle a été faite... et que nous étions
— Ni Hilaire ni moi n'avons été consultés.
— Votre père pouvait-il se douter que vous le quitteriez ?
— Avions-nous fait serment de rester attachés au seuil des Herbines, comme des chiens de garde ?
— Tu déplaces la question.
— Non pas... Je la pose...
— Admettons ce qui est... Tu gagnes autant que rend le domaine et tu es seul |
— Mon petit Jean, tu vois, je suis gentil, je ne me révolte pas contre les avis quetu me donnes : mais t'imagines-tu que je sois venu à Paris Pour y végéter? Je veux y « vivre »! La jeunesse passe, je veux en jouir le plus possible !
— Et tu « vis » davantage dans ce bureau, si sombre qu'il faut remplacer, à midi, le soleil absent par la lumière du gaz qui te brûle les yeux? Tu « vis » mieux qu'aux Herbines dans une chambre sous le toit de cette maison noire dans laquelle je suis allé te chercher ?
— Oh ! j'y reste si peu.
— Où es-tu donc ?