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rs sa lanterne sourde.
Jean la Connaissait bien, * et, plus d'une fois, avait voulu la réparer. Toujours d'autres us pressants l'avaient retardé.
cts Hs =] ® © œ (e] TE "m - > = > = S J æ [+] LL]
] Pour écarter les plus 8TOsses pierres... et voici que ses doigts touchèrent un objet étrange Qui détermina une Piqûre, I] le prit
-reconnut un des
: ait de la maison Aussitôt, le Cœur de rloy bat avec violence, Où Je mènera æette découverte » Il se penche, se penche davantage, Une | LA FORCE DE VAINCRE ,
touffe d'herbe est foulée, iout fraîchement..…..et sur ce sol mou, détrempé par de récentes averses, il aperçoit la trace d'un petit pied, puis d'un autre, dirigés vers la maison...
Ressaisir sa lanterne et courir comme un fou, arriver à la porte, entendre gronder la voix de Baisseul qui reprochait à Pierre « d'être tout seul à table ! » furent pour Dorloy l'affaire de quelques minutes. Il alla droit à la chambre de Marthe sans interroger la servante.
. Le bouton résista, comme avait résisté la serrure de la grille. Mais, cette fois, l'explication était simple, elle apportait la fin de l'aventure. Le verrou était tiré à l’intérieur.
Donc, l'enfant était là !
Un immense soupir détendit la poitrine de Dorloy. Il appela très bas :
— Marthe!
Nulle réponse. Etait-elle blessée, malade?
Il secoua a porte.
— Réponds-moi tout de suite et viens ouvrir,
L'entètement persistait. À un autre appel, le bruit faible d'un soupir fit écho.
À mesure que son anxiété diminuait, l'exaspération de Jean augmentait..…… I saurait ce qui s'était passé
Sa voix devint tellement impérieuse que lui-même ne la reconnaissait pas...
— Si tu n'ouvres pas, je défonce la porte !
Un sanglot, puis un pas traînant ; le verrou difficilement tiré par des doigts incapables du moindre effort, de pauvres petits doigts fébriles.
Jean s'apitoyait, mais le regret de sa dureté était fait de compassion et non de remords.
La porte entre-bâillée, enfin, laissa voir une forme ss à peine détachée sur la lueur Sp de la veilleuse posée au fond de la chambre.
Les deux mains Lensiste. relevaient les cheveux ébouriffés. Jean entendait claquer les dents et devinait les larmes qui creusaient les joues de l'enfant terrifiée.
— D'où viens-tu ?
Soudain, sa voix était redevenue douce.
Trois fois il répéta la question, en vain,
Alors, au lieu d'interroger, il affirma ;
“à ad
LA FORCE DS vVArNcas 6
pres — Tu es sortie de l'enclos après le départ de Mlle Miley ?
Un signe très vague, r à la Dorloy généralisa :
hait à — Tu es sortie. … et, quand tu as voulu rentrer, la grille ffaire était fermée ?
e sans er; Oui. ;
Un oui imperceptible.
grille. . — Tu es rentrée dans le jardin, par la brèche du potager? ait le Mutisme absolu.
Jean tira de sa poche la botte d'allumettes
jours afin de Pouvoir économiser l'éclairage de la maison
ppela durant ses allées et venues, il en frotta une, allumn le bougeoir PP et saisit les deux mains que Marthe jetait sur son visage.
— Pourquoi ne me racontes-lu pas ce qui est arrivé ?
Les larmes jaillissaient de nouveau, Îles doigts menus essayaient de se glisser entre ceux de Jean, ]
qu'il portait tou-
es traits se convulsaient.
os Dorloy eut peur, il lâcha prise.
{ — Couche-toi, dit-il, je vais chercher une bsfsson calmante, Te et demain, de très bonne heure, j'irai Prier Mile Lisa de venir AE te voir avant la classe.
ne la —Oh! non! non!
Les trois syllabes éclataient dans un seul cri d'effrot. 3 — Tu l'aimes bien, cependant ?
tiré Jean implorait Presque en ajoutant :
sd — Elle ne te fait Pas peur ? Elle est si bonne | ces Dans un sanglot frénétique, Marthe répétait : — Si bonne !.…. Si bonne !.….. Avec un accent désespéré.
last De quelle faute l'enfant avait-elle pu se rendre coupable vis.
- À-vis de l'institutrice ?
muse Jean se le demandait avec anxiété. I] le saurait par Lisa elle. Hs «+ même.
Po 5 À Marthe, il fallait le repos, le calme.
« Et, tout paternel, il se pencha sur le front moite aux tempes RE À ponflées.
- tu as fait quelque chose de mal. Je % te trouvera’ étendue, bien calme, e = ton signe de croix...
Et ses yeux se fixai
BE Ma cl
muraille nue, Le réfe n'avait pas permis Pieuse abritât le sommeil de l'enfant et conso
Sous l'empire du Calmant, et plus frère afné, Marthe, immobile et pâle ne dormait cependant pas!
Toutes les impressions qu'elle venait d saient en images dans son cerveau.
Elle croyait entendre encore les Mlle Miley, lorsque, en &gambadant, derrière elle.
L'institutrice était revenue sur ses avait fait claquer la serrure. Le brui l'orcille de Marthe.
Une belle touffe de Coucous qu' les mains aux barreaux, elle insinu fer, la tentait si fort, et quand | qu'elle n'avait Plus entendu aucu sachant qu'elle désobéissait à Je son père se fâchait, il était plus malade.
De touffes en touffes, elle s'é rière la haie d'arbustes qui bord bines à l'école.
Plus d'une fois, elle avait dressé l'oreille. ue laient…. les pier
avait couru, bouton!
, les pas précipités, l'apparitio
ns le bourg, et auquel &uère à parler, l'avait effrayée.
Mais peut-être Pourrait-elle Jui d
an, et que toutes les
qu'aucune im
lât ses peines,
encore de la douceur du comme une petite morte,
‘éprouver se conden-
gronderies affectueuses de elle avait franchi la grille
Pas, l'avait fait rentrer et t'était resté très net dans
lait écartée dans la Prairie, der.
ait le chemin menrnt des Her
n d'un homme qu'elle
Jean n'aimait
emander de venir à son ela son nom, et l'interpella :
— Comment une petite fille comme vous Court-elle dehors, à cette heure-cip Votre père est malade, vous allez l'inquiéter. Votre frère ne VOus pardonnera jamais ce que vous avez
OnC plus que Jean ?
érigot avait ajouté :
— Vous ne Pourrez pas rentrer |! On ne Vous entendra pas crier de la Maison.
Et en même temps i] SeCOuait en vain Ja grille. Alors elle s'était laissée tomber sur l'herbe en sanglotant.
8 Paroles tintaient Encore dans ses oreilles, et si ses mains n'avaient Pas été jointes très fort, dans une crispation, elle les cût détachées l'une de l'autre Pour se boucher leg oreilles.
Elle se SOuvenait avoir Crié au miliey de son désespoir
— Je vais aller chez Mlle Miley ! Elle viendra à mon secours, °n me retrouvera chez elle]
— Elle aussi vous &Tondera et vous repous: era. t'il avait ajouté très bas :
— Vous savez bien qu'il n'y a pas de Place à l'école Pour t
quelle vous Y recueille cette ‘nui ea La voix était toute Changée. Marthe était moins effrayée, car cel homme Ja questionnait Maintenant Presque avec douceur. Il parlait de Mile Miley, des deux autres dames ; ;] savait que Marthe APPrenait à coudre avec l’une d'elles. Et à causer ainsi elle ne trouvait plus l'aventure si terrible. Bien sûr,
la vicille Mme Rose et quel nom lui donnait l'institutrice quand elle lui adressait Ja parole »
Elle s'était tue, se demandant si c'était bien de raconter tout cela. Mais alors Périgot était redevenu le terrible homme de tout à l'heure. 1} l'avait apeurée de nouveau, puis soudain avait promis de la faire rentrer si elle répondait à ses questions.
Alors elle avait dit que Mlle Lisa appelait la vieille dame « ma Sœur », ce qui l'avait étonnée, et Mile Lucie et Mme Rose l'appelaient « Lisa » tout court.
Elle était allée dans la chambre de Mme Rose. Il y avait au-dessus du lit un crucifix comme celui de l'église, bien plus petit, et deux chapelets noirs très longs, puis des images, comme celles qui étaient aussi dans l'église, et sur la table des livres couverts d'étoffe noire. Elle avait vu Mlle Lucie prendre un de ces volumes, l'ouvrir et lire dedans. Elle remuait les lèvres sans qu'on l'entendit.
L'espérance de rentrer dans l'enclos agissait sur Marthe bien plus que les menaces et la faisait parler d'abondance.
Périgot lui avait enjoint de ne jamais dire qu'il l'avait rencontrée, parce qu'il la ferait châtier sévèremer par son père, et que Mile Miley ne voudrait plus lui donnez de leçons. Puib, la guidant par la main, il l'avait menée jusqu'à un pan de mur un peu éboulé ; avec la pointe ferrée de sa canne, il avait agrandi la brèche, et, la hissant à bout de bras, lui avait recommandé de rentrer vite et de ne jamais prononcer son nom.
Elle n'était pas « rentrée vite », la pauvre, car elle s'était heurtée aux pierres éboulées. Son vêtement s'était accroché dans les ronces. Puis elle tremblait si fort! I] faisait si noir!
Et c'était pendant cette marche, qui lui avait semblé bien longue, qu'elle avait compris avoir fait une vilaine promesse, Qu'allait-il arriver de tous ces bavardages ? N'allait-on pas faire de la peine à Mlle Lisa, à sa sœur, à la pauvre vieille dame Rose, qui paraissait si malade ?
Et, s'étant glissée dans la maison, tout doucement pour ne pas être aperçue, elle s'était réfugiée dans sa chambre.
Elle avait eu tant de chagrin lorsque Jean l'avait appelée si fort et qu'il avait eu l'air fâché! A présent, elle se remettait à pleurer en pensant combien il avait été bon, toujours si bon.
Et ce fut ainsi qu'elle s'endormit en soupirant,
xXIm
Le D’ Lestral s'était légèrement blessé à la m une semaine avait fait venir un chauffeur vait la route de Vandreville À Saint-Mersey farniente en parcourant une revue scienti
Il se rendait chez les Darbeillan, famille et de lui-même, qu'une fortyn de comte classaient parmi
ain, et depuis Ce jour-là, il sui.
el jouissait de son
fique.
vieilles relations de sa
€ très grande et un titre
les plus brillante châtelains. 1] comptait finir sa journée avec eux, hésitant encore s'il accep-
terait ou refuserait l'invitation à dîner qu'il pressentait.
Î ne trouverait là aucun écho AUX pensées qui lui venaient à propos de certaines choses et de certains sujets qu'il définis. sait encore d'une manière imprécise, au milieu du flottement actuel de son esprit.
Le ménage présentait une surface à peu près unie, mais Lestral en connaissait les inégalités. Le sens de la vie manquait en pratique À l'un, en théorie À l'autre.
Le comte Darbeillan était un « fort honnête homme », si on atténuait un peu la v
au grand
, laquelle lui imposait Ja sur lui, quand, en réalité, le l'avait transformé valait mieux
Fille de gens devenus subitement trop riches pour ne pas avoir été grisés par la fortune acquise, elle s'illusionnait sur sa situation comme sur ses vertus chrétiennes. D festation religieuse, elle cherchait à souffrait pas que l'on ignorât la
Dépourvue de distinction nati bisme, à la mode, à l'ostentati eussent pu être excellents.
Lestral ne pouvait passer dix minutes avec elle sans qu'une dispute éclatât entre eux.
Aujourd'hui, Olivier ne se
ans toute manifaire parler d'elle et ne moindre de ses générosités.
ve, elle s'attachait aw snoon et en gâtait des actes qui
sentait pas d'humeur comba-
tive. Il avait posé sa revue près de lui et s'énervait de son inaction.
Un choc, un bruit sec le firent bondir,
Un pneu venait d'éclater.
La panne !..…..
— Ab! si j'avais été au volant ! s'écria le docteur.
Il mit pied à terre, essaya d'aider le chauffeur à réparer l'accident, mais, gêné par son bras en écharpe, il y renonça et marcha de long en large.
Au loin se dessinait une silhouette étroite et courte, sur montée d'un large chapeau.
Lestral fit quelques pas en avant et salua le curé.
— Quel vigoureux marcheur vous êtes, Monsieur le Curél
La poignée de main échangée était franche.
— Voulez-vous que je vous conduise en auto là où vous allez? demanda Lestral.
— Je vais à Saint-Mersey.
— Moi aussi. Ce sera la première fois que nous nous trouverons ensemble chez un homme bien portant ! Mais vous n'aviez pas entrepris une si longue course sans escompter un miracle?
— Je n'escomptais aticun fait surnaturel, mais le simple passage d'une charrette menée par un de mes paroissiens.
— Voulez-vous bien troquer la charrette contre mon auto? Voudrez-vous en même temps m'adopter comme paroissien?
— Je ne vous adopterai pas! Un père n'adopte pas son propre fils.
Le sourire un peu railleur qui avait plissé les lèvres de Lestral disparut soudain.
Une émotion profonde lui était venue. Et parce qu'elle était très profonde il ne voulait rien en laisser voir.
— L'accident est réparé, dit-il, la voix brève. Voulez-vous monter, Monsieur le Curé? Vi. voyez, je me paye le luxe d'un chauffeur. Ordinairement, , pratique la sainte pauvreté en chauffant moi-même.
Quand le prêtre et le docteur furent assis l’un près de l'autre, l'automobile démarra.
Un peu de gène régna d'abord. Fidèle à son plan, le curé évitait toute discussion, et ces deux hommes, qui auraient pu
tristesses aflaiblies de l'âge, les secours qui mettraient sa
se communiquer tant d'idées, s'en tinrent aux petits faits de chaque jour de la chronique locale qui pouvaient leur offrir un point de contact.
Lorsqu'ils entrèrent ensemble dans le salon de Saint-Mersey,
comtesse marqua une surprise très vive,
— Le docteur agit comme le bon Samaritain, Madame, expliqua le vieux prêtre. Je n'ai pas été attaqué par les voleurs, je m'empresse de vous le dire, mais M. Lestral m'a recueilli sur la route pour m'amener ici!
— Îl a bien fait! Nous sommes si loin de Vandreville.….
La voix était banale autant que les paroles, et cependant le curé comprit ce que Lestral ne devina pas. Vandreville était beaucoup plus loin de Saint-Mersey pour l'automobile des
Darbcillan que Saint-Mersey n'était loin de Vandreville pour les vicilles
Paris qu'il « fallait imiter ».
Lestral examinait à la dérobée la Une souffrance y passait
té ?
Poux, tout au moins de son droit de conseil, qui, en l'annihilant, le menait à se dérober aux devoirs du grand propriétaire terrien envers ces autres terriens avec lesquels il eût dû vivre en union, « Pour le mieux et pour le pire ».
Un point de suspension dans le monologue permit enfin au curé de dire :
— Nous ne pouvons, Madame, prendre modèle sur une
des plus riches paroisses de Paris ?
— Et l'unité, Monsieur le Curé ?
— L'unité demeure, Madame | Quand la charité prend des
formes diflérentes, suivant les nécessités auxquelles elle doit Parer, elle conserve son caractère unique.
Alors le pasteur implora de nouveau, doucement, avec les
sen inennrnapercrr none FENTE ++ ASRIENENEE
la sécheresse de l'âme.
des souffrances d'autrui.
les pauvres doigts osseux.
quée pour le vieux prêtre.
Et les mots furent longs, bien découragés des lèvres frémissan
Bientôt la voix de la comtesse résonna seule. Le curé ne demandait plus rien à cette refusait à la bienfaisance obscure et dure des souffrances intimes, celle qui vient à vous au travers
paroisse au niveau des paroisses voisines, plus soutenues. … Et le cœur de l'apôtre tout entier se révélait dans la lutte contre
ostentation qui se qui lui imposait lu plus
Et cependant ce n'était pas le déni matériel de l'aumône, car la main fine, couverte de bagues, déposa dans la main tremblante et ridée du prêtre un billet de banque. Mais c'était le refus de collaborer aux œuvres à naître, aux œuvres de prévoyance sociale pour lesquelles il faut dépasser la marche de l'adversaire. Et c'était pour cela que le papier bleu brûlait
Le coute se leva brusquement. Lestral espérait qu'il allait manifester sa volonté. Mais, saisi peut-être par la crainte d'en trop dire, Darbeillan retombe en vaincu, parce qu'il ne s'était jamais préparé au choc qui se produisait entre sa conscience de chrétien et la longue faillite de sa volonté, qui avait donné barre sur lui à toutes les exigences de sa femme.
Le curé remerciait. La voix blanche, le front courbé sous la déception, il quitta son fauteuil, et son buste affaissé que lorsqu'il était à demi ployé sur son
Le docteur fut debout en même temps que lui.
— Vous partez déjà? s'écria Mme Darbeillan.
— Je reconduis M. le curé chez lui.
Lestral appuyait sur chaque mot avec une déférence mar-
parut plus
siège.
Le comte s'empourprait, tandis qu'un mouvement nerveux rabattait ses paupières, mais il gardait le silence.
— C'est très bien, ce que vous faites là, docteur, répéta Mme Darbeillan. Mais nous regrettons de ne pas vous garder plus longtemps... Nous irons vous demander une tasse de thé en allant à Vandreville rendre la visite de M. le curé.
Un adieu correct et froid et ce fut tout.
Remonté en auto, le docteur attendit que le prêtre parlât.
longs à venir, et tombaient
tes.
* Dorloy, voulant soustraire sa petite sœur à toute brusquerie, épiait le moment où elle ouvrirait les yeux. Ayant ainsi épargné toute inquiétude à son Leau-père, il ne voulait pas que l'enfant parôt avec la mine décomposée de la veille.
En venant pour la troisitine fois écouter à la porte, il entendit quelque bruit, entra et trouve Marthe habillée.
La poitrine se soulevait encore, gonflée des sanglots mal apaisés par le sommeil.
Jean embrassa la petite fille, apporta lui-même son repas, pour Jui éviter les commentaires de Polyphie, et l'engagea, dès qu'elle aurait souhaité le bonjour à son père, à préparer ses devoirs et ses leçons : il avait enjoint à Pierre de ne pas interroger sa sœur sur la cause de son absence de la salle à manger, la veille au soir.
Pierre, ayant senti que cet ordre était sérieux, s'abstint de toute taquinerie,
Dorloy avait noté un petit frémissement entre les épaules, une rougeur subite quand il avait parlé des devoirs et des leçons, qui naturellement évoquaient la pensée de Mile Miley.
S'il avait eu le loisir de s'absenter, il se fût rendu à l'école, et peut-être aurait-il découvert le mot de l'énigme. Dès qu'il le pourrait, il courrait à Vandreville. Mais de ce côté il avait peu l'espoir d'éclaircir complètement le mystère.
Un de ses premiers soins avait été de remettre la serrure en état, avec l'aide de ses « auxiliaires ». Blaise ne portait plus trace du malaise de la veille. Néanmoins, Jean résolut de prier le D° Lestral de l'examiner.
Loup était repris d'un de ses accès de farouche humeur. L'incident de la grille l'agaçait furieusement. {1 se rappelait les paroles de Périgot :
— S'il y a un mauvais Coup fait «ux Herbines, on vous accusera, toi et ton frère. …
— Quelle étrange protection pouvait-il donc étendre sur eux, ce marchand de liquide ?
Loup regrettait de ne pas l'avoir fait expliquer davantage. Le placier n'était Pas à sa portée, il s'en prenait aux autres!
D'un geste brutal, il agitait sa pioche, en retournant aux
pal LA FORCE DS VAINCRE
champs, et comme Jean lui faisait avec grand calme l'observation, le mauvais larron souleva le manche d'un tour de bras et sirniula le geste de coucher eu joue un houine qui passait sur la route,
Dorloy lui rabattit la main,
— Croyez-vous donc que je vais tirer un coup de feu avec votre instrument ? Pas encore si idiot, le mauvais gars !
Et Loup ajouta, bestial :
— C'était un jeu...
— Un vilain jeu !
— C'est votre idée, ce n'est pas la mienne !
Et, avec une malice féroce, épanouie aux commissures de ses lèvres, il ajouta :
— Ça se comprend ! Cela ne vous plaît pas, à vous ! C'est jamais le bourgeois 1i tire, c'est lui qui reçoit le coup!
Blaise, qui marchait en avant, s'était retourné et regardait son compagnon comme s'il l'entendait parler ainsi pour la première fois. Les derniers jours écoulés, jours de travail et d'existence honnête, avaieut produit en lui un singulier apaisement.
Il entrevoyait les faits sous un autre angle et s'étonnait à présent de tout ce qui avait été jadis dans son ambiance.
Jean regarde Loup bien en face.
— T'es-tu jamais demandé si :n homme avait le droit d'en tuer un autre ?
— Jamais demandé ! Non. Mais ça ne prouve rien...
— Pose-toi la question autrement, et cela te Prouvera peutêtre quelque chose... Un homme qui passe sur le chemin a-t-il le droit de te viser et de tirer sur toi ?
— Pourquoi pas ?
Jean se croisa les bras sans mot dire, attendant.
Loup voulut bien réfléchir.
— Tout de même, grogna-til, quand je serai mort, je ne lui en voudrai pas |
— Suppose que tu ne sois pas tué, mais blessé grièvement, que ces blessures te fassent endurer d'atroces douleurs, te privent de l'usage d'un de tes membres...
— Ale ! J'aime point penser à cela.
— Penses-y, au contraire, et comme tu es intelligent...
LA FORCE DE VAINCRE ee)
ss Une drôte d'idée, …
— Je l'ai trouvé parce que cela est... tu comprendras cette parole : « [] ne faut pas faire aux autres ce que l'on ne voudruit pas qu'il vous fût fait à vous-même, »
— Si des fois on y pensait...
— Penses-y toujours, au lieu d'y penser « dos fois »,
— C'est pas un curé, au moins, qui a dit cela
— C'est le Christ.
— Un bourgeois, votre bon Dieu !
— Je L'ai dit qu'il avait été ouvrier.
— Oui, vous le racontez.…. Mais dans les journaux, quand J'en lis, ils disent : « C'est un tyran ! » et aussi : « 11 n'existe Pes. ve D
- Si} n'existe pas, pourquoi les journaux disent-ils que
C'est un tyran... S'il est un tyran, c'est qu'il existe. … Juge toi-méêine si tes journaux disent la vérité, — Pour «+ que j'en lis!
— Tu en liras qui t'instruiront, — Moi, je lis pour rire, Parce que je li: pas tout droit ;
ça me coûte de la peine. …. Je suis pas «5:00 Blaise. 11 ne trébuche pas, lui...
— Crois-tu que si Dieu était un 1,7 1. «: rist, qui est Dieu fait homme, serait mort Pour fus fes Liunisree D.
— À quoi cela m'a-til avancé ÿ !.: » ji plus nf moins...
— Cela à fait que tu m'as trouvé BUT l1 roue que Blaise est heureux de mener une existence de ti: 11: i,onnête, que
tu t'y rattaches tous les jours, que tu conviens toi-même que lu étais méprisé et brutalisé Par des gens qui ne croyaient à rien!
— Eh bien quoi, vous êtes pas le bon Dieu, vous | Vous êtes moins mauvais que les gens que j'ai rencontrés, voilà...
— Je ne suis pas le bon Dieu, mais je suis un disciple de Jésus-Christ, qui est mort sur la croix pour toi et pour moi, et je te regarde comme un frère. …
— Ÿ a pas de quoi vous enorgueillir ! Si vous en aviez beaucoup comme cela, des frères...
— Qui sait!
En prononçant ces deux mots, une pensée douloureuse éfrelgnit le cœur de Jean.
Ne trouverait-i] pes, au long du chemin de la vie, plus d'aide, plus d'affection dévouée chez ces enfants perdus qu'il amènerait peu à peu devant la croix, que dans le cœur des transfuges, ses propres frères ? La prière qui monta de son âme au bord des lèvres implorait Dieu pour les uns et pour les autres... Loup le regardait.
— Tiens, dit-il tout à Coup, c'est tout de même vrai! J'ai vu sur des grandes croix, dans les Campagnes, des figures à qui vous ressemblez, des figures de votre bon Dieu qui semblaient prier avec les yeux comme les vôtres... Car on ne vous entend pas, mais vous priez..…. Ne dites pas non!
— Je ne dis pas non, et j'espère qu'un jour nous pricrons ensemble,
Loup baissa la tête. Les sourcils froncés, les poings raidis, quelle réponse allait sortir de sa bouche contractée ?
Tout à coup, Dorloy le vit sursauter. Blaise, qui était un peu Plus loin, imita le mouvement.
Jean entendait un cliquetis de sabres et vit ü‘boucher deux &endarmes qui s'arrétèrent à quelques pas du groupe.
L'idée subite que leur présence devait se rattacher à l'aventure de la veille, à laquelle le mutisme désespéré de Marthe donnait une apparence mystérieuse et tragique, passa dans j'es-
—— Monsieur Dorloy? s'enquit le brigadier.
Jean se rapprocha tout en se relourna:t vers ses auxiliaires :
— Reprenez votre travail, mes amis, dit-il, en s'efforçant au calme.
Ils demeuraient immobiles. Blaise effaré, Loup farouche sil eût voulu tenir Périgot en son Pouvoir, car il s'imaginait que
gar, si peu de temps après la disparition de Marthe. … YŸ étaient-ils mêlés ?
Au moment auquel i] allait saisir le fil conducteur, allait-il être arrêté dans son œuvre de rédemption ?.…… Qu'allait-il donc apprendre }..….. Contre quel récif allaitil se heurter ?
Ses tempes battaient, et, sur la rumeur qui emplissait son cerveau, ces mots sc détachèrent ;
LA FORCE DE VAINCRE 79 — Vons êtes le beau-fils de M. Lambert Boisseul ?
— Qui, brigadier.
Tout en répondant, Jean rencuvelait aux deux compagnons le signe impératif d'aller reprendre le travail... Plus loin.
— Avez-vous eu dernièrement des nouvelles de votre demi. frère ?
— Marc Boisseul.
Dorloy blémit..…. Il lui semblait que son corps fléchissait jusqu'à terre.
Il fallait répondre. Jetant un coup d'œil vers les auxiliaires Pour mesurer la distance qui le séparait d'eux, il murmura :
— Je l'ai vu à Paris, il y a quelques jours.
Il aurait voulu affirmer ke nombre de jours, comme si les précisions eussent écarté le danger, mais tout effort échouait, les détails fuyaient hors de sa mémoire.
— Dites-nous la vérité. Nous avons un mandat d'amener
Dorloy ne se demanda rrème pas quel fait avait pu déterminer cette chose terrible | Dans son épouvante, il tremblait de réaliser tout un ensemble de ‘aits.
D'instinct, sans raisonnement, il tenta de protéger contre la honte le foyer paternel.
— Le domicile de Marc est à Paris, dit-il.
Et soudain il s'arrêta avec l'impression qu'il allait livrer son frère.
Les syllabes tombaient dans les oreilles de Jean, si lourdes, qu'elles semblaient ÿ entasser du plomb,
Le coupable |
C'était Marc... Coupable de quoi ?
D'une faute grave ou d'un crime?
LA FORCE ps VAINCRE
C4 pas. Dorloy se hâta pour les rejoindre. Alors l'idée soudaine jaillit d'une rencontre entre Marc et sa sœur, d'où le silence désespéré de l'enfant. Mais certains points restaient toujours incompréhensibles.
Devant le seuil, les trois hommes s'arrêtèrent.
Les gendarmes, si habitués à de pareilles missions, hésitaient, Comprenant qu'avec eux entrerait dans cette demeure la honte et le désespoir.
Dorloy, le cœur étreint, demanda :
— Dites-moi tout...
vance sous le coup fatal
Il l'acceptait toute cette fraternité qui déjà lui avait été si dure et dont on semblait l'écarter.
Dans le chavirement de sa pensée, une lueur perça les nuages sombres.
Renier le pécheur, n'est-ce pas s'abstraire de l'œuvre du rachat? I] demanderait que le calice fût éloigné de lui, mais il accomplirait la volonté de Dieu quand même.
Le brigadier avait gardé le silence, Puis se décidant enfn à s'expliquer : 3
— Marc Boisseul a quitté le bureau de son patron et son domicile pour une destination inconnue.
— Îl a pu être victime de quelque malfaiteur.
En être venu à cette horrible espérance |
— La police a cherché, n'est-ce pas ? Faut-il que je parte ? Quelles démarches dois-je faire ?
Entre chaque phrase, la respiration manquait.
Le gendarme secoua la tête, négatif, et dit à voix basse :
— Îl ya le pire,
— Le pire ?
Jean ne bougeait plus, adossé au mur, comme s'il attendait une décharge en plein cœur.
— Le fugitif a volé dix mille francs danse la caisse de son Patron.
Les pensées tourbillonnèrent dans le cerveau de Jean. Rem-
LA FORCE DE VAINCRE 8r
bourser. arrêter la plainte... Ces mots se heurtaient sous son front brûlant dans un tel choc ! Il s'imaginait qu'une voix les prononçait à son oreille ; puis, sans qu'il s'en rendit compte, elles tombèrent machinalement de sa bouche.
Le brigadier secoua la tête,
— ll est trop tard.
— Oh!
L'exclamation sortit seule de la gorge serrée ; elle exprimait dans ce laconisme le regret terrible, lancinant, qui lutte en nous contre le fait accompli, l'irréparable ! Elle traduisait l'éternel « si j'avais su ! » des grandes douleurs, des poignantes déceptic ns.
Les gendarmes avaient échangé un regard.
— C'est fâcheux, dit enfin le gradé, de vous ennuyer comme cela ! Vous avez l'air d'un si honnète homme, vous | Mais, il n'y a pas | le temps s'écoule... nous avons l'ordre.
— Faites, prononça Dorloy.
Mème pour écarter l'épreuve du malheureux père, il n'avait pas ie droit d'empècher ces deux hommes de remplir leur devoir.
Il ajouta seulement :
— Je vous supplie d'épargner mon beau-père, — Soyez tranquille |
— Ils ne sont tout de même pas venus Pour nous | cria Loup à Blaise qui travaillait à quelques mètres de lui, tête baissée. C'est drôle de les voir de près! et qu'eux vous regardent coinme si on était des rentiers! Tu as eu Peur, dis, frérot ?
—— Quand on a fait des Mauvais coups, ça vous tracasse. …. Et alors... les gendermes.… fa vous retourne. Puis, qu'est-ce qu'ils peuvent bien vouloir au patron ?
— Tu t'apprivoises ! grommela Loup.
— Il n'a rien fait, celui-là, j'espère.
— Pourquoi dis-tu j'espère ?
— Parce que je veux le croire... Ça me faisait du bien, ce qu'il racontait tout à l'heure.
En voyant entrer M. Jean avec les deux gendarmes, Polyphie ouvrait de grands yeux terrifiés ; elle croyait que l'explication Aurait eu lieu dehors. Comme elle ne perdait jamais complète
vieux mobilier, d'une arrestalion immédiate.
L'enfant, d'abo
Coite, ne répondant Pas aux « Qu'est-ce que tu as donc? » multipliés de Pierre, et semblant absorbée dans l'étude de leçons qu'elle ne lisait même pas...
Jean eut la tentation de l'interroger une dernière fois ; Presque aussitôt, il y renonça. La pauvre fillette devait rester en dehors de tout. Le mystérieux incident de la veille se dévoilerait sans renouveler son désespoir.
Paternel, le brigadier entra dans la pièce occupée par les deux petits, et les rassura.
— C'est bien de travailler, faut continuer.
Pierre suivait de l'œil la pe Marthe se cachait les yeux d'une main, de l'autre elle
iley, n'est-ce pas ?
Quelle étrange question, déterminée, sans doute,
par l'ébran-
lement de tout le Pauvre petit être. Le frère aîné répondit tout bas :
— Non, certainement.
Les gendarmes
nêtre, lorsqu se blottir contre l'âtre.
— Mon père, dit Jean — il maintenait le ton naturel de sa Voix, — on va être obligé de vous déranger pendant un instant. — Quoil le feu à la maison... Un effondrement du toit!
Il ne prévoyait que ces moindres Catastrophes. — Non ! une formalité obligatoire. La police recherche un
homme que l'on croit être réfugié dans le Pays... On fouille Partout,
arrangeait le coussin du dossier du faulevil, crai- Snant de trahir son angoisse par l'expression de sa physionornie.
Un cri de fureur, tout rauque, emplit la chambre, et Je visage congestionné de Lambert, soudain retourné, fit face à Jean.
— C'est toi qui me vaut cela ! avec tes idées stupides d'amener deux bandits sur le domaine d'honnôètes gens | Misérable | va!
Jean, fouaillé en plein visage par la véhémence de l'apostrophe, recula.
Sous la poussée de son indignation, Dorloy faillit laisser échapper la redoutable vérité.
En ce moment, un des gendarmes entr'ouvrait la porte ct Paraissait sur le seuil.
— Ne vous dérangez pas, Monsieur, cela ne sera pas long, dit le brigadier qui suivait.
— Vous n'avez rien à faire ici !
Sans répondre, les deux hommes procédaient en silence à leur examen.
Boisseul, malgré la souffrance causée par chacun de ses mouvements, suivait du regard les allées et venues, tout en déchar- Beant à mi-voix sa colère et ses reproches sur son beau-fils.
— Allons! nos saluts, Messieurs, c'est finil
Les sabres résonnèrent dans le couloir: les gendarmes allaient perquisitionner dans les communs.
Jean sortit après cuX, poursuivi par une dernière invective
Boisseul
Les neigeuses blancheurs du verger se découpaient sur le ciel bleu, dans l'attiédissement de l'air. Devant la nature en fête, Dorloy, au seuil de i
Sur les branches desséchées par le froid, les frondaisons éclataient, les plantes s'élevaient, déja vigoureuses, hors de
l'imperceptible graine. Tout manifestait l'espérance des résur. rections que Dieu dévoile aux hommes dans l'évangile de la nature.
L'indestructible espoir le forçait à relever son front, à regarder au-dessus de la marée montante des épreuves...
Ce serait dans lu richesse et la fécondité de la terre qu'il trouverait l'aide et le secours.
La somme qu'il devait arracher aux entrailles mêmes du sol pour le rachat de l'homme était sept fois plus considérable qu'avant, et un triste sourire Passa sur ses lèvres en se rappelant les sept
Cœur, mais l'appel du cœur au cœ noble qui soit, du cœur de l'homme au cœur de la femme, qui lui apportera les perfections qui lui manquent pour tenir toute sa place dans le plan divin, l'appel de la force virile à la force de la douceur, l'union indissoluble qui crée le foyer et le maintient intact?
Jean était résolu. Quoi qu'il pût advenir de Marc, l'argent dérobé par lui serait remboursé. Il le fallait, pour l'honneur de la famille.
Comment y parviendrait-il ? Hilaire, peut-être, eût pu fournir l'argent, mais il ne pouvait obtenir une réponse du business-man avant plusieurs semaines.
Révéler à son beau-père ne fût-ce qu'une partie de la vérité, seulement le chiffre de la dette, en lui donnant Pour cause une folie de jeune homme, mettrait ses jours en danger... Et sa signature à lui, que valait-elle ? Son travail n'était pas rétribué, et cependant c'était la seule manière de remonter le courant qui les entraînait tous.
Voulant éviter que Pierre taquinât Marthe ou fit quelques réflexions malencontreuses, Jean l'emmena avec lui, ayant soin de le garder à vue : fidèle à la prudence qu'il observait toujours vis-à-vis des « auxiliaires », afin de ne pas laisser l’enfant inactif, il lui avait préparé un travail facile et hui enjoignit de s'y appliquer.
Mais Pierre ne pouvait rester silencieux,
— Pourquoi sont-ils venus, les gendarmes, dis, Jean ?
— Parce que leur chef le leur avait commandé.
— Nous ne le connaissons pas, leur chef?
— Non.
— Alors, pourquoi les a-t-il envoyés chez nous, s'il ne sah pas notre adresse ?
— N'y pense plus, mon petit Pierre ! et surtout ne fatigue pas ton papa en lui parlant de cela !
— J'ai bien entendu qu'il te grondait.….. Ce n'était pas de ta faute ; ce n'est pas toi, bien sûr, qui avais demandé au chef de les envoyer, les gendarmes,
— Je te dis de ne plus parler de cela...
— Jean...
— Travaille.
— C'est que... Je voudrais savoir autre chose... Pourquoi Marthe a-t-elle tant pleuré hier soir ?
— Ne lui en parle pas.
— Mais on ne peut donc plus parler de rien ! C'est toujours des mystères, maintenant ! Eh bien ! vois-tu, ce n'est pas un mystère cela ! Hier, j'ai fait des sottises et je crois que si je ne les avais pas faites, Marthe n'aurait pas tant pleuré... Je travaillerai sagement avec Mile Miley, veux-tu ?
Dorloy ne répondit pas à cette naïve question ; il venait d'être ressaisi tout à coup par les incidents de la veille que la violence de cette nouvelle secousse avait momentanément écartés de sa mémoire.
Aussitôt après le déjeunvr, il irait voir l'institutrice ; en même temps, il porterait au bureau de poste une lettre adressée au directeur de la maison de soieries et contenant la promesse de restituer les dix mille francs dérobés.
Encore une heure perdue pour son labeur ! Il s'activerait davantage ensuite.
Les dents serrées, Jean piochait la terre, sans rien accorder aux faiblesses du corps, dépassant le maximum d'intensité de fatigue supporté par des bras humains que tend une implacable volonté.
H lui semblait que s’il pouvait travailler ainsi, sans arrêt, il conquerrait l'argent du rachat, qu'il engourdirait son angoisse et qu'il réduirait sa pensée à entrer dans le fonctionnement mécanique de tout son être matériel.
11 heures
sonnèrent.
Blaise et Loup avaient rangé leurs outils et pris le chemin du hangar,
Pierre, assis sur un tertre, attendait en murmurant :!
— J'ai faim.
Dorloy rabattit les manches de sa chemise sur ses poignets, reprit son veston et sa cravate. Et ce grand garçon, si robuste et si fort, Sagna en tremblant la salle à manger... en tremblant devant la douleur d'autrui, devant cette douleur sans consolation qu'est la douleur ignorant la foi !
Un frémissement nerveux agitait sa bouche : d'un geste anguleux, pénible, ses doigts, mal assurés, s'efforçaient de tenir le couteau et la fourchette,
Marthe, le visage encore décomposé, serrait les coudes sur sa taille menue, ployait les épaules et ramassait les pieds sur le dernier barreau de sa chaise,
Pierre la regardait avec une sorte de timidité... Elle était si différente de ce qu'elle paraissait être tous les jours!
Quel repas! dans le lourd silence plein d'orage.
Jean se leva de table en même temps que les deux petits
— Reste... imposa Boisseul.
Aussitôt que la porte fut refermée :
— La scène de ce matin ne se renouvellera pas ? interrogeat-il âprement.
— Mon père |... en suis-je responsable ?
— Oui ! C'est ton absurde invention de faire entrer ces trimardeurs sur ma terre qui a donné l'idée de cette perquisition ! Je veux que tes mauvais gars aient déguerpi ce soir...
— Mon père! Ils n'ont rien fait de répréhensible depuis qu'ils sont ici, je vous l'affirme..…. Toues les précautions ont été prises. ….
— Tu répliques ! Je suis le maître ! Toi, tu n'es rien ! Si tu n'avais pas donné asile à des bandits, la police n'aurait pas fouillé la maison Pour en découvrir d'autres!
Devant cette inconscience du malheureux père, Jean ne trouvait plus un mot à répondre. .…. C'était lui qui s'effondrait.
Peu à peu le sentiment de la défense, non pas de la défense de ses idées Personnelles, mais de la tâche commencée, de la tâche réparatrice, fit renaître en lui la volonté et la force.
— Mon père, vous ne m'obligerez pas à rejeter ces enfants
LA FORCE DE VAINCRS o
à la teniation et à la misère ; ils ont un abri, une direction, tout ce qui avait manqué à leurs premières années...
— Des grands mots ! des idées de curés Î
Jean s'était levé, il faisait face.
— Oui, mon père! Ce sont de grands mots, car ils expriment de grandes idées !.... l'idée de la charité et celle du relèvement moral... Tout être déchu a le droit de se réhabiliter! Tout homme a le devoir de l'y aider!.….
— Âssez de phrases ! Je te le répète, je suis le maître !
Le ton était si âpre et si dur que, pour la seconde fois en quelques heures, Jean, ce robuste ouvrier de la terre, éprouva une défaillance.
Malgré tout, il ferait germer le grain de sénevé qu'il avait mis en terre... Et, puisqu'il ne pouvait faire vibrer les cordes du cœur, il s'attaqua à l'intérêt.
— Mon père, dit-il, songez aux travaux commencés |! Je ne puis les continuer seul! les bras manquent... il faut prendre l'aide qui nous vient! Faites-moi grâce de quelques jours.
Il ne pouvait ajouter : Je dois travailler par le rachat de ces vagabonds au rachat de votre fils.
Mais tout son effort se condensait dans cette idée.
Boisseul fronça les sourcils... il laissa tomber sur la table ses pauvres doigts à demi tordus.
Son beau-fils corinaissait la signification de ce geste...
Rien n'était accordé, mais l'infirme cessait de lutter, et ce
répit assurerait gain de cause à l'inébranlable croyant qu'était Dorloy.
Jean avait dû renoncer à l'entretien projeté avec ‘ill: M ey. La rédaction de la lettre qu'il adressait à Paris dix fois re:>mmencée, sa course à la poste, l'avaient mené jusqu'à : enre de la classe. Il retourna aux champs, espérant causer Pendauë quelques instants avec Lisa, lorsqu'elle quitterait les Herbines, à la fin de l'après-midi.
Une question tout actuelle se dressait dans son esprit et s'y répétait à satiété :
— Où est Marc ?
Les réponses se succédaient, troublantes, et prenaient la
forme d'images rapidernent évanouies, la fuite éperdue..…. les cachettes invraisemblables en plein cœur de Paris
LELET]
sur le chemin, jetant sur le dotiaine de Boisseul un regard détaché.
Parmi les travailleurs, nul ne semblait le voir, 1] aurait voulu examiner la physionomie de Dorloy,
sur ce sujet.
Jean l'avait certainement Aperçu et ne voulait Pas en avoir l'air. C'était une Marque d'antipathie, une affectation de
ce triomphe ne lui suffisait pas.
l'agaçait.
C'est qu'ils faisaient Proprement leur ouvrage, ces deux scélérats. Avec vigueur et dextérité, Loup creusait les sillons d'un champ de Pommes de terre, tandis que Blaise, tout coloré par la brise, plaçait chaque morceau de semence dans le creux préparé.
Périgot siffla, toussa, appela un chien imaginaire.
Loup, enfin, releva la tête et, s'appuyant sur sa bêche, le regarda. Allait-i] s'approcher de la haie ?
Loup fit un mouvement, un geste de Blaise l'arrêta.
— Ah | toi aussi, murmura Anthime,
La volonté de détruire à mesure que Jean édifiait le tenail. lait. 11 ne se demandait même Pas quel avantage personnel il en retirerait,
Otant de sa poche un journal soigneusement mis de côté depuis trois jours pour être placé sous les yeux de Loup, il se baissa, ramassa une pierre plate, l'entoura de la feuille anarchiste, noua le tout avec un bout de ficelle, et, tendant le bras comme s'il eût tenu une fronde, lança le projectile, qui vint s'abattre au milieu du sillon, puis il s'éloigna d'un
Pas rapide, car il venait d'entendre la voix de Jean avertissant Blaise de prendre du repos.
Dorloy interrogea le jeune homme, compta les pulsations.
D ne présentait aucun symptôme de fièvre. I] Jui recommanda néanmoins de se ménager,
Soudain it s'entendit héler par la voix aiguë de Pierre. Que se passaitil à la maison ? La terrible crainte de toucher à une nouvelle phase de la Calastrophe et de n'avoir pu prévenir le choc qui pouvait en résulter pour Boisseul ravive dans tout son être l'angoisse du matin.
Il alla au-devant de Pierre.
— Jean, viens vite — l'enfant haletait à force d'avoir couru, — Marthe s'est enfermée dans sa chambre, elle dit qu'elle ne rendra pas sa leçon, Polyphie se fâche. Bien sûr, papa va entendre. Dépêche-toi !
Dorloy hâtait le pas. Sa course fut interrompue par une eæclamation de son petit frère :
— Mile Lisa! Dans le sentier! Elle vient plus tôt que de coutume!
En effet, l'institutrice franchissait la grille. Sa démarche était alourdie, hésitante presque.
L'occasion désirée se présentait d'elle-même.
— Rentre, dit Jean à Pierre, dis de ma part à Polyphie que je me charge de faire entendre raison à Marthe et qu'elle doit la laisser se reposer. Va préparer les livres et les cahiers
Le petit ne se fit pas prier et détala au plus vite, 11 éprouvait une confusion à se trouver vis à-vis de Mile Miley. Le
Le regard de Jean et celui de Lisa se croisèrent avec une expression de détresse, et chacun crut avoir répondu à l’angoisse de l'autre,
La main gauche de l'institutrice s'ouvrit et laissa voir une lettre froissée qu'elle présenta à Dorloy.
— Conseillez-moi, je vous en prie, dit-elle.
Rapidement, Jean déplia le papier et lut :
ManemoisezLs,
On a la prenve que la personne âgée que vous hébergez est une ci-devant religieuse... Vous le cachiez en vain... Le fait n'est nas
encore ébruité..….. les objets de couvent placés dans la chambre, le nom ue vous donnez à cette dame quine peut pas être votre sœur sont connus de moi,
Vous pouvez vous assurer mon silence... Trouvez-vous ce soir,
à 8h. } à la première borne kilométrique de la grande route de 57,
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Au dernier mot, Jean s'écria :
— N'y allez pas!
— Mais si je Puis conjurer cette menace?
— On vous Placera dans quelque affreuse alternative,
— Une affreuse alternative! Oh! oui...
Ce fut un trait de lumière,
Malgré l'effort Pour déguiser l'écriture, Lien Y trouvait ls réminiscence d'une autre missive qui l'avait jadis troublée.
Périgot Ii fixait ce rendez-vous Pour obtenir d'elle, par la crainte, la promesse de l'épouser,
Instinctivement, les yeux de la jeune fille s'étaient fixés sur Dorloy, comme dans un appel à sa protection.
Lisa Considérait ce mâle visage, sans lequel une expression de force loyale, d tait une beauté.
Jamais elle n'avait aussi bien Compris qne c'était à Jear seul qu'elle pouvait confier sa vie, en même temps que sa Conscience chrétienne, tout autant que sa répulsion instinctive, l'éloignait de l'homme qui la recherchait Par de si répugnants moyens.
À cette minnte d'angoisse ct de déses yeux de Lisa et de Jean une lueur de
$ seraient un jour l'un à l'autre l'œuvre de Dieu.
Mais il fallait rentrer da les difficultés immédiates.
— Je vous demande conseil, Prononca Mlle Miley, et je vous dois des explications. Ce qu'écrit ce... cette personne est exact... Mais, en accueillant la pauvre vieille expulsée qui m'instruisait, i] Y 8 quinze ans, et que Ma sœur, novice dans
le même Couvent, a recueillie, sans ressources et sans abri, je n'ai pas violé la neutralité scolaire. Ni ma Sœur Rose, d'ailleurs alitée, ni Lucie, ma Propre sœur, qui n'a Pourtant Pas encore prononcé ses VŒux, ne pénètrent dans les classes et n'ont de rapport avec les enfants
Elle s'arrêta soudain, passa la main sur son front, et reprit, en cherchant à écarter la pensée subite qui mettait tant d'émotion dans sa voix : j
— Je me défendrai devant l'inspecteur d'Académie. Je ne contreviens à aucune de mes obligations
Poir passa dans les Promesse et d'espérance.
Pour accomplir ensemble
ns le présent, le Corps à corps avec
— Vous êtes certaine que nul n'est entré chez vous?
— M. le curé est venu deux fois. Il est hors de cause, j'ima. gine.
— On a pu le voir Pénétrer chez vous et tirer des condusions,
— Je n'ai pas caché que la pauvre vieille amie que je suis allée chercher à la Gare était malade, Dans le bourg, nul ne
qu'on ne le croit! C'est un homme d'honneur... — Pendant une absence de votre sœur et de vous-même,
— Nous sommes sorties ensemble une scule fois, le lendemain de son arrivée, ct de très bonne heure. J'avais emporté les deux clés, celle qui ferme la porte du côté de l'école et celle de la porte de la rue.
La même pensée qui avait assailli Lisa, rapide comme un éclair, lui revint encore à l'esprit avec plus de force. Au lieu de la confier à Jean, elle la répoussa de nouveau et détourna la tête.
— Je vais faire travailler les enfants, dit-elle.
— Je rentrais justement Pour conduire Marthe dans la petite
L'insistance de Mlle Miley devenait fébrile.
Ils se séparèrent, allant chacun vers l'accomplissement du devoir.
Nulle parole définitive encore, mais chacun sentait si bien que les joies et les souffrances seraient désormais partagées|
J@an retourna aux Champs, les épaules ployées sous le far-
deau des jours, mais le cœur haut et confiant en la Miséricorde qui veille sur les âmes de bonne volonté.
Mile Miley rejoignit Pierre qui vint au-devant d'elle, empressé. Il avait hâte de s'exCuser, mais son remords ne dépassait guère son désir que le silence fût fait le plus vite possible
Lisa semblait avoir oublié les torts du petit Sarçon, car elle commença par réclamer Mirthe.
— Elle pleure, et Polyphie l'a grondée à travers la porte.
Hélas ! ce fait banal] se renouvelait trop souvent dans l'existence de la fillette et en constituait la trame sur laquelle le dessin de la vie ne Parvenait pas à se tracer,
— Pierre ? Savez-vous ce qu'elle a ?
— Depuis hier soir, Personne ne le sait.
« Depuis hier soir ! » Le sens de ces trois mots s'affirmait de plus en plus dans le cerveau de Lisa.
Elle s'assit à côté de Pierre, s'eflorçant de fixer son attention, corrigea les devoirs, lui indiqua un exercice de grammaire à copier, et alla frapper tout doucement à la porte de Marthe.
Ne recevant Pas de réponse, elle fit tourner le bouton, et, après un peu de résistance, poussa la porte... et entra.
l'avait entendue se replier du côté de la buanderie, elle s'était glissée jusqu'à la cuisine Pour chercher de l'eau, car elle mourait de soif... mais, en rentrant, elle n'avait poussé le verrou qu'à demi.
En apercevant l'institutrice sur le seuil de sa chambre, Marthe avait poussé un cri de jeune fauve et s'était jetée sur son Lit en se roulant dans son couvrepied.
— Je ne vous ai jamais fait peur, Marthe? Qu'avez-vous?
— Je ne veux plus vous voir ! Jamais ! Jamais |
L'enfant éclatait en sanglots.
La main caressante et douce écartait les cheveux mélés.
— Je ne veux pas ! Je ne veux pas !
— Que vous ai-je donc fait, ma pauvre petite ? Je ne vous ai jamais vue ainsi |
— Vous ne m'avez rien fait! C'est moi ! C'est moi ! Allezvous-en...…. vous me rendez malade... Laissez-moi !..…,
Avec une force tempérée de douceur, Lisa maintint les doigts de l'enfant dans les siens.
Elle en savait assez, à présent, pour saisir le fil conducteur.
Mais par quel moyen Marthe avait-elle été amenée à ce rôle d'espionne par ce misérable Périgot?
Mile Miley éprouvait sur ce point une telle angoisse que la menace proférée contre elle-même Passait au second plan.
Ses yeux étaient tont remplis par la vue de ce visage ravagé par les larmes, de ces doigts menus s'entre-choquant, de cette attitude désespérée de petit être qui a peur.
Toute la compassion maternelle, innée chez la femme pour l'enfance douloureuse, se concentra dans le cœur de Lisa ; elle pressa Marthe sur son cœur, ct, avec la tendresse d'un tutoiement inusité, murtaura :
— Dis-moi ce qui l'afflige, ma chérie... Si c'est moi que tu as offensée, je te pardonne. …
Marthe se débattit d'abord. Cette petite âme à laquelle l'autorité paternelle refusait l'accès du confessionnal se dérobait devant l'aveu, ne comprenant pas qu'il est le premier degré de l'expiation. Mais le cœur de la femme est l'intermédiaire entre l'enfant coupable et le pardon divin.
La persuasion se glissa dans l'esprit de Marthe, la tendresse acheva d'ouvrir son cœûr : et, subitement, l'angoissante torture du remords s’abolit dans l'aveu..…. le premier aveu qu'elle eût jamais fait de sa vie.
— Vous avez désobéi. la faute a étè grave... Jamais vous
Ce fut tout... puis.un baiser... un baiser de mère.
Ce n'était pas la pauvre petite qui avait placé l'institutrice dans la cruelle alterr : ce perdre sa situation, le pain de la vie quotidienne, ou ae repousser la créature chassée, persécutée, vieille et malade, qui avait veillé sur son enfance !
Tout cela était l'œuvre d'un lâche qui avait amené l'enfant à être complice de ses vils desseins.
Avec une netteté parfaite, Lisa se souvenait maintenant avoir entrevu à deux reprises, plusieurs jours de suite, tandis qu'elle
montait aux Herbines, la silhouette de Périgot glissant entre les haies... Il guettait, sans nul doute, l'occasion de sur. prendre Marthe, don! il avait dû observer les récentes allées et venues entre la maison d'école et sa propre demeure.
— Nous avons longuement causé aujourd'hui comme de grandes amies ! déclara Mlle Miley... Nous devons maintenant aller rejoindre votre frère...
Elles sortirert, la main dans la main, la femme chrétienne et l'enfant qui avait connu les premières affres du repentir.
Marthe ne pleurait plus, mais elle restait muette.
Pierre, à la dérobée, jetait un coup d'œil sur sa sœur. Depuis la veille, elle avait grandi à ses yeux! Elle était « quelqu'un d'autre »!
Lisa avait essayé de s'absorber dans le devoir professionnel] et a vuvrir ces pelites intelligences au véritable sens des choses ; malgré tous ses efforts, sa pensée se dédoublait. Ne devait-elle Pas s'attendre à une dénonciation ? Le fait très simple qui ser. virait de base serait changé, dénaturé. Mais elle ne transigerait Pas avec sa dignité. Elle n'irait Pas au rendez-vous offert.
Quelque lourd que fût le fardeau qu'elle devait traîner dans l'existence, si le Pain quotidier, ‘ui était enlevé, elle s'attèlerait aux brancards, elle ne défaillirait pas en immolant les principes sacrés qu'elle avait préservés, jusqu'ici, au milieu de tant d'écueils. ù
La leçon s'était prolongée... Jean rentrait à l'heure du repas ; il croisa Mlle Miley contre laquelle Marthe se blot. tissait.
La jeune fille poussa l'enfant dans les bras de son frère.
— Marthe est consolée, dit-elle, ne lui parlez plus de rien.
— Et la lettre ? murmura Dorloy après avoir embrassé sa petite sœur.
— Je la brûlerai et ne répondrai pas ! Nous sommes entre les mains de Dieu...
La journée s'achevait dans une paix relative.
Grâce au silence gardé par Lisa sur les aveux de Marthe, Jean croyaii à un ébranlement DetVeux passager ; il veillerait
LÉ
seulement à tenir sa Petite sœur à l'abri de toute secousse,
Le calme tombant sur les choses l'engourdissait après la fatigue du jour.
Le fait redoutable, tout en pesant sur son Ame, en froissant en lui ce qu'il y avait de plus délicat, s'atténuait sous l'impression que laisse la pensée du devoir accompli... la promesse de la réparation. Dieu ferait le reste!
I tiendrait ferme contre l'injustice de Boisseu]. TT ferait la part des souffrances physiques et morales qui rejnillissaient sur lui, épargnant le coupable, tels ces nuages de prôle qui fondent sur le ec amp de blé, ensevelissant sous la tassée de leurs grains, froids et humides, la terre férondr., épargnant le 80! pierreux et la jachère où craissent les épines et les ronces.
Mais le soleil s'est levé, les grêlons ont fondu, les récoltes futures se sont redressées, et la moisson, au prochain été, répondra à l'action Providentielle du Créateur |
Il lutterait, doux et tenace, prudent et rempli de confisnce, avant de rejeter en Pleine eau sa pêche miraculeuse. fl prierait Pour que la faute du coupable ne retombat point sur les autres... sur le père accablé, sur les enfants innocents, sur ces jeunes gens qu'il tentait d'arracher À la perversion et qui seraient la rançon de la faute aux yeux de la Miséricorde | Le grand silence de la nuit s'était fait.
Seul, Jean était entre la veille et le sommeil.
Tout à coup, ii Perçut une rumeur lointaine ; il s'assit sur son lit pour mieux entendre les bruits qui venaient du dehors : ils se précisèrent dans ce cri 3
— Au feu!
Vêtu hâtivement, Dorloy se précipita dans la cour.
Un jet de flamme s'élevait du côté du bourg.
Jean retourna sur ses pas, ferma la porte de la maison à clé; tandis qu'il franchiseait la grille, les « auxiliaires » accouraient sur la route après avoir saut” Ja haie,
Dorloy pensa soudain aux accès de fièvre de Blaise ; il saisit le poignet de l'adolescent au moment où celui-ci le rejoignait.
— Pas la peine ! les événements, çn chasse Ja fièvre !
Le poignet glissa hors des doigts de Jean... D'ailleurs, la température était douce... Là-bas, les cris augmentaient.
Dans l'ombre du chemin, Dorloy se heurta Contre un groupe.
fester plus à l'aise leurs sentiments d'humanité. — Le tirer de là » qui donc ?
— L'homme que le garde champêtre a trouvé endormi dans un fossé, le visage emmitouflé, et a tratné jusqu'au poste, avea
— Qui est-ce ?. Qui est-ce interrogea Dorloy, sondain violent, sans même se rendre compte que sa question était extravagante.
Loup et Blaise le regardaient étonnés ; i] était toujours ai calme en leur parlant |
Une voix répondit :
— On ne sait pas son nom... il n'avait pas de Papiers sur lui...
— À la chaîne, vite! prononça Dorloy.
Mais, pendant qu'il se frayait un chemin, il entendit quelqu'un dire à son interlocuteur.
— On a vu les gendarmes dans la contrée, ce matin. Paraît qu'ils cherchaient l'assassin ?
— Quel assassin ?
La réponse fut perdue dans le brouhaha.
— Les gendarmes ! Oui ! on les à vus | grommela Loup,
Blaise lui serra le bras.
— Pourquoi me pinces-tu, frérot?
— Tais-toi..….
— Qu'est-ce qu'il y a ?
— Je ne sais pas, mais faut se taire...
Dorloy, à présent, était tout près du poste. Son cœur bondissait dans sa poitrine.
— On n'entend plus crier ! dit un des pompiers.
— Âllez toujours, les gars | cria le sergent.
Ainsi, l'appel désespéré du malheureux avait percé la muraille épaisse, dominé le tumulte. et on ne l'entendait plus 1...
LA FORCE DE YAINCRg 7
Un être humain subissait l'horrible supplice, et. … peut-
soc cet homme, sans Papiers, dissimulant s0n visage,
venant s'abaitre comme une bête blessée qui retourne au éta
— Donnez-moi une Pique, une hache...
Des bras robustes le relinrent, tandis qu'ayant saisi un instrument de fer gisant sur le sol et dont un forgeron s'était servi avant que Ja fumée et les flammes l'aveuglassent, Jean se jetait dans la fournaise,
un fossé, brûler un brave garçon | Et le père, et les petits p Jean venait de se débarrasser des Mains attachées à ses tpaules, lorsqu'un fracas épouvantable se fit entendre ; un des murs du bâtiment incendié s'écroulait.
Dorloy se Précipita, devançant les Pompiers.
. . . . . È È Ê . e L] Nulle trace d- krisonnier. Plus tard, lorsque les recherches
affreuse, innocent Ou criminel, jeté au bord de la route par la misère ou fuyant devant la justice, Nul ne le saurait jamais. Un profond soupir de soulagement s'échappa de la poitrine
En s'éloignant, i] croisa Mlle Miley, qui avait Vaillamment fait la chaîne.
Tandis qu'ils échangeaient une poignée de Main, une voix ŒOuailleuse détachait cette phrase sur un ricanement :
— Vous êtes rassurée, Mademoiselle. Il n'a pas un seul
— La voix est déguisée, comme l'écriture, murmure Dorloy, Ni l’un ni l'autre ne se retournèrent,
VA CORCE DE YArncRe à
& FORCE DB VAINCRS
XVIN
Plus troublé encore que l'institutrice qu'il avait fait appeler, l'inspecteur primaire cherchait les mots. Car il se sentait en face de ce fait répugnant à tout cœur de Français : la délation.
La pièce dans laquelle il recevait Lisa était haute, étroite, mal éclairée, Chaque meuble décelait la gêne secrète, sous l'effort ingénieux pour la dissimuler
— Je regrette, Mademoiselle, d'être forcé de vous soustraire à vos obligations professionnelles. que vous remplissez fort bien... En... d'autres circonstances, j'aurais voulu en donner un... un... témoignage public. …
— Celui-ci me suffit, Monsieur l'inspecteur.
— de suis obligé de vous avertir qu® notre entretien va être pénible... Autant pour moi que pour vous, croyez-le
bien...
— Îl ne peut l'être pour moi, je -'ai rien À me reprocher.
— Je n'ai pas de faute à vous reprocher, Mademoiselle. L s'agit d'un... manquement.
— Lequel, Monsieur l'inspecteur ?
— Îl y a, dans le local de l'école, deux personnes... une surtout (pour l'autre, le cas est atténué) qui n'ont pas le droit d'y séjourner.
-— Ces personnes ont-elles commis un délit? Ont-elles violé la neutralité scolaire ?
— Non, sans doute... Rien ne l'affirme. … Seulement, Îl ne faut pas jouer sur les mots.
— Dura lez, sed lez |...
— Oh ! Monsieur l'inspecteur ! Vous et moi n'appartenons pas à l'enseignement classique ! Mais ces mots que nous com-
LA FORCE DS YArNcRy 00
Prenons cependant, vous et mol, nous Îles Interprétons de manière différente, Et Peut-être y ati] quelque chose de
changé dons le monde depuis que ces Paroles ont été prononcées,
— Le droit romain subsiste encore...
— Et le christianisme subaistera toujours.
—— Mademoiselle |...
Ftait-ce un reproche qui passait dans sa voix où une prière de ne pas évoquer certains souvenirs ? Fu ce une vision de la lointaine enfance, vision de le vicille cathédrale où l'encens s'élevait en Nuages sous la forêt des arceaux innombrables que la foi du moyen Âge avait dressés vers lo ciel
La tête baisséo se releve peu à Peu, La voix tremblait légèrement,
— Nous ne pouvons rien changer aux Jois de notre pays, Mademoiselle !
— Ÿ at-il en France une lof qui oblige wne Française à
refuser un abri et du pain à une autre Française et à la laisser mourir de misère et de vieillesse ?
— Je ne... Je ne vois pan que...
— La loi, la dure loi, a dissous une communauté, elle Partagé ses biens (dont les Pauvres touchaient le revenu) entre ceux qai n'y avaient Pas droit... Cette communauté est-elle reformée parce qu'une expulsée malade, dénuée de tout,
même toit ?
— [s expulsées profitent d'un local 8Ppartenant à l'Etat. Vous les nourrissez sur le traitement qu — Mon traitement, Monsieur l'inspecteur, est-il un don gratuit ? Est-ce qu'il n'est pas l'indemnité dévolue au don de moi-même, à ma fonction, à mon temps, à mon travail JEU — Si vous vous Privez, ous ne Pourrez pas remplir vos devoirs professionnels. Vos forces ne vous appartiennent pas, — Ma sœur cherche de l'ouvrage... Klle est active et labo.
rieuse…., — Je ne nie pas, mais le local ?
— Si j'étais mariée ou si j'avais quelques yteux parents & soutenir ?
— Le cas serait différent,
— Serait-il différent si, au lieu d'être institutrice commnnale, j'étais une institutrice libre, rétribuée et logée aux frais d'une société libre, Coimposée de catholiques, et si je prenais chez moi une vicille institutrice laïque, n'ayant jamais professé notre foi, mais qui m'aurait jadis instruite avec solli. citude ? Que diriez-vous si le Comité fondateur de l'école me sommait de renvoyer la pauvre créature malade dont je serais le soutien unique ?..….
— Mais dans le cas... que vous supposez, cette personne aurait une retraite...
s'exacerbaient au milieu des papiers posés sur son bureau, ôtant et replaçant les objets qu'il touchait, À mesure que son trouble augmen- Ait, il s'eflorçait de se monter, de s'irriter contre celle qui défendait la cause de l'humanité contre la « dure loi »,
— Vous manifestez des tendances cléricales, Mademoiselle, déclara-t-il enfin.
— Je ne sais pas quelle est Ja signification du mot « clérical », Monsieur, Mais vous m'avez tout à l'heure félicitée de la façon dont je m'acquittais de ma tâche. Ma ‘oi catholique est mon guide...
— Îl est à craindre que, dans les explications que vous donnez à vos élèves, vos... Opinions... intimes ne percent trop.
— Î.es parents s'en plaigner.i-ils ?
— Peut-être n'osent-ils pas. Les habitants des campagne sont, en général, arriérés, timides et, tranchons le mot, quoique vous feigniez de n'en pas comprendre le sens... cléricaux..…. dominés par les... par l'élément... curé.
La formule était trouvée |
— Ne discutons plus, Mademoiselle.
Et, se levant pour signifier que l'interrogatoire prenait fin, f ajouta :
—: Le Conseil délibérera sur votre cas.
La voix s'efforçait à la dureté, à la dureté de Pilate après que les Juifs lui eussent crié: « Si vous ne condamnez pas le Galiléen, c'est que vous n'êtes pas l'ami de César! »
ne, AR A As,
nm,
LA FORCE DS VAINCRe 101
Lisa restait debout, très pâle Flle se sentait en face de s0 destinée, Un voile, subitement, s'étendait devant elle, entre s00 âme et la foi qui la soutenait,
Au fond d'elle-même, jusqu'à cet instant, elle n'avait redouté la sanction qui allait l'expulser, elle aussi, la laisser sens toit et sans ressources,
Et soudain, dépouillée en ce moment de iout secours divin, elle passa par les transes de l'agonir humaine,
Un mouvement de compassion adoucit la physionc je de l'inspecteur,
vos supérieurs, Vous rentrerez tard ce soir, mais demain vous prendrez une mesure immédiate... Et si vous... si vous êtes seule à l'école, à Partir de midi, !! est possible que le Conseil passe l'éponge sur un regret le incident, Je m'y emploierai, je vous le promets |
Oh! cet appel à la compromission !
Le voile se déchira ! la lueur de la foi inonda de nouveen l'âme, un instant défaillante sous l'épreuve, Au lieu de
tous les gens de cœur et, je le iris, votre estime !
Un battement des Paupières, une crispation de la main qui tenait déjà le bouton de la porte, mais pas un mot.
Mlle Miley s'inclina Pour prendre congé : l'inspecteur la salua profondément, comme on salue ceux qui vont faire face au danger que l'on n'ose affronter soi-même.
CT Cr . . . Se APE . . . . . . ES ss . +
En revenant vers son bureau, le fonctionnaire ouvrit le sousmain qui en occupait le centre ; il fixa les yeux sur une feuille de papier quadrillé repliée en deux... Un frisson de dégoût secoua scs épaules, En cet instant, il eût voulu la saisir avec des pincettes et la jeter sur des charbons qui mouraient dans l'être... Mais il n'accomplit pas le &este, car i] avait Peur... peur d'être, à son tour, dénoncé |
Depuis deux jours, Dorloy parcourait, anxieux, les six pages du petit quotidien que recevait son beau-père : tremblant d'y lire l'arrestation de Maroc, il apportait le journal à Boisseul quand il avait acquis la certitude que nul article ne s'y rattachait.
L'angoissant mystère de l'incendie du Poste ne s'éclaircissait pas.
Les récits du garde champêtre et les témoignages de ceux qui avaient vu ou croyaient avoir vu, étaient de plus en plus contradictoires.
Que d'émotions violentes en peu de jours dans cette existence laborieuse | Quelles tempêtes s'abattaient sur ce coin tranquille |
Dès qu'il avait le temps de penser, Jean se demandait :
— Où est Marc ?
Dorloy calculait qu'il n'aurait Pu encore recevoir un accusé de réception de la lettre qu'il avait écrite au patron de son frère, mais il l'attendait à chaque courrier, en proie à ce trouble cérébral qui empêche d'ajouter les heures aux heures et de fixer les dates. Les projets se succédaient, roulaient dans sa tête Pour arriver à opérer le remboursement Promis, sans donner l'éveil à son beau-père... Il attendait encore pour écrire à Hilaire.
Rebelle à tout avis, défiant par nature, et si personnel, le « business-man » prendrait.il Part, sur la simple demande de celui qu'il nommait toujours son « demi-frère », au coûteux allègement de la culpabilité de son vrai frère ? Contribuerait-il à cette protestation de l'honneur familial ?
À chaque repas, Jean était accueilli par cette apostrophe :
— Et tes bandits ? En scrai-je débarrassé ce soir ?
Le flottement pénible de l'instabilité entrait dans son œuvre.
Lisa avait prévenu les enfants qu'elle ne viendrait pas le lendemain, jeudi, et n'avait pas motivé la cause ; le lendemain, elle avait évité de parler à Jean. Elle redoutait qu'il ne devinât le rôle joué inconsciemment par Marthe dans l'infamie de Périgot ! Elle voyait Dorloy si préoccupé et soucieux | Elle faisait tout pour détourner de lui une affliction.….
Sans prononcer aucun nom, elle avait été exposer au curé la situation qui lui était faite.
— Attendons..…… Entre les mains de Dieu, lui avait-il dit, les événements en Apparence les plus contraires sont parfois
de l'école |
Le pasteur était dans l'impossibilité d'offrir un secours, Ses charges étaient lourdes. …. Depuis la Séparation, il vivait dans une demeure exiguë, mcommode, avec sa mère ét sa tante, Pauvres vicilles femmes qu'il soignait et servait en leur lJaissant croire, par des prodiges d'ingéniosité charitable, qu'il était
Dans le bourg, chaque maison était pleine, ou occupée par quelques personnes seules, maniaques, égoïstes, qui se refuseraient à tout arrangement, puis certaines 8ens seraient pris de craintes irraisonnées..……
l'enclos des Tilleuls ces trois habitations abandonnées, essaimées à l'entrée du bourg dans un terrain planté d'arbres
EL
nous éprouver, nous, vos fils, et pour saisir ceux qui vous connaissent mal par l'imprévu de leur retour à vous |
Et le curé, dans la simplicité de son âme, très grande parce qu'elle était très humble, s'arrêta net, se reprochant à lui-même des audaces de prophète !
Hélas ! elle était si longue l'histoire sans cesse répétée de ses tentatives, de ses déceptions, de ses échecs... Et ce serait maintenant l'histoire lamentable de l'institutrice, allant de porte en porte, s'épuisant en eflorts désespérés pour trouver une occupation. Des leçons pour elle, des travaux d'aiguille Pour sa sœur | des ressources pour la vieille malade, toute frissonnante dans son lit et qui allait avoir de si redoutables lendemains |
1] . . . . L L L2 . LA . L L] e LA LL L L ] LT L e. L
Les mêmes pensées remplissaient l'esprit de Lisa, en retour. nant à la maison d'école.
Quelle chance pouvaient-elles avoir, Lucie et elle, de gagner leur vie à Vandreville ? Partir alors ? Mais, où se diriger ? Comment subvenir à la dépense d’
malgré ses yeux de bête fauve, fl m'a étonné... Il a changé... Seulement...
— Seulement ?..….
— Méfiez-vous !
— De quoi ?
— De ce qu’il traîne dans sa poche !
— Je ne me suis aperçu de PR...
— Est-ce que vous lui offrez un abonnement à la Bataille syndicaliste ?
— Comment ?. C'est impossible 1.
— Je vous l'affirme.
— Par quel moyen se Procure-t-il cette feuille ? — Tâchez de le
— Vous avez un soupçon ?
— Toutes les fois que je vois un brave homme faire une
bonne action, je cherche le malfaiteur qui détournera le sens de son œuvre |
— Vous êtes pessimiste.
— Je connais l'humanité.
— Je connais la puissance de Dieu, et quand l'œuvre entre- Prise est une œuvre de christianisation, j'ai la confiance absolue que c'est Dieu qui aura le dernier mot |
— Vous êtes croyant et vous êtes crâne, vous, Jean. C'est bien. Vous ne mettez Pas votre drapeau dans votre poche.
— Et vous, docteur ?
— Moi, je n'ai pas d'autre drapeau. … que celui du pays.
— Vous dites cela d'un ton de regret.
— Certes oui! On marche derrière un drapeau. Et moi, depuis que je n'ai plus devant snoi celui du régiment, qui me guidait là où il fallait que j'allasse, eh bien, je vais au hasard, canalisé par le devoir professionnel, c'est vrai, rien ne flotte assez haut devant mes yeux pour me donner
i n sceptique, pour un omme qui mène rondement la vie, qui se conduit bien, large, généreux même... Ce n'est pas moi qui le dis!
— Tous le disent de vous, interrompit Dorloy en souriant.
— Parfaitement, mais nul ne se doute que je ne vois rien devant moi, et que lorsque j'aurai laissé entre les mains des croque-morts cette guenille, d'ailleurs assez bien constituée, Ma pauvre âme ne saura que faire d'elle | Tenez, j'aimerais être carrément matérialiste. Plus rien. Finir dans le néant. Je l'ai cru, et je ne le crois plus. Je n'ai jamais saisi
» Surnaturel, passâät sur mon front. Et je ne puis nier l’immortalité de l'âme ! Jean, xous êtes sincère. La sincérité glisse devant moi quand je
106 LA PORCE DE VAINCR®
crois la rencontrer, comme l’ande devant les lèvres du sy bolique Tantale, le personnage toujours actuel de l'antiquité. Dites-moi, Jean, croyez-vous la doctrine que vous professez?
— Oui, je la crois... tout entière.
— Et votre vie en est la preuvel Parfois je me suis demandé quelle était votre mentalité, si le sacrifice de vous-même à une pluralité d'ingrats était dû à une force suprême d'abnégation ou à la passivité d'une nature dégénérée..…. Je vous ‘ demande pardon ! J'ai voulu vous voir très petit, et maintenant je vous vois très grand...
— Docteur !..….
— Changez ma phrase. Dites que je trouve que vous servez une grande cause et que vous la servez hautement. Je vous ai raillé, la première fois que je vous ai. vu entre vos deux vagabonds, dont j'avais, et. non sans raison, fâcheuse opinion. Je vous ai blâmé en face, et en arrière je vous ai considéré comme un simple d'esprit...
— Vous ne vous trompiez pas.
— Vous avez entrepris de résoudre un vaste problème, employant le chiffre le plus petit aprè: l'unité, Et, tout en vous voyant encore loin du but, je recannais que vous ouvrez une voie, non. avec l'emballement. provoqué par une idée généreuse, mais avec la prudence dictée par la raison. Vous êtes mon confrère, Jean. Vous administrez une dose de sérum. moral à de jeunes: chenapans qui sont devenus tels par suite de l'abandon et du mauvais exemple. Votre sérum à vous, c’est le: travail contre les ravages de l'oisiveté, læ foi en l'autre vie, récompense ou châtiment, opposée au nihilisme et au matérialisme. Vous utilisez au service. du bien ces jeunes forces, qui: s'essayaient à i’escrime: du: mal.
— Je: suis. fier que vous me compreniez ainsi. …
— Mhis je vous étudie, et j'observe les résultats rratériels, qui servent à mesurer les: résultats moraux. Je vois ce que vous faites de ces terres perdues pour la culture.
— Ce que nous faisons. Je tiens à ce nous, car la solidarité que j'ai établie dès les premiers coups de pioche a été le levier d’Archimède..….
— Chaque rois que je viens à l'heure à laquelle vous êtes aux champs, je discute avec votre beau-père, et je dois avouer que sa défiance, en surexcitant mon esprit de contradiction,
LA FORCE DS vAmcRe 107
gens, à la sortie du régiment, deviendraient les fondateurs du foyer élargi qui s'élèvera pour réparer les ruines du foyer désert. Vous l'avez dit tout à l'heure, c'est uu travail d'hy-
forme de votre Carrière et votre raison de vivre ?
Une nouvelle, hélas | Jean était toujours sous le coup, non de l'imprévu d'une révélation, mais de la confirmation de ses
craintes.
Voilà! Marthe avait bien ses secrets, elle, mais elle ne les disait pas, ce qui était très ennuyeux. Lui venait d'apprendre quelque chose et il le raconterait tout de suite, à tout ie
bon...
— Qui t'a dit cela? interrogea Dorloy presque avec vio= lence.
— Polyphie, pour sûr! Elle revient de Vandreville!
— Un faux bruit, peut-être, murmura Jean, accablé,
— Pas du tout, c'est sûr ! Tout le monde en parie...
— Cela ne prouve rien, déclara Lestral.
NT TERRES TEE | FS0S ER
— Si, si, et on dit pourquoi |... +
Pierre tint ses auditeurs en haleine. Il n'était pas méchant et il ne se réjouissait nullement du départ de l'institutrice, mais il était si fier d'apprendre au docteur et au grand frère quelque chose qu'ils ignoraient.
— Dis ce que tu sais.
— Ah! oui, vous y venez | Eh bien, elle avait installé deux bonnes Sœurs chez elle.
— Je m'en doutais, prononça Olivier à mi-voix.
— C'est bien d'elle! affirma Jean. Si elle a jugé accomplir son devoir en agissant ainsi, elle aura bravement accepté toutes les conséquences |...
— Oui, elle a bien fait, mon ami Jean. Mais, en notre temps, bier. faire coûte souvent cher, et la pauvre fille resta avec sa bonne action sur les bras.
Pierre, maintenant, baissait Ja tête. Il n'avait pas compris tout d'abord, il croyait conter quelque chose de nouveau, d'imprévu, d'étonnant. C'était un malheur qu'il avait annoncé.
Les mains derrière le dos, il restait entre le docteur et Jean, immobile et muet, suivant des yeux les évolutions d'une fourmi sur les cailloux. Elle ne trouvait rien à emporter dans ca fourni: 1ère, la pauvre | et l'enfant songeait :
— Mlle Miley n'aura plus d'argent, plus de pain, plus de maison, elle. La fourmi, au moins, retrouvera son abri. Les autres auront fait meilleure chasse et partageront avec elle. Qui partagera sa maison et son pain avec Mlle Miley ?
— Commeït le fait s'est-il ébruité ? reprit Lestral. Vous ous en doutiez. Inutile de dire que vous n'avez pas parlé. Le curé et moi, pas davantage. Nulle personne de service n'est jamais appelée chez l'institutrice. La pauvre vieille est hors d'état de sortir. La sœur de Mlle Lisa « l'apparence de toutes les jeunes filles du même âge. Les enfants de l'école n'entrent jamais dans le petit appartement réservé.
— Les enfants de l'école [..…. ;
Dorloy répétait ces mots. Sa lèvre tremblait. Une autre enfant y entrait. :
— Marthe!
Pour son plus grand bien, la porte close avait été entre: bâiilée devant elle. Elle seule avait pu voir...
Si elle eût fait quelque réflexion, c'eût été à son grand frère
qu'elle les eût adressées. Jamais elle ne parlait à personne dans le bourg.
Brusquement, Dorloy porta la main à son front.
La fugue inexpliquée de Marthe, son obstiné silence, son désespoir, son effroi quand il avait prononcé le nom de l'institutrice, puis le calme revenu après son entretien avec Lisa, et le silence gardé par celle-ci sur sa conversation av:< son élève, tous ces détails subitement envahissaient son esprit.
Cette tranquillité du pardon, c'était bien la marque de la charité chrétienne de Lisa, en face de l'offense et du repentir. Elle gardait jour elle les aizrmes et les détresses...
Marthe avait été provoquée à donner des détails précis qu'elle n'avait pas plus songé à mentionner à Jean que celui-ci n'eût voulu les demander, donnant une perpétuelle leçon de discrétion, malgré l'intérêt qu'éprouvait pour lui tout ce qui concernait Lisa.
Marthe avait donc été attirée dans un guet-apens. Dans quel but ? Par qui ?
La réponse jaillit comme un éclair.
Par l'auteur de la lettre anonyme, par celui qui, après avoir déguisé son écriture, avait déguisé sa voix, ie soir de l'incendie: par celui qui lui avait toujours 6 antipathique et -dont il s'était méfié, mais qu'avant cet instant il n'eût jamais soupçonné d'une pareille infamie.
L'instrument de cette infamie, l'instrument inconscient, c'était sa propre sœur...
Lisa, dans son abnégation, avait voulu l'épargner. Elle s'était eflorcée de sourire pour le rassurer et lui avait dit :
— Ce n'est rien, c'est un chagrin d'enfant |...
Un chagrin d'enfant ! Comme c'était vrai !
Le souffle consolateur du pardon était passé sur ce front de dix ans, et l'oubli ait venu vite, dans la puérile insouciance qui ne prolonge pas le remords au delà des consé. quences immédiates de la faute.
Ainsi, en acceptant l'offre de Lisa d'envoyer la pauvre fillette, livrée tout le jour à elle-même, apprendre à travailler chez elle et recevoir quelque instruction supplémentaire, avait amené pour la jeune institutrice l'effondrement, la misère...
La justice, qui l'avait conduit à reporter sur la nature même des choses les fautes de Loup et de älaise et à les appeler
sur le chemin de la réparation le menait à absoudre le petit être qui avait fait tant de mal sous une pression encore inexpliquée..….
Lestral considérait Dorloy en silence. Puis enfin, se tour. nant vers Pierre :
— Va jouer... ou travailler, ce qui vaudra mieux. Laissenous.
L'enfant ne demandait qu'à s'échapper, l'effet qu'il avait obtenu dépassant de beaucoup ce qu'il en avait attendu.
Le docteur posa la main sur l'épaule du jeune homme et se pencha bien en face de ce visage franc et loyal sur lequel se reflétait une intensité de souffrance.
— Mon ami Jean, prononça-t-il, puis-je faire quelque choss pour vous ?
Le cœur de Jean éclata :
— Oui, aidez-la.
— Plutôt que de vous aier vous-même ?...…
— Vous m'aiderez mieux...
— Je vous le promets ! C'est aux honnêtes gens de réparer le mal causé par... les autres. Qui m'eût dit il y a six mois que je ferais campagne pour le cléricalisme ?
— Le mot seul existe, un mot d'adversaire..….. Nous sommes des chrétiens ! Vus l'êtes autant que nous, sans vous en douter. Il y a plus de joie dans le ciel pour le retour de la brebis perdue que pour la rentrée au bercail des quatre-vingtdix-neuf autres. Vous êtes loyal, vous êtes bon, vous serez toujours du côté des persécutés et des faibles. Vous professez donc la pue doctrine du Christ. Vous n'avez pas assez regardé de l'autre côté de la barrière, sans cela vous l'eussiez défoncée depuis longtemps pour nous rejoindre.
— Certains doutes flottaient en moi. Il y a des choses que je ne comprends ni n'admets..…….
— Docteur, n'en avez-vous pas admis pendant le cours de votre existence qui étaient plus difficiles à croire ? Vous niies l'Evangile et vous croyiez à des promesses humriiies dont la fausseté vous est dévoilée tous les jours. Le Christ a promis que la croix dominerait le monde, il y a de cela deux mille ans. Elle le domine toujours !
— Je ne discute pas, mon ami Jean. Je connais mes défauts. Je n'en ai pas fini avec mon esprit de contradiction |
Laissez-moi le tourner vers le service de la bonne cause. En l'employant contre la mauvaise, il faut user encore de méne- &ements avec la sotte chose qu'est mon amour-propre. Avant tout, je vérifierai l'exactitude du récit de Pierre, et dès que J'aurai vu Poiss 11 je me rendrai chez Mlle Miley. Tout ce que je pourrai faire, je le ferai...
Une lettre de Paris ! Une de ces enveloppes larges et jaunâtres qui évoquent l'impression désagréable d'une facture en retard.
Dorloy la déchira avec une rapidité qui tenait de la violence et lut :
Mons eur, nous enregistrons votre promesse ferme, À conditiog que vou. nous restitverez la somme volée dans le délai de deux mois. Nous retirons donc notre plainte, en regrellant que vous n'ayes pas agi plus tôt, ce qui eût évité, à vous et à nous, des ennuis de toutes sortes.
Nous vous saluons. Z.
Après le soulagement immédiat et si court, ce fut le réalisme cruel du mot qui fouailla Jean : volé... Il l'avait entendu, ce mot, il l'avait retourné dans sa pensée... Il ne l'avait pas encore vu écrit |...
Puis vint l'inutile torture causée par un autre trait de plume : « Nous regrettons que vous n'ayez pas agi plus tôt. »
Le cri des lendemains que jetie tout être endolori, oubliant, en face du malheur immédiat qui le frappe, que la veille il ne pouvait prévoir le fait d'aujourd'hui.
Mais la nature ferme, équilibrée de Jean saisit toute l'absur. dité du regret stérile.
Pouvait-il agir plus tôt, lui qui avait tout ignoré ?
Mais il n'avait pas envisegé toutes les difficultés qui séparaient la promesse de la réalisation ; il les avait entrevues depuis peu à peu, et maintenant que la date était fixée, c'était la muraille élevée qui se dressait devant lui, et s'il ne parvenait pas à la franchir, la honte de sa forfaiture s'ajouterait à la honte du vol...
ORDER ESTIMER ONE PREND CET MEME VENTRE NE ap co
itsitisstiterisonestittiéliseRéte s ARERURRELE
119 LA FORCE DR VAINCRE D avait un délai de deux mois pour restituer la somme qu'il n'avait pas prise,
Pour la trouver, cette somme, il lui fallait obtenir la signe. ture de Boisseul..…. Et alors, après tant de ménagements, lui dire la vérité ? Porter le coup jusque-là évité ?
Et Marc ? Disqualifié, vagabond, conduit peut-être de faute en faute jusqu'à la déchéance totale P
Comment le retrouver, le rappeler à la réhabilitation ? Quelles luttes nouvelles s'ajoutaient au combat déjà engagé P 11 fallait agir, et 1] avait es muins iiées.….
Mais la force intérieure communiquée par la foi triompherait des difficultés extérieures.
Le secret dont il espérait entourer la faute de son frère lui interdisait de prendre aucun avis. Le curé, il en étoit persuadé, ignorait autant que lui quelles démarches étaient aécessaires.
Assuré de la discrétion du docteur, il l'était, mais il ne voulait pas qu'un jour Boisseul et Marc eussent à rougir devant celui-ci...
Il pria..…, Son grand secours... Et, se relevant plus affermi, écrivit à la Préfecture de police pour demander avec instance que des recherches fussent faites de tous côtés.
Se rendre à Paris était impossible dans les circonstances présentes. Il ne pouvait abandonner son poste de gardien et 4e travailleur.
Sa lettre mise à la poste, il revint prendre ses instruments de labeur,
Blaise, qui l'avait observé, se tourna vers Loup :
—- Îl y a des choses qui ne vont pas, dit-il en désignant Dorloy.
— Chacun trime à son tour.
— Îl trime autant que nous...
— Possible, mais il est le patron |!
— Tu as mauvaise figure, frérot..…. Tu ne parlais pas « & rude » ces jo’rs-ci. Quelque chose t'a changé... Tiens ! qu'estce qui sort de ta poche ? La paperasse que cet homme qui venait rôder au bord du chemin t'a lancée autour d'un caillou ? Tu as de l'estomac de garder ça...
— C'était pour me faire ouvrir l'œil qu'il m'en a fait cadeau.
C'est pas un méchant type, au sontraire..…. Un soir, pendant que tu ronflais, j'ai sauté la haie et j'ai été le voir.
— Tiens |... Mais... Et pourquoi p — Pour trinquer..…. J'ai toujours aimé cela... — Oui, malheureusement !.….
— Je n'y suis pas retourné, à cause de tes Gèvres, le soir,
Des larmes vinrent aux yeux de Blaise.
— Îl ya des jours où tu vaux mieux qu'on ne croit... C'est égal, moi je n'aime pas ce type-là qui 11 se ballader cvs les autres travaill:nt, qui jette des journaux et lance de
rôles de paroles... Méfie-toi..…. S'il t'a fait boire, mon pauvre
vieux, c'est pas pour ton bien... Voyons ce que c'est que le papier ?
Lou», après s'être assuré que Jean tournait la tête, déplia la feui'le, Le vent léger qui soufflait la secous dans sa main et lui fi lâcher prise ; avant que Blaise eût pu saisir le papier U voletait sur les sillons en les cffleurant.
Les deux frères couraient à qui mieux mieux, mais Jean s'était reutressé et les interrogeait. Ils s'arrétèrent, confus.
— Qu'est-ce qu'il y a ?
La voix était calme, bienveillante, comme toujours, et pour. tant les cffara.
Un nouveau coup de vent jeta sur le pied de Dorloy le journal anarchiste 11 le ramassa et lut le titre.
Il avait un peu oublié la première partie de sa conversation avec le docteur. Elle lui revint à la mémoire, brusquement.
— D'où cela vient-il ?
Il interrogeait les deux jeunes gens à la fois.
Nulle réponse.
Enfin Loup fronda :
— Ça vicnt de ma poche. Le frérot a voulu lire... Le vent a fait le reste...
Certes, le ton était déplaisant, agressif, mais Jean le préférait tel, accompagnant l'aveu, à la voix hypocrite qui eût exprimé le mensonge.
— Vous voulez savoir qu'est-ce qui me l'a passé, bourgeois ? Ca vous étonne. .……., puisque je suis parqué chez vous... Eh bien, vous ne le saurez pas |...
Jean soutint la lueur farouche, haineuse, qui passait dans les yeux de Loup, mais sa poitrine se serra douloureusement.
d'une agonie de doute. Mais bientôt le lueur triomphante de la foi éclaira les ténèbres, l'inspiration jeillit.
Jean tendit 1—a main à Loup, stupéñé :
— Tu es un brave cœur, dit-il, puisque tu te refuses à la délation. Je ne t'aurais ja vais demandé le nom de celui qui a tenté de pénétrer jusqu'à toi, malgré ma sw reillance.
-— Ah! par exemple |... Non... Eh bien... je ne m'y ettendais pas, à cel là!
Les mots sans su. .ombaient des lèvres du mauvais larron sans qu'il parvint à en /ormer une phrase, Ses doigts tremblèrent dans la main de Jean.
L'expression de ce visage féroce et gouailleur se transformait.
— Pour le coup, ça y est, cria soudain Loup. Je vous erois ! Pas de raison pour ne pas vous croire, vous ne dites que la vérité. Alors si vous dites que je suis un brave cœur, c'est que cest vrai... Et pourquoi pes, après tout ? Et ce que vous nous racontez vaut mieux que les histoires qu'on lit là-dedans et qui font lourner la tête... Eh bien, à présent, voyez-vous, j'ai mou compte... Ça te rassure, frérot ! Je ne le quitterai pas, ni toi non plus ! Viven! les braves cœurs... Puisque j'en suis |...
— Docteur, ous êtes très changé, très !
— Vraiment, chère Madame. Et en quoi ?
— Vous étiez aimable, autrefois,
— Et maintenant, je ne le suis plus ?
— Moins...
— Que suis-je encore ? Ou que ne suis-je plus ?....
— Vous étiez gai...
— C'est mon droit d'homme libre de ne plus l'être, si je n'ai awcune raison pour cela,
LA FORCE DE vAINcas 115
En franchiesent la porte, vous faisies entrer la santé.
— Mon entrée vous e-t-elle coûté la vie? Non. Vous êtes
nte. De quoi vous Plaignez-vous ?
— Je l'ai dit. De vous, de toute votre attitude, de votre sérieux, de votre air absorbé.
— Je puis avoir des raisons Pour cela,
— Vous pensez toujours à vos projets au sujet de votre &leo: Uon de conseiller Sénéral dont vous parliez l'année dernière ?
— Moi ? Oh ! plus du tout !
— Vous saves bien que, malgré nos divergences de vues, d'opinions, nous surions soutenu votre candidature
— Et vous auries eu tort, Mais oui, absolument,
— Quel singulier homme vous êtes ! Expliquez.
— Aucun sentimént ne Peut forcer la conscience...
— Oh ! je n'aime pas les grands mots | Cher docteur..…, le conscience, c'est très beau, la conscience |! Seulement, parles donc de conscience aux gens d'aujourd'hui !
— Soutiendre: -vous qu'ils n'en ont plus ?
Hi 1...
-— Justement ! Alors, . qu'ils refassent la leur ! Quand un médecin diagnostique l'anémie, son devoir est de reconstituer les globules du sang.
— Est-ce vous, un incroyant, un libre-penseur, qui aliez me prêcher la religion que je n'ai jamais cessé de prof rsser hauteanent ?
— D'abord, je n'ai jemais été un incroyant, mais uw. « égaré ». Mon intelligence a tou jours conçu la divinité, Libre-
— Alors ?..…..
—— Alors, je suis redevenu catholique, c'est tout simple...
— Tant mieux ! Nous nous retrouvons sur la même route.
— J'espère que nous marcherons à la même allure...
— J'y compte... Mais je vous préviens qu'ayant perdu beaucoup de temps je veux marcher très vite...
— C'est ce que je fais...
— Ab |... Voyons cela ?.…..
— Venez à Paris dans trois semaines, vous constaterez que l'activité des abeilles n'est rien à côté de la mienne,
— Nous sommes de trop vieux amis pour que je ne vous dise pas le fond de ma pensée.
— Si vous y tenez absolument |! Je me méfie du fond de votre pensée...
— Eh bien, nous allons faire tous les deux notre examen de conscience |
— Oh!
— Oh! je le ferai pour vous en même temps que pour moi. J'ai déjà commencé. Je me suis attardé sur la route du bien. J'ai voulu être un philanthrope et j'ai soigné gratuitemenf mes malades... Mais dans un but personnel et très humain. Je ne levais pas les yeux beaucoup plus haut que la cimaise d'un mur. J'y voyais en imagination des affiches de toutes couleurs : mon nom s'y étalait en grandes lettres... Vous voyez que je me confesse avec sincérité. Puis, après cette muette contemplation, j'ai regardé autour de moi. Et j'ai entrevu deux hommes près desquels souvent j'étais passé, indifférent... Alors j'ai compris qu'ils faisaient beaucoup plus de bien que je n'en faisais. J'ai renoncé à poser ma candidature et je vais les seconder, tout simplement.
— Et ma confession à moi ? Vous ne la faites pas ! Vous me l'aviez annoncée |
— Si vous la faisiez vous-même ?
— C'est que je ne trouve absolument rien à me reprocher |
— Chère Madame, vous m'étonnez. Cherchons ensemble. Vous avez un excellent mari...
— Est-ce un péché ?
— Je vous trouve très coupable envers lui.
— Oh ! par exemple!
— Vous le forcez à retourner à Paris à l'époque où tous ses intérêts sont en jeu, où la nature opère ses miracles de résurrection sur les terres qu'il possède...
— Mais c'est justement l'époque à laquelle il est chic de rentrer à Paris ! On passe l'hiver à la campagne, à cause des battues, des chasses à courre, surtout.
— Mais il n'y a jamais eu de chasses à courre dans ce pays-ci, même à dix lieues à la ronde |
— Qu'importe ! On est censé y assister.
— Vous m’'ahurissez..…. Passons, je vous accorde les chasses à courre imaginaires... C'est l'enlèvement de votre mari à ses
nn ne mme on
devoirs de propriétaire terrien que je ne vous pardonne pas !
— Justement ! Sans moi, il aurait une âme de rural |
— Îl aurait raison, et vous avez tort de la lui enlever.
— Quel sauvage vous faites ! Mais au printemps Paris renaît, lui aussi, Paris chante, Paris est en fête. Les expositions, les thés, les réunions, les théâtres, les nouveautés de toutes sortes, les marronniers en fleurs...
— Ah ! je vous arrête ! Il y a des marronniers en fleurs partout, même à la campagne |
— C'est aussi à ce moment-là que je m'occupe de mes œuvres.
— Vos œuvres ? Vous avez fondé des œuvres ?
— Je n'ai pas cette prétention...
— Vous ayez tort !
— Vous voulez que je fonde des œuvres, moi ? Mais vous êtes étonnant...
— Je ne vous demande pas d'en fonder un grand nombre. Je vous demande de regarder autour de vous. La première œuvre est de laisser votre mari accomplir la sienne. Supposez que je sois marié. Que penseriez-vous de moi si ma femme m'entrafnait loin du chevet d'un de mes malades pour que je la conduise au bal ?
— La terre, aujourd'hui, est la grande malade. Elle vous réclame, vous et votre mari. À Paris, d’autres femmes feront ce que vous pourriez faire; ici, vous n'avez pas de remplaçantes.
— Que voulez-vous donc faire de moi ?
— La femme qui accomplit ici même le devoir du temps présent.
— Cher docteur, vous perdez l'esprit !..….. Puisque vous affirmez votre conversion, pourquoi prenez-vous la place du curé ?
— Madame, parce que je veux lui épargner un échec froissant pour son ministère. Je vous assure que ce que vous appelez « ma conversion » date du jour où j'ai vu ce vieillard, dont le caractère est rendu plus sacré, s’il se peut, par l’âge et la pauvreté, reçu ici comme un indifférent, comme un gêneur, j'ose le dire, ct j'ai résolu de lui épargner l'épreuve de venir de nouveau vous tendre la main,
— Oh! docteur, vous quêtes, vous aussi ? Etablisses-vous un dispensaire, un sanatorium ?
— Je n'y pensais pas. À vous le mérite d'en avoir fait surgir l'idée ; je vous promets de vous prendre comme infirmière... après examen
— Moi qui ne peux pas voir perler vne goutte de sang au bout du doigt, même du doigt d'autrui |
— Aussi nous commencerons par vous mettre à la cuisine ou à la lingerie ! Ne protestez pas | Je suis un néophyte, quoique déjà vieux ! et, certes, je ne crois pas faire de mauvaise théologie, si ignorant que je sois encore, en vous disant qu'il faut parfois quitter une bonne œuvre pour une meilleure. Laissezmoi parler très franchement : Votre mari, v:s et moi avons atieint l'âge auquel doivent dominer le calme et la raison. Vous n'avez pas d'enfants | vous n'en‘avez que plus de devoirs à remplir envers l'humanité |! Le comte a toujours cédé devant vos désirs, cédez maintenant devant ses aspirations | Le pauvre pasteur s'épuise à conjurer la ruine de son église et à quêter le pain des indigents..…. Une charge nouvelle l'accable...… Je comprends le sens du regard que vous me lancez, il signifie : cette charge, vous la faites passer à mon actif | Parfaitement, Madame... et si c'est moi qui porte la parole, c'est qu'à moi, simple laïque, vous pouvez dire « non! »...…. Eh bien! ce « non », vous ne le direz pas! Une belle action se réalise près de vous, refuserez-Vous d'y être associée ?..….
— La laïque ?....
— Oui, la laïque |... Une chrétienne fervente, dont les circonstances ont fait la préservatr.ce de petites âmes qui n’eussent connu que la morale sans Dieu |
— Vous parlez de morale sans Dieu comme d'un danger pour l'enfance! Je vous avais entendu dire que la morale, tout court, formait les générations les plus vaillantes. ‘
— La morale vraie n’a pas changé... je me suis transformé, vcilà tout. Eh bien! Mlle Miley s'est donc placée entre les enfants qui lui étaient confiées et le courant de déchristianisaÿon de l'école athée. L'administration paraissait en sonmeil, mis les circonstances se sont tout à coup modifiées. L'institutrice a recueilli une pauvre vieille religieuse expulsée, sans
— C'est fort intéressant | Je vous promets de m' d'elle, docteur, dès que je serai rentrée à Paris! J'irai moimême au siège des œuvres et...
ÿamais ni -sez rapides ni assez nombreux!
Eh! Ma ne, croyiez-vous que j'étais un être insoucieux de toutes les grandes questions vitales qui intéressent mon pays et la société ? Non, je les étudiais pendant mes heures de solitude, je les considérais de loin, en spectateur intéressé. À présent, elles sont devenues, pour moi, immédiates et palpables..…
— Et comment ?
— J'étais lassé de la vie que je menais, dans laquelle il n'entrait que des ambitions et point d'idéal ; je supportais mal d'être déçu dans ma carrière. J'ai cherché le repos. Je me suis épris de campagne et d'air pur, épris d'altruisme, et, néanmoins, je ne jouissais de rien... Le vide que je croyais combler restait le même ; je sentais n'avoir d'autre lendemain que le néant, et j'en appelais aux époques lointaines où, tout enfant, je joignais les mains dans une église. Parfois j'y étais entré en pleurant, et toujours mes larmes s'y étaient séchées.
Il y a peu de mois, je me suis trouvé au chevet d'un vieillard mouraut, et je tentais l'impossible pour prolonger sa vie. Îl avait juré que jamais un prêtre ne passerait le seuil de sa demeure. Le curé est venu. Sans chercher à forcer la porte, sans gestes, sans paroles presque. Peut-être un imperceptible signe de croix le précédait-il. Mon malade n'a pas protesté, Î m'a regardé en murmurant :
— Allez-vous-en, Monsieur le docteur ! vous ne pouvez plus
rien pour moi ! Restez, Monsieur le Curé..…. essayons toujours !
Et la mort est venue, douce, clémente, pendant que le vieux, qui avait cessé de croire, recevait l'Extrême-Onction..…. pour essayer... Très doucement, il a rendu son âme avec de la paix plein les yeux |
— Mais ce que vous me racontez n'est pas un fait très rare |
— Je ne l'avais pas encore vu se produire en de semblables conditions, avec ce glissement si naturel, simple comme les récits évangéliques que j'ai relus le soir même dans un livre qui avait appartenu à ma grand'mère.
— Ceci vous a conduit à croire à la vie future, mais n'explique pas votre vocation apostolique... imprévue.
— Je vous interromps ! pardonnez |... Depuis, j'ai observé davantage ce qui se passait autour de moi... Mon existence en côtoyait deux autres dont je ne saisissais ni l'orientation ni les mobiles... J'ai cherché d'où venaient ces dévouements qui dépassaient le strict devoir obligeant les êtr:s à s'aider les uns les autres... J'ai vu un homme et une femme, jeunes tous deux, pouvant, comme tant d'autres, « vivre leur vie » | Je les ai vus, accablés de fardeaux, ne reculant point devant des fardeaux plus lourds encore |... Je me suis demandé d'où venaient leur force d'âme et leur sérénité, qui n'étaient pas du stoïcisme..…. J'ai trouvé la réponse : l'Idéal divin ! Ils ont eu la force de lutter et Dieu leur donnera la force de vaincre, car
leurs épreuves ne sont pas terminées... Moi, je marchais dans les ténèbres.
— Docteur ! à mon tour, je vous interromps..... Je marchais
dans la lumière |! et j'étais fort loin des idées que vous émettesz |!
— Vous marchiez dans la lumière, chère Madame ! Seulement vous y morchiez les yeux fermés | Ouvrez-les ! Déliez les mains généreuses que vous liez, donnez des armes à ces soldats, des instruments à ces travailleurs !
Un long silence suivit ces derniers mots.
Lestral maintenant était debout, en face de la glace sans tain qui surmontait la cheminée, et regardait au dehors. Dans la percée, tout au fond, à l'orée des bois, au borä des champs, une silhouette à demi ployée se profilait sur la pourpre du couchant.
Darbeillan se penchait vers la terre, comme s'il eût voulu lui dire adieu, l’adieu qu'il fallait renouveler à chaque printemps
à l'heure des éclosions et des joies de vivre tout près de la nature.
— Regardez votre mari, Madame, prononça le docteur.
La comtesse s'approcha de la glace.
Jusqu'ici, la résistance passive dont elle avait toujours triomphé l'avait exaspérée contre cet homme trop faible tout en provoquant chez elle un remords latent.…. A présent, cette résistance lui apparaissait sous la forme du sacrifice, …… mais un sacrifice sans mérite, stérile, parce qu'il avait pour conséquence le renoncement au devoir |
Elle avait fait souffrir celui auquel, depuis tant d'années, elle était unie. Elle avait opposé ses goûts, ses plaisirs, ses caprices, à cette conscience endolorie, mais incapable de réagir.
Brusquement, la comtesse se retourna vers Lestral.
— Vous avez raison ! dit-elle, je marchais dans !a lumière... mais en fermant les yeux. Comptez sur nous !
L'aube commençait à blanchir les collines. Dorloy se vêtait en hâte pour arriver le premier aux champs, lorsque Polyphie cria derrière la porte :
— Monsieur Jean ! Quelqu'un est entré dans la maison, et ne veut pas partir... J'ai peur ! Venez vite !
Jean sortit aussitôt. Un homme était adossé au mur ; une barbe longue, bizarre, couvrait tout le bas du visage.
Tremblant, parce qu'il reconnaiss»it cet intrus, Dorloy s’approcha, et, le saisissant aux épaules, se pencha vers lui.
Une voix éteinte murmura :
— C'est moi... je me cache... Tu ne sais pas ?
L'être défaillait comme le son qui passait entre les lèvres abattues,
— Je sais tout ! affirma Jean. Viens...
Il entraîna Marc dans sa chambre, et, d'un geste rapide,
enleva la fausse barbe qui masquait le bas du visage... un visage creusé de miséreux effaré. … un rege-d implorant de bête traquée.
Une immense compassion envahit le cœur du frère aîné, mais une joie y passait aussi
1 considérait, non plus la déchéance qui avait conduit à le faute, mais le repentir qui ezpiait la fautel Le repentir perçait dans le regard, dans la souffrance, dans le geste à demi ébauché.
Marc, aflaissé sous le fardeau de son déshonneur, prenait dans l'esprit de Jean une place plus haute et plus large que n'avait tenue le jeune homme de bonne mine, à l'allure dégagée.
Doucement, Dorloy lui dit :
— Assieds-toi..…. sois calme |...
— Ils peuvent arriver ici !..... Où aller P..... Pourquoi suis-je
venu P.....
L'esprit troublé de Marc ne réalisait plus l'instinct qui l'avait conduit à trouver un refuge sous le toit paternel !
— Jean ! tu as dit que tu savais tout... que j'avais...
— Dérobé dix mille francs dans la caisse de ton patron... Les gendarmes sont venus perquisitionner ici... Tu es bien coupable, mais tu es bien malheureux |
— Mon père ?.....
— Îl ignore quel était celui que l'on cherchait, — Ah!
Ce « ah ! » exprimait un soulagement douloureux et craintif. — Es-tu revenu une prer' ière fois à Vandreville ?
— Non!
Dorloy passa la main sur son front, comme pour éloigner :e terrible souvenir de l'incendie du poste, de la fuite épcrdue de ce vagabond que nul n'avait pu reconnaître... et une prière monta de son cœur, implorant Dieu pour cet autre et pour les siens.
— Où étais-tu ?
— Après avoir tout dépensé et payé des créanciers qui m'affolaient. gaspillé le reste, j'ai vu que j'allais être découvert, j'ai fui en Belgique... Pas de papiers |... On refusait de m'employer ; on se méfiait! Avec mes derniers sous, j'ai acheté cette barbe, échangé mes vêtements. J'ai cru pouvoir rentrer en France... J'ai erré de tous côtés. La misère m'aflolait. J'ai pensé que tu me donnerais du pain... Je ne songeais plus qu'à manger et à dormir dans un coin, où je serais en sûreté... à la maison |
Affaissé sur son siège, la tête dans ses mairs, Marc ne pouvait plus articuler un mot,
Jean le considéra pendant quelques secondes, puis, à son tour, il parla, laissant tomber avec lenteur les mots rassurants, comme on fait tomber, goutte à goutte, le lait entre les lèvres d'un rescapé, après un long jeûne.
Dorloy redoutait une trop forte secousse s'il annonçait l'immédiate libération ; il redoutait aussi l'oubli trop prompt de la faute, et, sagement, il voulait contre-balancer le pardon par le rachat,
Marc écoutait, l'œil trouble, s'efflorçant de croire, doutant encore. .….
— Et tu as pu épargner mon père P
Le coupable ressentait donc enfin, à travers sa souffrance ef sa honte, la souffrance et la honte paternelles !
— Oui... je te le répète !
— Je ne le verrai pas tout de suite P
— Tu le verras quand tu seras un peu remis,
— Mais... que lui dirai-je ?
— Que tu t'es rendu à son désir en revenant aux Herbines | Repose-toi |... Je vais t'apporter quelque nourriture, ensuite, tu changeras de vêtements.
— Je n'en ai pas!
— Tu reprendras ceux qu'Hilaire et toi m'aviez laissés.
— Que répondrai-je aux interrogations de mon Père ?
— Je te l'ai dit : « Je viens reprendre ma place près de vous I je suis las de Paris, »
— Le travail sera dur !
Le vieil homme reparaissait.
— Îl te sera léger, mon ami, s'il t'aide à t'aequitter !
Jean sortit, et revint avec deux assiettes chargées de pain, de beurre et d'une tasse de lait.
Marc se souleva avec une exclamation ! Le eri rauque de l'animal affamé devant sa proie, puis, les dents entre-choquées, il balbutia :
— Voilà plus de vingt-quatre heures que je n'ai mangé!
Dorloy le laissa et sortit de la chambre, afin de Préparer chacun au retour du transfuge.
— M. Marc nous a fait une surprise ! dit-il en passant près de la cuisine... Vous ne l'avez pas reconnu tout d’abord, avec cette grande barbe ?
— J'ai bien eu un soupçon ! répliqua Polyphie,
Jean tressaïllit à ce dernier mot, mais il reprit avec tranquillité :
— Vous l'aviez deviné ?.…. Cela ne m'étonne pas de vous |! Flattée de cet hommage à sa perspicacité, la vieille servante ajouta :
— Monsieur sera content |
— Oui! mais ne lui dites rien ni à lui ni aux enfants. Je voudrais que la surprise fût complète.
Dorloy sortit en jetant un regard anxieux vers les persiennes closes des fenêtres de Boisseul, puis il se rendit aux champs et mit les travaux en train.
— Nous allons avoir un nouveau compagnon, dit-il à Loup et à Blaise.
— Pas pour nous remplacer, au moins ?
Les exclamations identiques se croisèrent.
— Non ! pour multiplier les bras... et les récoltes.
— 1] n'est pas farouche, le nouveau ?
— C'est mon frère ! répondit simplement Jean.
— Alors, ça va! quoiqu'y ait des frérots qui valent mieux les uns que les autres |
Le regard de l'ancien « mauvais larron » se dirigeait aflectueux vers Blaise.
En rentrant dans sa chambre, Dorloy trouva Marc débarrassé de la poussière dont il était couvert et portant les vêtements d'autrefois qu'il avait abandonnés...
S'il n'avait été si pâle, si amaigri, Jean l'eût retrouvé tel qu'avant le départ fatal.
— Viens ! dit-il.
— Tu lui as appris mon retour P demanda Marc le front plissé, les doigts fébriles, n'osant plus, maintenant que l'en trevue était si proche, articuler le nom qui passait sur ses lèvres.
— J'ai réfléchi... Ç'eût été multiplier des questions redoutables. Je ne puis me placer entre le père et le fils |
Un aveu spontané jaillit :
— Oh ! dit Marc, tu as été bien plus son fils que moi! Dorloy jeta la porte toute grande ouverte sans répondre, et, s'adressant à Boisseul :
os LE 2 ESS -
— Vous nous pardonneres de vous avoir fait une surprise, dit-il ; Marc revient au milieu de nous !
Les mains aux eppuis de son fauteuil, Lambert se souleva, puis, à la vue de Marc, maigre et pâle, immobilisé sur le seuil, il retomba en arrière, les membres contractés.
Devant le retour inopiné du déserteur, le vieux terrien se ramassait sur lui-même, non plus menaçant, tel le solitaire portant ses défenses en avant, mais rapetissé, comme s'il eût voulu se dérober devant quelque terrible révélation,
Tous trois demeuraient à la même place, comme frappés de la foudre, sans qu'un élan les poussât les uns vers les autres, sans qu'un son s'échappât de leurs bouches.
Soudain, Lambert sursauta, comme mû par une secousses électrique, et il cria, la voix rauque :
— Tu as fait de nouvelles dettes ?..
Marc chancela, très pâle.
— Tu reviens donc ici pour que je te chasse, malheureux !
Le visage se convulsait.
Jean passa entre le père et le fils.
Il s'était justement révolté, quelques semaines plus tôt, contre les soupçons dont Boisseul l'avait fouaillé.
Cette fois, il se plaçait au-devant du désespoir, de la colère paternelle, et protégeait le repentir filial..….
— Mon père, dit-il, j'ai manqué de vigilance, moi, le gardien des intérêts de tous ! Marc vient m'aider à réparer le mal. Je ne veux pas provoquer chez vous une seconde émotion, c'est pourquoi je vous supplie, tandis que votre cœur bat encore avec violence, que votre main tremble d'émotion, de signer... un emprunt de... un emprunt sur vos terres... dix mille francs. |
Lambert, à demi-suffoqué, avait levé les bra: nour maudire, car il était trop loin pour frapper.
— Va-t'en, misérable | cria-t-il lorsqu'il eut pu respirer de nouveau... Ne reparais jamais ici... Je te l'ordonne !
Jean hors de la maison, l'ultime effondrement, le naufrage au port ! tout l'édifice croulant !
Marc réalisa cette générosité qui se secrifie pour épargner à un vicillard ce qu'il y a de plus sensible au cœur de l'homme... le déshonneur d'un fils ! Il ne pouvait pas l'accepter |
R se jeta en avant !
— Non |! clama-t-il, c'est mof qui suis le coupable ! C'est lui
me sauve |...
Jean l'avait saisi à bras-le-corps..… 11 fallait épargner la totelité de l'aveu qui débordait du repentir et qui allait mortallement blesser ce rude honnête homme,
— C'est moi qui ai...
La main de Jean bruyait celle de Maro, qui atténua :
— Je dois dix mille francs, mon père! Cette perte sera — je vous le promets...
Les sourcils froncés rapetissaient les yeux sombres, creux... les cils voilaient l'iris : le visage de Boisseul semblait prêt pour la fin dernière. .….
Jean »'1.,9rocha, tout doucement :
— Ne craignez rien, mon père, murmurse-t-fl, nous sommes unis désormais dans une vie de labeur qui rachètera tout | Cruyez seulement en celui qui pardonne les fautes et donne La force aux âmes de bonne volonté, dont vous êtes |...
La tête se releva, et, entre les paupières écartées, un regard filtra, regard anxieux de doute ; mais à la pression des doigts qui serraient les siens, Jean avait compris que ce doute allait à l'mcrédulité passée.
L'heure de Dieu était proche.
Dorloy passa son bras sous eelui de Mare et l'entraîna hors de la chambre.
— Laissons-le se reposer et penser seul ! dit-il.
Marc, les yeux fixés au sol, cherchait en vain à rendre le sentiment d'admiration qui l'envahissait pour ce frère ei souvent dédaigné, et qui se révélait si grand. Nulle expression ne venais à ses lèvres, habituées aux gouailleries mordantes |
Très simpleme”t, comme s'il eût continué l'entretien, Jean reprit :
— Nour pourrons écrire à Hilaire, {1 nous aidera.
— Oh! pas toi ! s'écria Marc, se rappelant les humiliations que « l'Américain » avait si souvent infligées à « l'intrus ». Tu en as assez fait pour moi !.....
— Déjà je me suis adressé à lui, J'ai été repoussé, mais, cette fois, {l cédera ! il consentira à un arrangement ! Je lui dirai ce que je n'osais lui dire, lorsque j'étais le soiliciteur unique, celui qui quémande pour se procurer de nouveaux plaisirs. …
Je ini dirai qu'il « été le premier transfuge, lui, l'aîné, qui me
devait l'exemple ! et que, s'il a été plus fort, plus énergique, moi, je suis revenu le premier |
Des mois se sont écoulés. Le clos des Tilleuls est devenu une ruche bourdonnante.
Dens un des pavillons, Lisa est installée, directrice de l'école Libre primaire et agricole, où la plupart de seb élèves l'ént suivie, et Lucie dirige l'école ménagère. Dans le petit appartement du rez-de-chaussée, qu'ocoupe la Sœur Rose, enfants et jeunes filles se réunissent chaque dimanche, et la douce vaix chevrotante se raflermit pour commenter l'Evangile et faire quelques-unes de ces lectures de vies contemporaines qui, présen‘ant la sainteté dans les mêmes conditions d'existence que la nôtre, les rapprochent de l'humanité.
Le D’ Lestral, ayant pris au mot la comtesse Darbeillan, « fondé un dispensaire dans le pavillon resté libre au bord de la route.
Le départ pour Paris a été retardé, le comte a repris goût s'occupe lui-même de ses terre<, car il ose manifester sa volouté depuis qu'on lui reconnaît enfin le droit d':n avoir une.
Les Herbines prospèrent, sous la poussée des quatre paires de bras.
Le « business-man » à contribué à l'œuvre commune en avançant les dix mille francs sans intérêt. Sa réponse a élé concise, le reproche sec. Marc l'a accueilli sans murmure comme une partie du châtiment, et songe :
— Avec Jean, tout serait trop facile !..….. I] vaut mieux pour moi que je ne fasse que changer de débiteur.
Souvent il s'arrête pour considérer Dorloy.
— Je voudrais ressentir ce que tu éprouves, lui dit.il un jour. Toi, tu regardes la terre comme si tes prunelles pouvaient en activer la croissance... Tu l'aimes. Je ne te
égal au tien |... .
Jean tressaillft, sa tâche était encore si lourde auprès de Boisseul. Pouvait-il offrir le don entier de lui-même ?
— Saistu, reprit Marc, ce que le D’ Lestral m'a dit hier P Mlle Miley ne nent s ‘re à l'enscignement pratique agricoie
de ses élèves, et les deux Jumeaux, Marthe surtout, ne peuveni plus vivre hors d'une surveillance maternelle. .…,
— Eh bien > demanda Jean haletant,
Quelle était done, au juste, l'idée du docteur ?
Le cœur de Dorloy battait avec violence.
— Eh bien, mon bon cher frère, tout s'arrangerait ol Lisa devenait ma sœur, Et moi je sais que vous vous aimez. …
Jean demeurs muet devant l'ineffable perspective de ce bonheur qu'il croyait si loin et dont les autres envisageaient déjà l'accomplissement,
8a pensée s'abtma daus le divin mystère de la Rédemption, le mystère qui avait découlé de la première chute de l'homme.
Dieu s'était servi de la faute, du repentir et uu retour de Marc sous le toit paternel pour rendre possible l'union à laquelle aspirait le cœur de Jean.
FIN VP0000000000000000 -2000006000000006040000800 LES ROMANS POPULAIRES
POUR PARAITRE LE 1e FEVRIER 1914
Le Docteur Quentin par ANTOINE ROUM
— P. Panen-Vaas, “th rus Paris VLLIS