PREMIÈRE PARTIE
Nous ne sommes maîtres ni de notre vie ni de notre mort.
Alexis Tolstoï.
Au buffet de la gare de Lyon, peu avant le départ du rapide, Henri Jorieu s'apercevait dans une glace : et l'aspect de son sosie pâle, inquiet, maladif, aux yeux cernés, l'émut, en lui rappelant les raisons si douloureuses de sa présence, ici. L'heure étant imminente, il se levait, quand entra un homme vif, très jeune sous ses cheveux gris, avec une prestance de race et des regards de feu qu'il jetait autour de lui.
— Tiens, Jorieu, Henri, bonjour!
Et le général d'Assas, la main tendue, tout en marchant le dévisageait, avec un air de supériorité.
— Vous voyagez, mon général?
— Je vais à Dijon. Ah ça, et votre cousin ?
— Pierre ?
— On ne le voit plus. Le ministre m'en parlait ce matin. Nous allons avoir besoin ih lui. Est-ce qu'il se cache? Oii est-il malade?
Pierre Jorieu, officier démissionnaire, écrivain de valeur, rendait alors de précieux services au nouveau ministère, dont il appuyait les réformes, dans les journaux et les revues.
Henri murmura évasivement :
— Il a des ennuis.
— Quoi! des ennuis! Il n'y a pas d'ennuis. Affaires d'argent? Nous sommes là.
— Oh! Pierre en gag-ne tant qu'il veut! — Il pensa : « Et ce n'est pas au ministère qu'il en demanderait. »
— Quoi alors? Affaires de femmes?
Le croyant plus informé, et pressé par ce ton net, Henri répondit en hésitant :
— Je... oui. Sa femme est très malade.
— Sa femme ? interrogea d'Assas.
Henri prévit des explications et regretta sa réponse. Mais le général était de ces natures qui, ou déplaisent sans retour, ou forcent la sjmpathie et la franchise. Son regard étincelant, sa voix vibrante savaient entrer au cœur des troupes. Un singulier prestige, de gloire militaire et de triomphes mondains, le rehaussait. Déjà célèbre sous l'empire, il avait conquis un grand renom au Mexique et dans la guerre francoallemande. Sous la république, depuis, son influence avait grandi; elle était actuellement prépondérante; son camarade Allemont, le nouveau ministre de la guerre, ne pensait que par
ses idées. Très galant homme, sûr de lui et autoritaire, d'Assas exerçait une influence immédiate sur les nerveux et les faibles, comme Henri.
— Sa femme, répétait-il — votre cousin n'est pas marié, que je saclie?
— Mais... c'est tout comme !
Le général le regarda en face :
— Ah!
Et ce ahl marquait à la fois un étonnement discret et la curiosité d'en apprendre davantage. Henri se taisant, d'Assas reprit gaiement :
— Parole ! je ne m'en doutais pas. Ces diables de dessous parisiens, on ne sait jamais!... Parbleu, à voir Jorieu si réservé, je supposais bien qu'il cachait quelque part une petite amie, mais une liaison!... Alors, c'est sérieux?
— Quoi?
— Son... ménage?
— Très sérieux. Depuis sept ans. Une femme, un bébé. Et la malédiction paternelle en sus.
— Ah oui ! le père Jorieu, le « Sanglier », comme nous l'appelions. Fameux soldat, mais grincheux? On n'en voit plus, de ces générauxlà ! Et elle, qu'est-ce que c'est? Une...
Et d'Assas cligna de Foeil, avec un petit mouvement d'épaules.
Mais Henri répondit froidement :
— Non, mon général, c'est une très honnête fille. Pierre aurait pu l'épouser avec honneur; il
n'avait qu'à faire les sommations respectueuses à mon oncle et à ma tante. C'est elle qui n'a pas voulu.
— Pas voulu quoi ?
— Entrer de force dans une famille qui la repoussait.
Un employé cria :
— Les voyageurs pour Mâcon, Dijon, Lyon, Valence, Marseille, en voiture I
— J'ai un coupé, dit d'Assas ; montez-vous avec moi? Nous parlerons de votre cousin. J'aime Jorieu i — reprit-il, en élevant un peu la voix, comme s'il provenait un scrupule de discrétion tardive chez Henri — je l'aime, moi !
« Et — semblait-il dire — si je vous en parle, c'est par intérêt, et pas du tout par curiosité ! »
Dans sa voix, Henri perçut la nuance légère qui marquait la différence d'estime en laquelle d'Assas tenait son cousin Pierre et lui-même, gentil garçon sans doute, mais insignifiant. Cette médiocre opinion ne le froissa point, d'aiiord à cause du iiaut mérite de Pierre Jorieu, qu'il aimait en frère, ensuite parce que le ton d'autorité militaire de d'Assas l'amusait, tout en l'agaçant un peu.
Le général, sitôt installé, lui tendit son porte-, cigares ouvert, et choisit pour lui-même un londrès, qu'il alluma.
— Nous disions donc que Jorieu?... fît-il d'un ton léger.
Henri sentit l'invite; il regretta moins son indiscrétion, échappée involontairement à l'état d'esprit très particulier qu'il subissait; mais il résolut, par uélicatessvo, de n'en point dire plus, et de taire les cruelles circonstances que Pierre traversait : la maladie grave de la jcunefemme, ainsi que le motif do son voyage, à lui-même, auprès du père de Jorieu, à Arles.
D'xVssas, sans paraître remarquer ce silence, reprit :
— Ah ça ! mais est-ce que vraiment le père est brouillé avec le fils ?
Henri pensa qu'il pouvait parler du passé sans inconvénient.
— Entièrement ! fit-ii d'un air soucieux.
— Et la mère?
— La mère aussi.
— Comment ! elle ne voit pas son fds? Elle ne lui écrit pas en cachette? Une maman? Allons donc!
— Non ! mon général — et Henri montra un sourire aigre — ma tante a toujours obéi militairement à mon oncle. Depuis que l'enfant de Pierre est né, c'est-à-dire depuis trois ans, ils n'ont pas donné signe de vie. Pierre leur a écrit. Ils n'ont pas répondu, et à l'heure qu'il est...
Il s'arrêta, craignant de dépasser la limite qu'il s'était fixée.
— C'est raide ! fit d'Assas, quand on n'a qu'un fils!
Il songeait au sien, mort en brave, engagé volontaire, à Reischoffen ; et se disait que ce fils aurait pu commettre bien des frasques, il lui aurait toujours pardonné. Il reprit :
— Ils ne l'aimaient donc pas ?
— Ils l'adorent, dit Henri.... à leur façon ! — Et à la fois avec rancune et le désir d'être juste : — Vous connaissez mon oncle : son humeur rude et sa franchise lui ont valu des passe-droits, qui l'ont aigri ; mais c'est un militaire remarquable, et l'honneur même.
— Ça !
— « L'honneur, le devoir, le sacrifice ! » — et Henri imita, indiqua plutôt le nasillement du général — sa morale tient dans ces mots. Pour lui, il y a un type idéal de l'officier, et il l'a réalisé ; un dévot, qui va à l'église, jamais au café, ne touche pas aux cartes, n'a pas de maîtresse, se marie de bonne heure et travaille comme un nègre 1 Ne pas être élégant, éviter le bal et les soirées, mépriser les arts et les livres, ne penser qu'à la théorie et à la caserne : voilà le credo de mon oncle, et c'est un fils dressé à cela qu'il rêvait !
— Mais, sapristi, il n'a pas à se plaindre ! A
trente ans, Pierre est décoré. L'Académie vient de lui décerner un prix pour ses travaux d'histoire. Il est lancé, il écrit où il veut. Bien des pères en seraient fiers, moi le premier! Henri hocha la tête :
— Précisément! C'est de sentir cela qui irrite mon oncle. Un civil, un écrivain, un homme de mérite qu'il ne peut parvenir à mépriser : voilà ce qui l'exaspère ! Songez que Pierre lui a échappé, cessant d'être militaire. Cette démission, c'a été un soufflet pour le général. Son fils eût déserté qu'il n'aurait pas autant souffert!
— Au fait, pourquoi votre cousin a-t-il démissionné? Il était bien lancé, pourtant; lieutenant de dragons et proposé pour le grade de capitaine?
— Oh! le métier, Pierre ne l'aimait que tout juste, mon général! Mais la vraie, la seule raison, c'est qu'il ne pouvait traîner derrière lui la femme qu'il aimait, comme une maîtresse de garnison. Du jour où il a reconnu qu'il éprouvait une affection sérieuse, il a tout sacrifié. Et ma foi, à en juger par le résultat, il n'a pas eu à s'en repentir.
Il avait parlé avec une chaleur juvénile. Aussitôt il fit un retour sur lui-même et sur ses propres paroles, se rappela pourquoi il se trouvait là, à cette heure, dans ce wagon, et dans quel triste but. « Le résultat! avait-il dit en parlant de
Pierre... Ah! misère de nos efforts et de notre énergie î »
Il revit, gisante et pâle dans le grand lit, défigurée par la fièvre typhoïde, la jeune femme qu'il avait quittée une heure auparavant, et Pierre anéanti, à son chevet. Il se revit lui-même, s'offrant à aller affronter le père Joricu, à lui arracher son consentement, à un mariage in extremis^ qui légitimerait au moins l'enfant, et il se disait :
«Pourvu qu'on n'ait pas trop attendu! Pourvu qu'il ne soit pas trop tard. »
Cette idée l'étouffait ; il eût voulu s'en dessaisir, la confier à quelqu'un, mais à tout autre qu'à d'Assas, qui le regardait placidement, en poussant les bouffées de son cigare.
— Mais c'est tout un roman. Votre cousin m'intéresse de plus en plus. Qui croirait à le voir si calme, si sérieux, qu'il a pu faire un coup de tête pareil?
Et un peu de sympathique ironie perçait dans son sourire, comme s'il pensait : « Quelle sottise ! »
— C'est que Pierre est un honnête homme ! dit vivement Henri, son devoir!...
Mais craignant de n'être pas compris, il dédaigna de s'expliquer... Et des souvenirs l'entraînèrent aussitôt.
Il se rappelait Pierre enfant, et l'éducation
tyranniquo des Jorieu. Un vrai dressage! Jamais un sourire, un appel au cœur, une tendresse. Aucune liberté, nul air ni jour ; la contrainte, les reproches, les punitions à tout propos, pour le former. A!i oui ! le vieux système! Et Pierre était le plus tendre cœur, la meilleure âme. On aurait pu, à ce régime, le rendre idiot, ou méchant. On l'avait seulement terrorisé. Mais ce qu'il gardait au fond do lui de force tendre, de rêve énergique et doux, s'était développé on dépit d'eux.
A vingt deux ans, c'était, au sortir de Saint- Cyr, un être vierge, excessivement tian'de, ignorant le monde. Avec une pureté morale de lévite, un cœur jeune affamé de tendresse, et des sens neufs, tout vibrants de désir. Aussi la première fenmie rencontrée, il l'aimait éperdùment; et c'en était fait pour la vie!
Les pauvres enfants ! ayant autant besoin d'affection l'un que l'autre; elle, aussi naïve que lui! Ce n'avait pas été long, ils s'étaient si vile compris !
Et Henri crut devoir hausser légèrement les épaules, comme pour déguiser l'inlérèl tendre que lui inspirait le passé de son cousin ; mais son émotion intense se peignait sur son visage. « Eh bien, qu'il la voie ! pensa-t-il en regardant d'Assae; qu'est-ce que ça me fait qu'il me trouve ridicule? »
— Et qui était-e^e? — demanda le général, sans sourire, celte fois.
— Une jeune fille instruite, jolie, intelligente ! Son père, un professeur, veuf remarié, venait de mourir. Ne pouvant s'entendre avec sa bellemère, elle était entrée comme lectrice chez une vieille douairière. Vous connaissez cela; pas de situation plus fausse. Un peu moins que parente, un peu plus que servante : la fausse charité de la bienfaitrice, la fausse sympathie des gens, et les faux égards des domestiques. Elle était très malheureuse quand Pierre l'a connue.
— Je conçois cela !
— Le reste n'est plus que du fait-divers. Leur liaison, jusqu'alors très innocente, a été découverte; la vieille dame a crié au scandale. Pierre alors, crânement, a enlevé son amie. Mon oncle s'est indigné, ma tante a supplié. Inutilement. Pierre disait : « Elle s'est confiée à moi; on ne nous séparera pas! » Mais comme sa position était trop délicate au régiment, il a rendu l'épaulette, et a été à Paris gagner sa vie et son bonheur.
— Et il est heureux? demanda d'Assas avec un doute contenu.
— Aussi heureux que peut l'être un homme forcé de cacher sa femme et son enfant, et de penser que ses parents — car Pierre les adorait — le renient! Oui, très heureux... jusqu'à présent.
Et devant lui surgit ce terrible à présent, la maladie, la mort peut-être de la jeune femme; ce bonheur, acquis par tant d'efforts, payé par tant de peines, et qui allait être anéanti.
« Pauvre Claire 1 murmura-t-il tout bas. Pauvre et douce Claire ! »
Et il la revoyait toujours, si pâle, dans le grand lit.
— Bah! fît le général, il l'épousera. On finit toujours par épouser !
— Je le souhaite.
— Le père ne veut pas ?
— Il ne veut pas !
— Ma foi, les Jorieu ont toujours été un peu toqués ! — dit déhbérément d'Assas,sans qu'Henri sût s'il parlait du père ou du fils.
Mais l'écho de ce nom : Jorieu, qu'il portait, lui aussi, l'affecta péniblement; et, comme toutes les fois qu'il entendait mettre en doute la raison de quelqu'un, supposer l'extravagance ou la folie, il s'appliqua l'allusion et en souffrit. Pourtant le général, certainement, n'avait pas voulu viser cette terrible tare personnelle, dont l'obsession épouvantait Henri : sa mère, qui passait pour morte, mais en réalité enfermée vivante, folle, dans une maison de santé.
Il repoussa le souvenir, l'idée, tout; comme on repousse une porte sur une chambre noire, dont on a peur.
Un assez long silence suivit. La curiosité du général satisfaite, les questions s'espacèrent. L'on parla de choses et d'autres; et, peu à peu, la conversation cessa.
Tous deux, rencognés, se regardaient froidement, redevenus indifférents. Bientôt d'Assas étouffa un bâillement et s'endormit. Henri, à le contempler, éprouvait un sentiment maussade, presque hostile : une tristesse, d'avoir parlé.
A Dijon, le général se réveilla d'instinct, et vivement descendit.
— Au revoir, — jeta-t-il d'un ton dégagé, en lui tendant deux doigts. — Amitiés à votre cousin, et surtout qu'il vienne me voir!
Le train reparti, Henri regarda autour de lui : derrière une vitre, dont il effaça la buée, des arbres noirs couraient.
La solitude du wagon capitonné, oii l'œil de cyclope de la lampe répandait une trépidante clarté jaune, lui inspira bientôt un malaise. Le recueillement et la mélancolie de cette boîte roulante, les judas de verre des parois suggérant l'apparition d'un œil qui vous guette, enfin la sonnette d'alarme des cas désespérés, lui inspirèrent une sorte d'inquiétude , tournant presque à l'anxiété.
Il se pelotonna dans son coin, se retourna plusieurs fois, comme ceux qui souffrent d'une mauvaise pose.
Tout à coup, il frotta une allumette et regarda sous les banquettes, comme s'il y cherchait quelque chose ou craignait d'y découvrir quelqu'un.
De nouveau, il se blottit, rêvant ; il n'était plus ici, mais là-bas, dans la chambre de la malade. Il se revoyait leur disant adieu, emportant leur double regard, qu'animait une pensée profonde; et la mission dont il s'était investi l'effraya, tant il sentait la circonstance grave, solennelle; et lui-même faible, nerveux, sans puissance contre la vie. Mais il se promit de faire de son mieux ; il parlerait de haut à son oncle ; il se sentait très brave! De là, il songea à des choses sans suite. Il se rappela une jeune et jolie figure de femme, Suzanne Dolbeau, qui était venue, le soir même, prendre des nouvelles de la malade. Puis il tira de sa poche une petite glace; et, comme défiant de lui-même, incertain, il examina par fragments son pâle et malingre visage, ses yeux d'un bleu étrange, ses lèvres tirées d'un fréquent tic nerveux.
Il s'efforça de dormir, après un dernier regard d'inquiétude jeté au wagon étroit, où il roulait seul, enfermé prisonnier, sans pouvoir, sinon au risque de mort, sauter, s'il lui en prenait envie, sur la voie, dans ce noir de mystère oii couraient des feuillages d'ombre. Mais le grondement sourd du train, au lieu do l'endormir, énervait son in-
somnie; et il pensait alors à son ambassade. II se demandait avec trouble si elle réussirait, et comment l'accueillerait son oncle, qui, brouillé jadis avec le père d'Henri, n'avait pas revu son neveu, depuis la mort et l'enterrement de ce père, deux ans auparavant.
Le général Jorieu revenait du champ de tir, où manœuvrait une partie de sa brigade. Pour éviter les rues d'Arles et les curieux, il fît faire à son cheval un détour et rentra par les jardins.
Septembre finissait. Le ciel restait bleu, les feuilles des platanes devenaient jaunes. Des odeurs d'arbres passaient par bouffées. L'air matinal avait une grande douceur. Mais le général ne sentait point ces choses; il était sombre et soucieux.
Cela accentuait son air dur, rendait rigide son mâle visage balafré. Ses gros sourcils se fronçaient sur de clairs, de redoutables yeux gris. Des ailes de son nez large à son menton volontaire et fort, deux plis dépressifs tiraient en bas sa moustache, restée noire, à soixante ans. D'ordinaire, il paraissait jeune, avec sa large poitrine, ses épaules effacées, son maintien haut. Aujourd'hui, affaissé sur la selle, il portait presque son âge.
Cet exil ne finirait donc pas? Sa vie lui semblait terminée, depuis qu'on l'avait transplanté de Tunisie en cette petite ville morte du Midi, et qu'un commandement inactif, sans autre charge que de signer quelques papiers ou de passer de rares revues, le paralysait, lui, l'actif Africain, qui, tout jeune, au meilleur de sa vie, avait guerroyé dans le Sud, puis organisé des tribus, creusé des puits, planté des oasis, bâti des villages au désert.
Il avait déplu. On l'avait disgracié. Ce n'était pas la première fois. Toujours son humeur rude, sa brutale franchise avaient indisposé ses chefs et retardé son avancement. Maintenant, la limite d'âge prochaine le menaçait : c'était la retraite, en pleine force et en pleine carrière.
Et il fallait se taire, ronger son frein. Si encore, il n'avait souffert que comme soldat! — Mécontent, lui reprochait-on ? Mais comment eût-il pu ne pas l'être, sous un tel gouvernement, lui, patriote aux instincts de commandement et de discipline, lorsqu'il voyait son pays livré à trois cents parlementaires, traîné par des incapables ou des fous au radicalisme el à la Dissolution ; lui, chrétien de Bretagne, qui abhorrait ces écoles sans prêtres et cette République sans Dieul
Pourtant il la servait, à cause de la patrie.
Aussi, sa plus grande souffrance n'était-elle pas même là; car le sentiment du devoir accompli le
LA FORCE DES CHOSES iD
consolait un peu. L'irréparable, c'était sa douleur de père, et d'avoir perdu son fils.
Car il le tenait pour mort, et perdu non seulement en cette vie, mais dans l'autre, pour ses péchés. En était-il de plus grands que de se révolter contre la puissance paternelle, de vivre en concubinage, contre toute loi sociale, avec une femme qu'il était réduit à cacher comme une honte, et un petit enfant, hélas! chose plus triste que tout! Et cette noble carrière abdiquée pour la vie civile, cette épaulette rendue, dont sans doute il ne se sentait pas digne : quelle humiliation pour lui, le père!
Il se sentit vieux.
Sans doute il appartenait à un autre monde, à uns époque d'effort, de sacrifice et de volonté. Il se rappela en quelle vénération, en quelle crainte il tenait son père; il se rappela sa jeunesse pauvre, courageuse, tous ses grades conquis un à un, son mariage, sa vie probe, pieuse, économe. Certes, il appartenait au vieux temps. Son fils représentait l'ère nouvelle.
Plus de foi, plus de culte rendu aux grandes choses; plus de respect à Dieu, à la famille, aux hommes. La liberté, l'affranchissement de tout devoir. « Fais ce que veux, advienne que pourra! » substitué au « Fais ce que dois! » de nos pères. La vieille simplicité remplacée par des besoins de luxe. Un goût de jouir immédiat suc-
cédant au repos laborieusement gagné d'autrefois. La société, détendue, relâchée de partout, en haut comme en bas : un gouvernement succédant à l'autre sans valoir mieux; après le gâchis d'argent, l'orgie ruineuse de l'Empire, le triomphe d'hommes médiocres, avides de pouvoir et de places, ne songeant qu'à bien vivre, à leur tour. Une liberté effrénée dans les écrits, une presse déchaînée, vomissant les injures ; des livres obscènes, immondes, circulant; aucun respect de rien : la bête humaine lâchée nue.
Comme il se sentait dépaysé en ce milieu ! Et une amertume profonde le ramenait au grand rêve et à la grande douleur de sa vie : l'Algérie. Pendant vingt ans, les meilleurs de sa jeunesse et de sa force, il s'était donné à cette terre nouvelle, aux projets de colonisation, d'avenir. Il avait rêvé d'étendre notre puissance au loin, de créer de vastes débouchés de commerce; et son patriotisme déçu voyait, depuis vingt autres années, toute influence militaire annihilée, le gouvernement civil réduit à l'inci-tie par la volonté des Chambres, le Sud fermé, et les audacieux qui s'y engageaient assassinés. Flatters non vengé l'indignait. Et l'Algérie lui semblait perdue pour nous, d^j moment qu'elle n'était plus que trois départements français quelconques. Tout l'irritait : le renversement des idées, cette autorité civile minutieuse, tracassière, dédaignant les
Arabes qui le lui rendaient bien, au lieu de ce prestige militaire qui, malgré ses abus, nous ralliait tous les grands chefs et nous faisait respecter. La colonie livrée aux hommes d'affaires, exploitée par les Juifs, ouverte aux touristes étrangers, ne ressemblait plus en rien à ce qu'il avait vu et rêvé.
Son découragement s'accrut. Les oiseaux chantaient dans les jardins, le long des villas silencieuses. Le cheval, sentant l'écurie, hâtait le pas. Le général revint à lui, se secoua.
Oui, il se sentait vieux, déjà, et sans bonheur. Il s'était dit autrefois qu'il arriverait à la vieillesse, rasséréné et calme, les ardeurs de son sang éteintes; il serait moins rude, moins amer, plus indulgent aux hommes et aux choses; et voilà qu'au contraire il se sentait aigri et irrité.
Il se rappela qu'il avait fait, jadis, le vœu, s'il perdait tous les siens, s'il survivait à toutes ses affections, d'aller finir sa vie à la Trappe de Staouëli,de s'ensevelir dans le recueillement et le travail des champs, dans la paix d'àme qui doit précéder la mort. Et comme il était loin de ce bon repos! Dieu, il est vrai, lui avait conservé les siens : sa femme et sa fille! Mais il n'était point heureux. Soucis d'ambition, d'existence, de cœur. Son fils!... le cruel enfant! Sa fille, douce et soumise, et à laquelle il ne reprochait rien, mais dont la santé chétive l'inquiétait; et encore,
la nécessité de la marier, de la perdre : quel homme épouserait-elle? Serait-elle heureuse? Lourde responsabilité pour lui 1
Le cheval s'arrêta net. Le général, sans s'en apercevoir, était arrivé devant la grille de son jardin.
L'ordonnance accourut, qui lui tint l'étrier.
Tout derrière, un mendiant, sorti l'on ne sait d'oij, iiiiplora l'aumône, d'une voix honteuse. Le général fit signe au domestique, qui prévint à la cuisine, en passant.
Le loqueteux cependant, les mains jointes, murmurait des patenôties de détresse, attendant un petit sou; mais Jorieu le regardait sans répondre. Il plaignait les pauvres, leur donnait toujours, mais point d'argent. Et le misérable découragé s'obstinait, d'un ton pleurard, quand la cuisinière survint, lui mit entre les mains un gros morceau de pain et de lard; alors il s'épanouit, balbutiant des louanges. Le général tourna les talons, maussade.
Aucun rideau ne s'était soulevé aux fenêtres, constatant son retour. Ces dames étaient sorties; à l'église, sans doute.
Il rentra dans la maison, qui lui parut déserte. Il monta l'escalier, qui sonnait creux. Il eut alors — pourquoi? — une impression de vide et d'isolement. Il se trouva désœuvré, se sentit triste, découragé, las de la vie. Dans sa chambre, il regarda autour de lui, comme pour reprendre possession des choses et des lieux. Mais le chezsoi retrouvé ne lui fit aucun plaisir.
Une propreté froide partout. Ça et là, de vieux meubles, rcmonlfint à son mariage, et éclopés par les changements de garnison. Dans un angle, un étroit lit de camp : sa couchette, depuis des années. Des murs nus, sans portraits d'amis ni de parents, comme s'il eût craint la gêne de se déshabiller devant leurs yeux. Rien qui traînât, qui annonçât une intimité d'homme. Aucun tapis, jamais do feu. Une cellule monacale, chaste comme lui.
Sa fenêtre restait toujours ouverte, hiver comme été ; il s'y accouda. Cela lui arrivait rarement, car il détestait l'oisiveté; et la « rêvasserie », comme il disait avec dédain, était si peu son fait, qu'il mit la sienne sur le compte de son malaise, d'une grande fatigue.
Des aboiements attirèrent son attention. Sous sa fenêtre, un petit griffon hurlait contre un péril imaginaire, ou invisible. C'était une misérable petite bête, recueillie par charité. Des enfants lui avaient cassé la patte et enfoncé les côtes, si bien
qu'en le voyant errer, mourant de faim, le général en avait eu pitié.
— Taisez-vous ! cria-t-il.
L'animal leva sur lui de bons yeux étonnés, frétilla de la queue pour marquer son obéissance, et retourna en boitant à l'écurie, près de ses amis les chevaux.
Jorieu pensa :
« Je ne suis pourtant pas un méchant homme. Je fais la charité dansla mesure de mes moyens, je m'efforce d'être juste dans mes fonctions ; je suis sévère, parce qu'il le faut, mais ce que je réclame des autres, je me l'impose à moi-même. J'ai toujours fait mon devoir. Alors, je devrais être satisfait, content de moi et des autres. Et je ne le suis pas. Tout m'irrite, me peine et me pèse.
Il baissa la tête : la vue du ciel bleu, si doux, des jardins roux égayés de glycines violettes, de pampres rouges, l'attristait plus que jamais; sa rudesse fondait ; il eût voulu aimer quelqu'un ou quelque chose.
« Comme je vis seul! » pensa-t-il.
Il ne voyait personne, ne sortait point de chez lui, n'avait avec son aide-de-camp et les personnes de son entourage que les rapports indispensables. Hors de ses occupations militaires, d'une lieuro ou deux données, le matin, à son bureau, il restait enfermé chez lui, jardinant, bêchant, arrosant, faisant des armes avec un prévôt, appre-
nant la géographie du globe jusqu'en ses plus petits recoins, ou résolvant des problèmes de mathématiques.
Quand il releva la tête, sa femme et sa fille revenaient de l'église, toutes deux en noir, très simples, lui souriant, d'en bas.
Il descendit et les trouva dans la salie à manger. Madame Jorieu, forte et commmie, les cheveux gris, avait un air d'autorité bourgeoise et de componction religieuse. Annette, la jeune fille, petite et plate, sans grâce, montrait un visage gris et effacé, un air d'enfant que démentait son âge : vingt ans.
— Bonjour, mon ami ! dit madame Jorieu; et elle lui tendit la main.
Sa fille lui offrit le front : il l'embrassa. Ce fut tout ; jamais ils ne se permettaient de familiarités, n'employaient de caressantes paroles ; leurs rapports restaient empreints d'une gravité sérieuse et paisible. Les deux femmes témoignaient au « général », comme elles l'appelaient, une déférence et une soumission entières, ne le tutoyant point, ne le contredisant jamais, respectant, avec un tact d'affection, ses silences et ses heures detristesse ou de colère, s'éclairant immédiatement
d'un sourire, devenant gaies s'il faisait montre, quelquefois, d'une bonhomie qui lui était propre, d'une sorte de taquinerie intime et affectueuse qui les amusait tous trois, discrètement.
La bonne entra et posa le premier plat du déjeuner sur la table.
11 n'y avait point de nappe, les tranches de pain étaient très minces, et le dessert composé d'une seule assiette de mendiants.
Ils prirent place, debout, devant leurs places marquées par une serviette à rouleau.
Annette se signa ; et son père et sa mère en firent autant, tandis qu'à voix basse, elle récitait le Bénédicité.
Après quoi ils s'assirent, sans empressement. Leur sobriété était singulière ; on eût dit qu'ils mangeaient sans plaisir, par nécessité.
— Eh bien, fillette, on n'a pas faim ? dit la mère.
Le général fronça les sourcils, devant le refus silencieux d'AnnetLede manger sa part de viande. Elle comprit et devint rouge, et avec des efforts, malgré sa répugnance, porta un morceau à sa bouche, mais elle ne put se décider à en prendre un second. Toute chair lui répugnait; elle n'eût aimé, si on l'eût laissée libre, que des crudités, des fruits verts, dont elle n'osait même avouer le goût et le désir.
Plutôt que de la gronder, le général préféra
baisser les yeux, ne pas voir; mais elle, à l'idée qu'elle pouvait lui faire de la peine, sentit ses yeux se remplir de larmes. Elle eût voulu manger, devenir forte, engraisser, comme disait le médecin ; mais l'anémie, avec ses dégoûts, restait la plus forte. Elle s'essuya vivement les yeux à la dérobée, tandis que le père et la mère, complices, se regardaient pour ne point lavoir ni la troubler.
Et leurs pensées, en se rencontrant, marquèrent leur même souci de la santé de cette enfant. Elle n'était pas nerveuse, cependant, ni singulière. Elle ne les inquiétait pas, comme son frère, par une nature concentrée ni rêveuse. Sa docilité était extrême, sa tendresse réservée, son maintien discret. Et cependant quelque chose qu'ils ne pouvaient s'expliquer, à quoi ils ne pouvaient donner de nom, semblait se glisser entre elle et eux, la leur rendre moins intime, moins familière, comme si son effacement même, qui était leur œuvre, était devenu trop grand à la longue, comme si elle eût perdu toute activité, toute initiative.
Pour développer en elle la femme, la maîtresse de maison future, prochaine, madame Jorieu partageait avec elle la direction du ménage ; elles alternaient, chacune « de semaine ». Mais quand venait le tour d'Annette, elle ne parlait pas plus haut, ne se faisait pas remarquer, glissait, discrète comme une ombre, dans la maison. Et pcut-
être malgré eux, les Jorieu se sentant vieillir, auraient pardonné, préféré les éclats de rire d'une gaie jeune fille et d'une enfant gâtée; mais Annette, telle qu'ils l'avaienifaite, ne riait jamais, et son sourire pâle restait plein d'ombre et de mélancolie.
La servante allait et venait. Elle fixa les pensées pénibles du général. Non qu'il eût à se plaindre d'elle. Elle les servait bien depuis quatre ans, s'attachait à eux. Mais elle lui rappelait constamment Vautre : la vieille Albine, qui les avait servis trente ans, d'étapes en étapes, partout, jusqu'en plein Sahara.
Albine ! Elle avait vu naître les deux ciifants : Pierre, puis Annette. Mais préférant le garçon, elle le choyait en cachette ; jeune homme, elle favorisait ses petites escapades ; et lorsqu'il s'était vu complètement renié par son père et sa mère, elle s'était séparée d'eux avec déchirement, les jugeant trop durs, résolue à rejoindre Pierre, à ne le plus quitter. Depuis, elle le servait, lui et sa makresse. Cela, le général ne le pardonnait point. Toujours il ressentait l'afi'ront cuisant :une servante s'improvisant sa conscience, son juge ; une étrangère se donnant l'air d'aimer leur fds plus queux-mêmes, leur déclarant tort en son cœur. Cette amertume, qu'il ressentait quotidiennement, lui rendait plus cruelle encore la révolte de son fils.
Ah I son fils I...
II ferma les mains, avec une colère sourde. Pourvu qu'il n'allât pas y penser, maintenant, se ronger le cœur inutilement? Non, non î pas aujourd'hui! Et il écarta l'idée poignante.
Sa femme, les yeux fixés sur lui, semblait suivre ses pensées; quand il releva le front, il rencontra son regard.
— Nous avons prié ce matin pour vous, mon ami.
C'était leur jour de confession ; il le savait. Il hocha la tète, gravement, dans une intention reconnaissante. «Ainsi, pensait-il, elles se sont confessées, le prêtre les a absoutes; leur conscience est pure et tranquille. » Il envia leur paix, lui qui ne la possédait point, et il se dit :
« Du moins, s'il m'a ôté un fils prodigue. Dieu m'a donné une femme et une fille selon mon cœur! » Il pensa au dévouement, à l'afTection de sa femme ; jamais elle ne l'avait quitté. Jeune, elle s'était enfoncée avec lui dans le Sud, affrontant les chaleurs torrides, les installations sommaires des bureaux arabes.
Et en échange de la soumission constante et des soins de l'épouse, il revit la bonne, la saine influence qu'elle avait eue sur lui.
S'il était religieux et pratiquant comme il devait l'être, c'était son œuvre, à elle. Et il lui en savait un gré infini ; car toute consolation, tout cou-
rage et tout espoir lui venaient do là, du réconfort de la religion. Aussi y prenait-il un intérêt non stérile, s'associant aux bonnes œuvres, au mieux avecrévèché et les congrégations, haïssant en son âme tous les irréligieux de fait ou d'indifférence, tous les destructeurs d'idées, les eni.brassant d'un mépris vaste qui englobait à la fois lesgrands écrivains, comme Voltaire et Renan, et les plumitifs obscurs des feuilles radicales du pays.
Le déjeuner finissait. Un coup de sonnette retentit et l'ordonnance entra, annonçant un monsieur dont il remit la carte. Déjà on se levait et Annette allait dire les grâces.
Le général regarda le carton, fronça les sourcils et fit un mouvement vif vers la porle ; mais aussitôt il se retourna vers Annette, attendant.
Tout de suite, elle balbutia les grâces, d'une voix troublée. 11 se signa, et refermant la porte sur elles, brusquement il passa au salon.
Henri, descendu le matin à Arles, tout frisson^ nant d'une nuit d'insomnie, s'était laissé conduire en voiture à l'hôtel. Un bain, le déjeuner, une visite aux bureaux de la brigade prirent sa matinée.
Par une sorte de délicatesse, il n'avait osé aller d'abord chez le général, porter le trouble dans sa famille, effrayer les deux femmes, ou même risquer un éclat, la porte fermée ; tandis qu'à son bureau, il était bien sûr que son oncle le recevrait, traiterait la question officiellement.
Mais en arrivant devant la porte, gardée par un factionnaire, il se sentit très troublé, effrayé ; ce fut en balbutiant d'un air contraint qu'il s'adressa à un sergent d'intendance, sur le seuil. Celui-ci le précédait au premier étage, et le mettait en présence de l'aide de camp, un capitaine d'état-major.
Blond, myope, l'air effaré, peu militaire, l'of-
ficier, émergeant de ses papiers, bégaya que le général venait de quitter le bureau, faisait sa promenade à cheval, et qu'à moins d'aller le trouver chez lui, on n'avait aucune chance de le voir de tout le jour.
A ce moment, la porte s'ouvrait; et un lieutenant trapu, à front bas, Fœil peu intelligent, l'air sous-officier, entra. Henri reconnut Paul 3Iorlct, un neveu de madame Jorieu, qu'elle avait fait prendre comme officier d'ordonnance à son mari. Il s'écria :
— Eh bien, le Sanglier est déjà parti?
Mais un geste gauche et furieux de l'aide de camp lui montra le visiteur : il rougit en le reconnaissant.
— Vous ! s'écria-t-il, quelle surprise ! vous venez voir votre oncle? — reprit-il d'un air confus.
Et ses yeux écarquillés disaient tout son étonnement, car il était au courant des secrets de la famille Jorieu, et pressentait que la présence d'Henri ne serait point agréable au général, qui ne l'aimait guère, le dédaignait comme un oisif riche et inutile, lui en voulait surtout d'être resté l'ami, le confident, peut-être même le mauvais conseiller de son lils.
— Eh bien! pour une surprise, — répcla Morlet;... et comme si quelque changement allait résulter de celte présentation, il s'empressa de dire :
— M. Henri Jorieu, neveu du général. 31. Duruf, aide de camp.
Ce dernier salua, rougit et se renfonça dans ses paperasses, avec une gêne, et la crainte de se trouver compromis, car il avait une peur atroce du général, qui le bousculait souvent, à cause de son allure peu militaire et ^e sa minutie administrative.
— Voulez-vous m'indiquer la maison de mon oncle? dit Henri.
— Volontiers, dit Morlet, je vais vous mettre dans le chemin.
Il déguisait mal sa curiosité, et dès qu'il fut dans la rue :
— Ail ça, mon bon, que se passe-t-il? Vous venez pour Pierre, n'est-ce pas ; est-ce que?...
Henri le regarda, en dessous. Le lieutenant lui était peu sympathique. Les mains grosses, la face commune, il appartenait à la race savoyarde de sa tante, tandis qu'Henri était un Jorieu, maigre et dégénéré, de race bretonne ; tous deux, très différents de tempérament : Paul Morlet, tout de bon sens pratique, d'égoïsme lourd, militaire exact, officier sorti des rangs par Saiat-Maixent; Henri tout d'affinement nerveux et d'indépendance morale. 11 se souciait peu de se confier à son cousin :
— Notre tante vous mettra au courant.
— Ah bieni fit l'autre en affectant l'indiffc-' rence, je vous demandais ça...
— Pouvez-vous me dire dans quelles dispositions d'esprit je les trouverai ?
. — Oh ! — fit le lieutenant avec un sourire peu intelligent — ils n'ont guère changé. Depuis un an que j'y dîne tous les dimanches, leurs habitudes sont toujours les mêmes. Vous allez voir notre jolie cousine, — fit-il avec une intention moqueuse — elle est très jolie, vous savez, Annette; et un teint de rose, et une taille! J'espère pour vous que vous ne serez pas invité à diner, car vous pourriez mourir de faim. Moi, quand j'y vais, je dîne avant. Surtout ne redemandez pas du pain, cela gâterait vos affaires !
Ce ton de lourd sarcasme, que Morlet essayait de rendre léger, déplut à Henri, qui cependant connaissait bien les habitudes d'ordre, de parcimonie lies Jorieu ; mais cemanfjue de reconnaissance, de la part d'un parent qui leur devait tout, qui vivait là, près il'eux, à la place du fils légitime, l'irrita. Et il ne sentait plus le désir d'interroger Morlet ; mais celui-ci continua :
— Le vieux baisse. 11 est toujours aussi sévère, toujours des coups de boutoir. Mais je crois qu'il vieillit tout de même : vous savez, tout à la dévotion !
Il n'ajouta pas que lui-même, pour faire sa cour, accompagnait tous les dimanches ces dames à la messe, faisait ses pâques ostensiblement. Il ajusta son collet, d'un geste d'habi-^
tude militaire et releva ses moustaches en croc :
— Ah ! Ça lui a donné un coup d'être envoyé ici : c'est comme une retraite : une ville morte, rien à faire. Heureusement pour nous qu'il y a quelques jolies filles, et qu'en prenant de grandes précautions, on parvient encore à s'amuser. Et à Paris, qu'y a-t il de nouveau ? j'espère bien y aller pendant mon congé.
(( Là I tenez, vous n'avez plus qu'à aller droit devant vous. Vous suivrez les jardins jusqu'à une grille verte : il y a une plaque sur la porte. Je vous accompagnerais bien, mais c'est l'heure du mess...
Henri qui ne tenait nullement à sa présence, hocha la tète.
— Eh bien, bonne chance, dit le lieutenant ; et du même geste machinal, il passa la main sur son dolman comme les femmes qui assurent leur corset, de nouveau tortilla ses moustaches; après quoi :
— Ah ! — reprit-il, par un prudent scrupule — il est inutile, n'est-ce pas, de dire que vous m'avez vu et que je vous ai montré le chemin?
— Non? Au revoir.
Ils se serrèrent les doigts mollement, sans affection, puis, avec un effort et comme s'ils ne se décidaient pas à se séparer, ils se tournèrent le dos et Henri continua sa route.
— Hé, psst I
Il se retourna.
Morlet tournait de gros yeux ronds autour de lui pour voir si on ne les entendait pas, et les mains en entonnoir, il souffla :
— Ne tombez pas amoureux d'Annette !
Puis il s'éloigna, en s'esclaffant, avec des mouvements d'épaule satisfaits,
Henri consulta sa montre, et vit que l'heure du déjeuner approchait. Il fut pris d'hésitation, songeant combien il allait tomber mal ; et cette idée comique lui vint, que le général, pour mal disposé qu'il fût, serait de plus méchante humeur encore maintenant, qu'après le repas. Il se décida donc à attendre : mais pour explorer les lieux, il fila, d'un air indifférent, le long des jardins, et aperçut bientôt la grille verte que Morlet avait dit. Le cœur lui battit. Il passa rapidement, n'entendit rien et ne vit personne.
Il avait entrevu le jardin, la maison simple et blanche, un corps de logis en retour, l'écurie sans doute.
« C'est donclà qu'ils habitent, pensa-t-il, et c'est d'eux que dépend le succès de mon voyage. Tandis qu'ils vivent là, ensemble, calmes ou agités, gais ou tristes, bien loin d'ici, au môme moment, leur fils au chevet de sa maîtresse se désoU, à l'idée de la perdre. Quel lien plus fort que la mort unit donc ces êtres et m'unit moimôme à eux? Et si un lien de parenté, d'affection
les unit vraiment, pourquoi donc, au lieu de se rendre heureux, se font-ils souffrir les uns les autres? Pierre aime cette femme qui s'est livrée toute à lui, qui a été sa vie, tous ses moments, son cœur même, qui lui a donné un enfant : ils. s'aiment, quoi de plus légitime, quoi de plus noble? Eh bien! non, c'est mal, il paraît. Cet amour, voilà deux vieux êtres, un père et une mère qui en souffrent comme d'une tare, d'un affront. Que veulent-ils donc? Ils se réclament de l'autorité, du devoir, de l'honneur? Qu'est-ce donc que ces mots, que nous inventons pour nous rendre malheureux? »
Étonné, il considérait en passant les maisons, habitacles humains d'êtres tout pareils à lui ; il regardait ses vêtements, toute la convention élégante qui le drapait, et il éprouvait un étonnement sans fin, comme si ces choses lui apparaissaient pour la première fois.
« Il faisait si beau, si doux, par ce tiède soleil d'automne. Pourquoi n'allait-on pas nu, ne couchait-on pas dans les bois, sans penser qu'à l'amour et aux molles rêveries ? » Une pitié profonde lui vint, de la vie : — « 0 la triste vie de haines, de préjugés, de souffrances, d'efforts ingrats, de cœurs et d'esprits luttant les uns contre les autres, dans cette affreuse mêlée des intérêts sociaux, familiaux et autres. Ne pouvoir s'aimer, tout simplement, être heureux de vivre, sans
complexité, en buvant le soleil et en respirant ies fleurs. Ah ! misère d'orgueil et d'égoïsme I Brutes que sont les hommes ! »
Un tambour au loin résonnait, d'un son voilé, du côté des casernes, et ce roulement doux et sourd semblait un appel à la vie brutale des camps. Henri pensa aux soldats ployant sous le sac, aux longues étapes qui ensanglantent les pieds, aux grossièretés de la vie de caserne. Il rêva l'affranchissement, la liberté, le bonheur pour tous. Oh! être libre ! quelle joie!...
« Mais qui donc est libre ? reprit-il. Sur celui que la fortune affranchit, et qui n'a ni préjugés, ni famille, ni société pour l'opprimer, la mort ne pèse-t-elle pas? » Alors il songea à cela : la mort. Et l'éternelle obsession reparut : la femme de Pierre, couchée dans son grand lit, avec des yeux de détresse et des gouttes de sueur sur son front. Le même sentiment triste, le même avertissement lui revinrent, l'idée* qu'il était parti trop tard, qu'on avait trop attendu...
» La mort, répéta mentalement Henri. En ce moment même, Claire va mourir, peut-être?» Tout à coup, il lui sembla que les doutes qui obscurcissaient sa pensée s'éclairaient, comme des nuages que déchire un rayon de soleil. « Peut-être? se dit-il, non, non 1 elle mourra cer tainement 1 n
D'où lui venait cette conviction, de quelle près-
cience mystérieuse? Il ne sut, mais en lui-même il répétait : « Comment ai-je pu croire qu'elle ne mourrait pas? Pierre semblait espérer? Comment cela lui était-il possible ! Elle va mourir, c'est trop certain ! »
Et chose étrange, il ne ressentait point de douleur; il ne ressentait point cette sorte de terreur, de frisson sacré que donne Tangoisse de voir un être jeune, plein de vie, qui disparaît.
Il regardait le ciel d'un bleu pur, la campagne et les bois roux, le paysage tiède, d'une mélancolie ensoleillée; et se disait :
« Eh bien quoi, mourir, ce n'est rien. Ce qui est affreux, c'est la souffrance, le mal physique, la douleur de ceux qui aiment; mais la mort, la mort elle-même, ce qu'on craint, la chose noire, l'idée horrible, n'existe pas !
» Non, continua-t-il avec un sourire, sans s'apercevoir de la singularité de ses réflexions, la mort n'est rien; elle n'existe que dans notre imagination. On ne sent rien. On disparaît pour les autres et pour soi-même. Il n'y a pas de mort ! »
Il arriva à un cours d'eau que traversait un pont; là, il s'arrêta.
A ce moment, il lui semblait qu'il lui serait très facile, très doux à lui-même de mourir. Il s'assit près du pont, sur le talus. A ses pieds, l'eau coulait avec des moires d'or, profonde, et
«lie semblait noire, toute noire et or. Un grand silence pesait sur la campagne d'automne, on ne sait quelle majestueuse tristesse et quelle infinie douceur.
« Et il y a, pensa-t-il, des êtres qui blasphèment la mort : oh! qu'elle doit être douce, au contraire, quel affranchissement! 3Iais pourquoi suis-je venu ici, en cette campagne inconnue et si douce, à tant de lieues de mes habitudes, de <:e qui fait ma vie? Ah! oui, la femme de Pierre, mon oncle!... »
Et il se sentit pris de pitié pour le général et pour Pierre.
« De quoi s'affligent-ils? pensa-t-il. Comme tout cela est vain! A quoi bon vivre? Puisqu'il le faut, qu'elle meure, mourons tous, et qu'il n'en soit plus question ! »
A ce moment, il eut un petit sursaut : l'ombre d'un vol d'oiseau passait sur la rivière, et un clocher au loin, lentement, tristement tintait, €omme un glas, l'heure. Ce fut pour Henri des coups de gong qui lui traversaient le tympan. — « Claire est morte! » se dit-il soudain, et il resta stupide. Puis, la conscience lui revint. — « Oui, elle est morte : quand l'ombre de l'oiseau a passé sur la rivière, j'ai senti quelque chose frissonner en moi. Elle est morte, je le sais, je le sens! »
A-lors, il contempla, avec un tremblement, la
rivière qui coulait noire et or, si paisible ; et vivement, à pas peureux, il s'éloigna.
« Morte! » se répétait-il; et aussitôt : « Ah! comment disais-je que la mort est douce? elle est horrible! »
Et distinctement, halluciné, il reconnut le grand lit, Claire gisante, les yeux renversés, une de ses mains pendante; Pierre, étendu sur un divan, la tête enfouie dans les coussins, sanglotait. Et Henri s'étonna qu'il ne fût point aux pieds de la morte.
« Yoilà, pensa-t-il, c'est ainsi: il la pleure ef elle est morte. »
Alors, ces deux mots : pleure et morte, éveillèrent dans son esprit l'idée qu'il devait la regretter, lui aussi, qui lui était si attaché; mais son angoisse était trop vive.
« Pourquoi la regretter? Elle ne souffre plus. L'affreux, c'est la mort, le moment. Elle l'a passé, ce moment terrible. Elle l'a passé! »
Alors il se sentit envahi de respect, de terreur et de vénération pour elle, car elle avait franchi le seuil effrayant qu'il lui faudrait affronter, lui aussi, comme tous les êtres. Le ciel était si bleu, l'air si doux! Ah! pourquoi fallait-il mourir? Pourquoi ne pouvait-on vivre toujours?
Et un petit frisson courait toujours le long de son dos : il revoyait l'eau noire et or, le vol de l'ombre d'oiseau, son recul effaré, sa terreur de la mort.
Il marchait vite, tête nue. Machinalement, il se recoiffa.
« Maintenant, pensa-t-il, allons voir mon oncle !
» Mais que lui dirai-je? Quel sens a ma mission désormais? Je venais l'implorer afin qu'il consentît à un mariage suprême, qui légitimât l'enfant. Eh bien, il est trop tard. »
Le doute entra dans son esprit. Si Claire n'était pas morte?... « Non, non, elle l'est; l'heure a tinté comme un glas, elle est morte, je le sais... J'ai déjàeu des pressentiments pareils. »
Une inquiétude fébrile l'agitait. Il pressa le pas.
Que dirait-il à son oncle? Il n'en savait rien ; mais il sentait qu'il fallait qu'il le vît et qu'il lui parlât, qu'il le fallait absolument.
Et en même temps, il souhaitait que le général n'y fût pas. Il se disait : « Mais qu'est-ce que je fais ici? Pourquoi est-ce que je ne reprends pas le train?» L'idée qu'il allait se trpuver en présence de « Fennemi » l'horripilait; il pressentait déjà le choc, le contact de deux natures antipathiques; et d'avance une colère folle le secouait, l'envie d'injurier son oncle, de lui reprocher d'avoir fait le malheur de son fils.
Mais de nouveau, il ralentit le pas, composa son attitude, comme s'il avait peur qu'on pût lire, sur sa face ou dans ses yeux, le trouble étrange de son esprit.
Il vit de loin la grille verte, évalua le nombre do pas qui l'en séparaient encore, et se dit :
(.( En comptant les yeux fermés, je vais marcher jusqu'à trente. Si je dépasse la grille, c'est que je ne dois pas y entrer, et je m'en retournerai comme je suis venu. »
Il ferma les yeux et compta: « Cinq... sept... quinze... vingt... vingt-cinq — son cœur battait atout rompre. — Trente! » dit-il tout haut.
Il s'arrêta, ouvrit les yeux : il était juste arrête à un pas de la grille.
— Allons I
Il sonna, et, sur son insistance, l'ordonnance l'introduisit au salon, un salon triste, d'une propreté neutre, aux meubles stricts.
Au bout d'une minute, la porte s'ouvrait, et le général parut, les sourcils froncés :
— Ah ! c'est toi !
Il toisa le jeune homme, pâle comme un linge. Henri, de son côté, le regardait en face. Il y eut un silence d'orage,
— Assieds-toi! dit le général.
Henri obéit passivement, étonné de constater en lui un tel fond de servitude aux usages, lorsqu'il était en présence de quelqu'un, alors que, seul et livré à lui-même, sa pensée s'échappait et gambadait comme folle.
— Il y a longtemps que je ne t'ai vu, dit M. Jorieu. Tu n'as pas changé — (il lui trouvait le même teint blafard, le même œil bleu dont il jugeait l'expression fausse, faute d'e trouver un mot qui convînt). — Ta mère n'est pas malade? — (Comment aurait-elle pu l'être davantage, étant incurable? pensa Henri.) — Tu viens do Paris?
— Oui — répondit-il d'une voix mal assurée — je viens de Paris.
Mais il ne put en dire plus; et il lui semblait que, dans le silence, on devait entendre le bruit de son cœur; mais il reconnut que c'était une grosse mouche qui bourdonnait.
— Tu as quelque chose à me dire? demanda M. Jorieu à brùle-pourpoint.
Alors, chose étrange, il sembla à Henri qu'il n'avait plus rien à ajouter : il s'estima fou, Claire vécût-elle encore, d'avoir pensé à s'entremettre entre le père et le fils ; il se sentait faible, impuissant, sous les rudes yeux de l'oncle.
— Je t'écoute, répéta ce dernier.
Henri g-rimaça un sourire; il se sentait une envie de rire morbide, qui, chez lui, révélait une faiblesse nerveuse et précédait souvent les larmes.
— Il s'agit de Pierre ! dit-il enfin brusquement. En même temps, le sourire hystérique s'éteignit sur ses lèvres. Le général le regarda au fond des yeux, avec pitié, et très calme :
— Remets-toi, dit-il.
Il y eut un silence. En pesant sur les mots, il reprit :
— Est-ce... mon fils — (le mot lui racla la gorge,) — qui t'envoie? Pourquoi n'est-il pas venu lui-même? Qu'y a-t-il... un malheur? — aclievat-il brusquement.
Il voyait Pierre blessé, malade, mort ; sa voix s'était altérée.
— Pierre n'est pas malade, balbutia Henri... non, il ne lui est rien arrivé, ni... — il lui sembla qu'il devait ajouter cela, — ni à son enfant non plus.
La figure du général était devenue toute sombre. Henri, comme surexcité, continua :
— C'est seulement la femme de Pierre qui est perdue.., et... elle va mourir I
Il attendit ; rien ne vint. Alors il continua, pris d'une honte soudaine, devant le silence de son oncle qui, les yeux baissés, regardait d'un air sombre le plancher :
— Alors j'ai pensé — (sa voix tremblait) — qu'il vaudrait mieux... pas pour elle, mais... à cause de l'enfant, qu'ils se marient et... régularisent leur situation ; et je m'étais offert à venir vous trouver, puisque Pierre n'a pas d'amis, de grandsparents et que je n'ai plus mon père... quoique je ne sois pas... le médiateur qu'il faudrait... Mais, — acheva-t-il vivement — j'ai bien vu que c'était inutile... — (sa voix chevrota) — tout à fait inutile... quand môme vous consentiriez... et j'ai eu tort de venir... excusez-moi! Voilà de quoi il s'agissait! — fit-il avec un sourire de souffrance aiguë, en se levant pour partir.
Le général ne répondit pas ; il lui tourna le dos et se mit à marcher dans le salon ; Henri se rassit.
« J'ai été piteux, pensait-il, piteux ; et ce sourire idiot... qu'a-t-il dû penser de moi? Maintenant, tout est dit. »
Le général, arrêté devant lui, le scrutait, de ses yeux durs, comme s'il attendait. Aussitôt
iA FORCE DES CHOSES 49
Henri tira d'un portefeuille des bulletins de médecins, le procès-verbal de leur dernière consultation, et tendit le tout, comme preuves, à son oncle, qui regarda machinalement les papiers et les lui rendit.
— Répète-moi ce que tu as à me dire, posément, — dit-il enfin, d'une voix presque douce.
Henri alors entra dans les détails de la maladie de la femme de Pierre, le peu d'espoir qu'on avait de la sauver, la possibilité, en ce cas, d'une union in extremis, qui légitimerait l'enfant.
De nouveau, Jorieu fronça terriblement les sourcils et se remit à marcher. Il s'arrêta.
— Quand repars-tu ? dit-il enfin.
— Ce soir, par le rapide.
— C'est bien, je partirai avec toi — et d'une voix comme honteuse : — je verrai Pierre ; tout ce qui dépendra de moi, je le ferai.
Henri s'était levé, prenait la main de son oncle ; d'un geste rapide, il la porta à ses lèvres. M. Jorieu se détourna, puis de nouveau Texamina.
— Tu es souffrant, n'est-ce pas ! Je m'en doutais ; allons, calme-toi, calme-toi ! — fit-il en voyant qu'Henri allait se laisser aller à une crise de larmes. — C'est bien, tu aimes mon fils, je te remercie !
Le dialogue se rompit, et Henri sanglota éper- 4iiment.
— Pourquoi pleures-tu? allons, sois homme t
C'est fini? Tu avais peur? Je ne t'ai pourtant pas mangé.
Mais Henri sanglotait plus fort, le front dans &es mains ; et il ne pouvait, il n'osait dire la chose terrible, le pressentiment, que maintenant c'était trop tard, que tout serait inutile, et que Claire était morte.
Le général se tenait pensif, le front aux vitres: « Qu'il pleure, se disait-il, cela lui fera du bien 1 Pauvre garçon, il a la lêle faible, comme sa mèrel — Et mon fils ? » Là, un étau lui tordit le cœur, une honte lui fit monter le rouge au front — « Mon fils, eh bien, il l'épousera, cette malheureuse. lU'épousera, ils légitimeront leur enfant; et si elle vit, eh bien !... eh bien, tant mieux pour elle, et pour lui... l'ingrat! Qu'il soit heureux! J'ai assez lutté. Je n'ai pas le droit de résister, puisque la mort est là... La malheureuse! — répétait-il avec une sourde colère et un pénible attendrissement. — Ah! la voilà, l'expiation! Dieu est terrible. Il châtie les amours coupables. La mort, c'est affreux!... » — Et cette fois, il eut pitié.
Brusquement, il sortit en fermant la porte, appela sa femme. Leurs pas montèrent lourdement l'escalier.
Ils entrèrent dans la chambre de madame Jorieu, 011 elle couchait avec sa fille. Tout effrayée, elle n'osait pourtant questionner son mari.
— Asseyez-vous, Dorolliée, dit-il; notre neveu Henri est en bas, il nous apporte une triste nouvelle, la... cette femme a^^3c qui notre fils vit, est très dangereusement malade, elle est perdue. Pierre veut l'épouser à l'article de la mort. Donnez-vous votre consentement?...
— Ma volonté est la vôtre, dit madame Jorieu. Des paroles de son mari, il ne lui restait de
bien net à l'esprit que ceci : « Cette femme tant détestée, cette voleuse du cœur de leur fils, cette impudique allait mourir ; il y avait une justice, enfin !
— Que décidez- vous ? dit-elle timidement. Et lui, à voix basse :
— Je suis bien forcé de consentir.
— Mourir — murmura-t-ello après un silence • — est-ce donc bien certain?
Son mari la regarda et baissa les yeux, devant cette expression mal contenue de triomphe haineux. Elle reprit :
— Elle nous a fait bien souffrir. Enfin, que Dieu lui fasse miséricorde. Mais à quoi bon ce mariage? — demanda-t-elle sans comprendre.
M. Jorieu le lui expliqua ; mais elle ne put tendre son attention. Elle ne voyait que ceci : cette femme qu'elle maudissait, qu'elle exécrait malgré ses sentiments pieux, contre laquelle elle avait brûlé d'une affreuse jalousie de mère, cette femme allait mourir. Elle avait beau faire, elle ne pouvait
la plaindre, mais pensant à son fils et au chagrin qu'il leur causait, elle versa quelques larmes.
A l'ordre de tout préparer pour le départ de son mari, elle rouvrit des yeux effarés.
— Vous partez? Est-ce donc si nécessaire?
— Je le crois, dit-il sourdement.
Son parti pris, il redevenait sombre. Il cédait à un sentiment généreux, mais à regret. Des pensées troubles en même temps l'agitaient. I! haïssait la maîtresse de son fils, et il ne pouvait, cependant la mépriser. 11 savait qu'elle s'était refusée à épouser Pierre, préférant être une maîtresse digne et résignée, qu'une femme légitime par force. Il lui en savait gré, au fond du cœur. Et en ce moment, la pitié l'emportait en lui.
Madame Jorieu éprouvait de mauvais sentiments. « Si cette femme allait vivre? se demandait-elle. Si c'était une comédie pour se faire épouser? » Mais son mari avait parlé. Sans doute, il savait mieux qu'elle ce qu'il devait faire.
Elle ne pleurait plus ; elle essuyait lentement ses yeux rougis :
— Ainsi ce mariage est indispensable, soupira-t-elle... il faut que vous partiez ce soir? — Mais, reprit-elle tout bas, si elle allait mourir auparavant?...
M. Jorieu avait eu la même idée, le même espoir peut-être. Il détourna la tête :
— Nous sommes tous dans la main de Dieu,
fît-il. Mon devoir est de me hâter, quoiqu'il arrive. Sa femme soupira. Elle n'était pas convaincue de la nécessité de ce départ ni de ce mariage ; sa pensée secrète était de laisser courir les événements. Mais le général sentait autrement son devoir ; il devait au moins voir son fils, se réconcilier avec lui en ce triste moment, faire le possible.
— Descendons, dit-il, l'état d'Henri m'inquiète, il a failli avoir une attaque de nerfs.
— Le pauvre enfant n'a pas le cerveau bien solide, — dit madame Jorieu en levant les yeux au ciel, et avec une intonation peu tendre, car elle n'aimait point Henri.
— Mais où est-il? — fit-elle soudain inquiète à cause de sa fille.
— Dans le salon, je l'ai enfermé.
Henri ne s'en était même point douté. D'abord, il était resté à la même place, comme hébété.
« Se peut-il, se demandait-il, que je vienne de me conduire ainsi? Tout cela est peu naturel, c'est morbide, c'est... » il s'arrêta, avec la peur du mot et de l'idée de folie. — « Ah ! reprit-il aussitôt, voilà le mal : cette perpétuelle conscience de moi-même, ce dédoublement constant pendant lequel je me regarde et m'examine. Lorsque les opérations de notre corps et de notre esprit cessent d'être inconscientes et sollicitent notre attention, c'est que nous sommes malades
du corps OU du cerveau. Malade? Je serais donc malade?... Non, non, — pensa-t-il avec terreur, — c'est une surexcitation passagère, les dernières nuits, le chagrin de sentir Pierre si malheureux, la peine de voir souffrir Claire, la rage d'être impuissant à la guérir, puis ce départ, cette venue près de mon oncle, tout cela, c'est tout cela qui m'a fait mal, mais cela passera. Je redeviendrai calme, tranquille. Oui, allons, ne pensons pas, ne pensons plus ! J'ai eu tort d'interrompre mon traitement; le bromure me faisait du bien. Allons, c'est fini. J'ai été ridicule, j'ai été piteux. N'en parlons plus ! »
Et s'approchant de la fenêtre, il s'amusa à regarder le jardin à travers le rideau. En se penchant un peu, il vit une jeune fille qui donnait des morceaux de pain à un vilain grifi"on, bête rachitique et minable.
« Eh mais, c'est Annette, comment ne l'avaisje pas reconnue? »
Les plaisanteries de l'officier d'ordonnance lui revinrent. Il la regarda plus attentivement : son attitude modeste, quelque chose de doux et de bon dans sa figure le toucha. Il se rappela que jamais Pierre ne parlait d'elle, et que ce lui était un grand chagrin de ne pouvoir la connaître et l'aimer.
« Si je sortais, pensa-t-il. Si j'allais lui parler? JNon, ce serait mal... »
Et il la regardait toujours se pencher, avec bonté, sur le vilain chien qu'elle caressait doucement.
Cette vue le reposait, agréablement : « Singulière chose, pensa-t-il, que la famille ; son frère est pour moi plus qu'un frère, et, elle, je ne la connais presque point, quoiqu'elle soit ma cousine. Comme elle a l'air triste et calme; que pense-t-ellc, que pourrait-elle penser de ces choses si elle les savait, que penserait-elle de son frère, de nous tous, et de moi-même?... »
Et il lui sembla qu'elle jetait, à la dérobée, des regards inquiets sur la fenêtre de la pièce oii il se trouvait.
A ce moment, la porte s'ouvrit : le général entra, suivi de sa femme, et Henri remarqua qu'elle avait les yeux rouges.
— Bonjour, ma tante — dit-il avec respect, en baissant les yeux.
— Bonjour, Henri, — et elle l'embrassa au front.
Il y eut un pénible silence.
— Yous ne voulez rien prendre, vous n'êtes pas fatigué ? — demanda madame Jorieu, à qui l'air singulier de son neveu inspirait une sorte de malaise.
— Merci, ma tante, je n'ai besoin de rien.
— En ce cas, sortons, dit le général. J'ai à passer à la place.
Henri, déférent, prit son chapeau; il sortit derrière eux : Annette, en les voyant, s'avança. Henri la salua comme une étrangère.
— Tu ne reconnais pas ton cousin? — dit madame Jorieu.
Elle le regarda attentivement, rougit un peu.
— Si, dit-elle tout bas. Et elle lui tendit, assez gauchement, la main.
— Allons î — dit le général ; et se tournant vers sa femme :
— Que tout soit prêt. Le train passe à huit heures l
Tandis que son oncle entrait à la place, Henri se rendit à son hôtel, demanda si rien n'était arrivé pour lui, et boucla sa valise.
M. Jorieu vint le reprendre. Il avait quelques emplettes à faire pour son voyage ; ils les firent ensemble.
Chose curieuse ; ils ne se parlaient point, sinon de choses indifférentes, usuelles, comme si tout avait été dit, en quelques paroles, et qu'il n'y eut plus à y revenir.
C'était l'heure de la promenade. Dans la grande rue, beaucoup de personnes saluaient le général et regardaient avec étonnement le jeune homme pâle qui l'accompagnait.
Henri ne pensait plus. Une sorte de somnolence le berçait. Il lui semblait vivre en rêve. C'était en rêve qu'il était là, lancé de Paris par le rapide, comme il serait tombé, d'une autre planète, dans cette petite ville inconnue. Il était
cependant bien là, marchait aux côtés de son oncle, il vivait, il pensait : conscience pénible !
La cathédrale, sur une petite place triste, se dressa devant eux. M. Jorieu, toujours sans parler, poussa droit, traversa le parvis et entra dans l'église. Trempant son doigt dans l'eau bénite, il en donna à Henri, se signa lentement et, à pas sourds, s'avança, par un des bas-côtés, le long des confessionnaux, vers le chœur, où il s'agenouilla sur un prie-Dieu et resta longtemps ainsi, la tête basse dans ses mains, montrant son dos voûté et sa nuque rugueuse.
Henri le contemplait, resté debout, en incroyant. Le silence, la fraîcheur de l'église lui causaient un bien-être physique et moral. Il regarda trembloter, comme une petite étoile, la lampe du chœur, dans l'ombre. Et il se sentait rasséréné, très calme. Le général méditait ou priait toujours, immobile. Quand il se releva, Henri lui vit deux grosses larmes au bord des paupières. Il les suivit avec intérêt, d'un regard en dessous, mais ces larmes ne tombèrent point; l'œil les résorba, d'une contraction de sourcils. d'un effort de volonté.
Ils sortirent. Henri, par un pressentiment inexplicable, voulut alors passer au télégraphe ; il déclina son nom, et on lui passa immédiatement une dépêche qui arrivait.
Il la tint un moment dans ses mains qui trem-
blaient ; le général, les sourcils tendus, regardait aussi le papier bleu.
« C'en est fait, pensa Henri, mes pressentiments dans la campagne, le glas... Claire est...
Mais il n'osa dire le mot par un effroi superstitieux.
— Ouvre donc ! dit son oncle d'une voix brusque.
Henri ouvrit et sentit aussitôt un grand froid ; très pâle, il tendit le papier au général, qui le lut, le plia avec une lente gaucherie, et le mit dans sa poche comme s'il lui appartenait.
Tous deux sortirent et marchèrent sans échanger une parole jusqu'à la maison.
Là, M. Jorieu prit sa femme à part, tandis que Henri, de nouveau seul, dans le môme salon, regardait aux vitres descendre le soir et, machinalement, cherchait dans le paysage la robe d'Annette, absente ; sa mère l'ayant éloignée et confiée aune amie, pour le dîner.
Le général rentra :
— Tu partiras seul. Mon départ n'a plus de raison d'être.
Il détourna les yeux, car sa conscience le tourmentait un peu, mais sa femme avait eu raison de ses scrupules. « A quoi bon partir maintenant? avait-elle dit. Que ferait-il là-bas? Était-ce son rôle? » Il avait cédé tout de suite.
Le dîner fut lugubre. Henri devinait le soula-
gement des Jorieu, sous leur air de gravité. Elle, surtout, éprouvait au fond du cœur un joie cruelle : car la bête était morte et avec elle son venin. Morte, et son fils ne l'épouserait pas ; estce qu'on épouse ces créatures ? Elles meurent et Dieu les punit.
Son mari baissait la tête, sombre, en songeant à tout ce qu'il avait souffert. Maintenant qu'il ne pouvait plus être utile à son lils, toute sa rancune du passé lui revenait. Voir Pierre ? A quoi bon ? Le plaindre? Qu'il souffrît un peu à son tour !
Le temps seul devait couler sur ces douleurs de famille, comme la terre sur un cercueil. Sans doute, au fond, il avait pitié de cette femme, maintenant qu'elle n'était plus à craindre, mais surtout il était soulagé et, malgré lui, presque lieureux, oui, qu'elle fût morte. Cela ne réparait rien pourtant, ne raccommodait rien. Mais c'était une fin, malgré tout.
Henri étudiait leur visage et y lisait leurs sentiments. L'idée qu'au fond cette mort assouvissait leur espoir de vengeance et de châtiment lui fit horreur. « Oui, pensait-il, vivante, mon oncle lui eut peut-être pardonné : il en a eu l'intention généreuse, il aurait consenti à ce triste et dérisoire mariage d'une mourante avec un vivant ; il y aurait consenti par raison, par intérêt! mais il est trop tard. Et, comme la voilà morte, elle
n'est plus rien pour eux. Ils la craignaient, ils la considéraient, ils la plaignaient peut-être. Maintenant c'est fini : elle n'est plus rien pour eux... ni pour personne.
« Où est-elle? se demandait-il.
« Partout! Nulle part... Comme Pierre doit souffrir, mon Dieu ! »
Et à l'idée de cette douleur, il fut si malheureux, qu'il ne pensa pas à son propre chagrin de ne jamais plus la revoir, elle si bonne, si affectueuse, une sœur pour lui, comme Pierre était son frère.
Le général le conduisit à la gare : Henri expédia une dépêche à Pierre.
— Que lui dirai-je en arrivant? demanda-t-il. Il attendait des mots de pitié ; mais M. Jo-
rieu se redressant, répondit d'un ton sourd, comme un écho à toutes ses douleurs passées :
— Tu lui diras que je lui pardonne.
« Ah I pensa Henri, le voilà donc, le mot à effet, le mot cruel. Dire qu'il pourrait le plaindre, le consoler? Allons donc! Non! il lui pardonne; quoi? de perdre son bonheur? sa meilleure affection? de devenir le plus malheureux des êtres? La famille, la voilà! »
Et monté dans le compartiment, il retint mal un rire étouffé qui intrigua les voyageurs, et qui le vengeait de son humiliation, de son attitude piteuse chez ses parents.
« Bourgeois, bourg-cois et dévots, pensait-il avec exaspération ; puis il se répéta : il pardonne, pardonne... C'est un beau mot tout do même... pour mon oncle. Oh! sans doute, il a souffert beaucoup! 11 pardonne, quoi de plus méritoire? Mais la belle affaire, puisque maintenant elle est morte !
« Impossible de pleurer! pensa-t-il, crispe. Ne pouvoir être seul en un tel moment. Voyager au milieu d'imbéciles ! »
Et comme un voisin, surpris de son étrange visage, le regardait, Henri se demanda s'il n'allait pas lui casser la figure : il vit la bagarre, le tumulte, et ferma les yeux en serrant les poings.
Le train courait d'une vitesse furieuse, avec un bruit de fer, et il répétait avec rage aux oreilles de Henri : — elle est morte, morte, mortel
Contre toute attente, il s'endormit, d'un sommeil de cauchemar.
Quand le train s'arrêta en gare, Henri distingua Pierre Jorieu, immobile sur le quai.
Sa figure intelligente était ravagée, ses yeux meurtris. Les mains derrière le dos, d'air militaire, un mince ruban rouge à sa boutonnière, il regardait passer les wagons d'un œil vide. En reconnaissant son cousin, il ne fit pas un mouvement, sa figure resta impassible; pourtant il avait tout de suite vu l'air défait, le regard extraordinaire d'Henri, et dans sa douleur, généreusement, il le plaignit pour cette fatigue inutile, ce cliagrin promené dans l'odieux d'un voyage et d'une foule.
Ils s'étaient joints et ils s'embrassèrent. Pierre était un homme dans la force de la jeunesse, l'air mâle et le regard bon; Henri, quoique du même âge, semblait, à côté de lui, un petit garçon maladif. Ils montèrent dans une voiture, qui les attendait.
— Pourquoi es-tu venu? — fit Henri avec un doux reproche, pour dire quelque chose.
Pierre eut un geste vague, lui prit et lui serra la main.
— Mon ami... dit-il.
Il s'arrêta, ses yeux se remplirent de larmes : ceux d'Henri aussi, par sympathie ; et ils ne purent que s'étreindre la main, de toutes leurs forces.
Ils comprirent qu'ils ne pouvaient pas parler encore de ces choses, ni prononcer le mot terrible.
Après un moment, Pierre dit, d'un ton d'indifférence :
— Tu as vu mon père, il va bien?
— Oui, — répondit Henri du même ton, — ils vont tous bien.
— C'est un voyage fatigant, tu dois être brisé?
— Oh! — et Henri, d'un geste, marqua que ce n'était pas la fatigue du voyage, hélas î qui lui importait !
— A quelle heure es-tu parti?
— A huit heures.
— C'est cela, j'ai reçu ta dépêche dans la soirée. Je te remercie. — Et Henri comprit que Pierre le remerciait du voyage, des négociations, de tout.
— Ton père devait partir avec moi, — reprit-il, sans le regarder, et d'un ton qu'il essayait de rendre naturel
— Il consentait à tout! — ajouta-t-il plus bas, pensant que cette preuve d'affection de la part de son père toucherait Pierre.
Celui-ci eut un imperceptible et douloureux sourire, et lui pressa, reconnaissant, la main, comme s'il devinait la suite, que son père ne fût plus venu, en apprenant la mort de la jeune femme, eût jugé ce départ inutile.
— Ils doivent être heureux, maintenant ! — dit-il amèrement. Ce fut la seule allusion qu'il fit à ses parents, au passé.
De nouveau ils se turent, avec le sentiment d'une vive souffrance ; ce qu'ils ne disaient pas encore leur restait sur le cœur.
— Ton fils? — demanda Henri, comme si ce mot et cette pensée dussent rattacher Pierre à la vie, au courage, à la résignation.
— Yvon va bien, dit Pierre; Albine l'a sorti, ils ont été à la Muette.
— Ah! oui, par ce beau temps, — et Henri s'aperçut qu'il faisait gris et froid; il avait parlé au hasard.
Pierre, maintenant, le regardait, d'un regard insistant, pénétrant, singulièrement triste. Henri se risqua alors... il lui semblait qu'ils ne pouvaient plus reculer et qu'il fallait bien en veûir à parler d'elle.
— Elle a beaucoup souffert? murmura-t-il. Les bons yeux de Pierre se brouillèrent ; mais
son visage garda la même expression douce : il regardait toujours son ami, comme s'il cliercliait dans SOS yeux une consolation, ou y trouvait un apaisement, puis se détournant :
— Qui le sait? — fit-il avec une expression étrange — non, je ne pense pas, on la grisait Je morphine...
— Elle ne s'est pas vue mourir, fit-il après une pause d'une seconde.
Il sourit, péniblement :
— Je ne puis croire qu'elle soit morte; ma raison mêle dit, mes yeux l'ont vu, c'est plus fort que moi, il me semble que je vais rentrer et la trouver vivante.
Il essayait de dire cela simplement, mais sa voix s'aîtéra aux derniers mots ; et pris d'un sursaut brusque.; il n'eut que le temps de tirer son mouchoir : les larmes ruisselaient sur sa figure.
Henri ressentait une grande douleur. Ses paupières lui faisaient mal. Pierre, comme honteux, tamponna vivement ses yeux, en mordant sa moustache.
— Dès que tu as été parti, dit-il, j'ai eu le pressentiment que c'était trop tard, qu'il était inutile que tu fisses ce voyage. Mais elle n'avait pas l'air plus mal; j'ai espéré un moment; puis, la nuit, la fièvre est revenue et ne l'a plus quittée. Elle s'est éteinte dans l'après-midi.
« C'est bien cela )>, pensa Henri, et il murmura:
— Si nous avions pu prévoir!... tu as dû être bien seul, pour les démarches, est-ce que tu as prévenu un ami?
— Personne, j'ai tout fait moi-même.
Henri lui serra la main, songeant aux funèbres, aux douloureuses formalités.
— Cependant, Suzanne Dolbeau est venue, elle voulait veiller... je l'ai remerciée.
— Je ne te quitterai plus, dit Henri.
Pierre l'examina, sa lèvre inférieure tremblaif convulsivement :
— Merci. . . — dit-il une ou deux fois en lui prc nant la main.
Puis, avec un sourire navré :
— Pas une plainte, mon ami, pas un reproche, pas une irritation ! Elle est restée jusqu'au dernier moment aussi douce, aussi bonne. Même dans le délire, elle me parlait avec tendresse, elle pensait à l'enfant, elle recommandait qu'on eût bien soin de le faire dîner à l'heure. Personne ne l'a connue, pauvre Claire! Moi seul, j'ai pénétré son cœur. Elle m'a donné sa vie, je lui dois sept années de bonheur; sa présence payait toutes mes autres peines... et je n'ai pu seulement m'acquitter envers elle. . . Tout est fini maintenant ! — dit-il d'une voix dure.
La voiture longeait le quai, allant dans la direction de Passy.
— Comme ce quartier est désert, dit Pierre.
— Ah ! — oui, répéta machinalement Henri, et il sentit que jamais ils n'avaient été si loin de s'intéresser aux choses dont l'indifférence, au contraire, les irritait; pourquoi donc feindre? ne valait-il pas mieux se taire?
Pierre aussi le pensait. Et ils n'avaient pas échangé une parole depuis un quart d'heure, quand ils arrivèrent devant la Villa Judicis.
ÏX
Ils descendirent de voiture et s'engagèrent en les allées, le long de villas pour la plupart îloses. De grands arbres les entouraient ; et par le temps gris et un peu aigre, une odeur d'humilité s'exhalait. Des boules de couleur énormes 'eflétaient, au passage, Henri et Pierre. Ils alaient, le long de chalets suisses, de petits îastels en carton pâte, d'isbas russes, de maisons bourgeoises, d'oii partaient les notes d'exerîices de piano, scandés par des mains d'écolières.
Ils arrivèrent à un petit pavillon, presque dissimulé dans les arbres ; et le cœur d'Henri se îerra en revoyant le joli jardinet de Claire. Tout lutour d'eux vivait, dans la grande Villa endornie, d'une vie automnale et mélancolique ; le >^ent secouait légèrement les feuilles pâles des grands arbres, des fumées bleues sortaient des îhalets habités, au loin les notes de piano mouraient dans l'air, au ciel des nuages rapides
volaient, et Pierre se tenait là, devant lui, et liiimènie restait là, tous deux en vie : se pouvait-il que là-haut, dans la chambre qu'il connaissait bien, Claire fût étendue, rigide, forme affreuse sous le suaire?... Quoi, il n'allait pas la voir, comme avant sa maladie, se pencher joliment à la rampe de l'escalier et lui tendre deux doigts en disant, avec un sourire discret :
— Bonjour. Ne faisons pas de bruit, Pierre travaille !
Il n'allait plus entendre cette voix, dont son oreille retenait encore le timbre doux et un peu voilé? Il n'allait plus revoir ces doux yeux de violette, à l'expression si bonne et si douce, cet air digne et simple, cette grâce de femme^ tout ce qu'il aimait en elle!
« Non, pensait-il en montant l'escalier, cela ne se peut pas ! »
Mais en voyant Pierre entrer dans son cabinet de travail, et non plus dans la chambre do Claire, il comprit que ce n'était que trop vrai : elle était morte, il ne la reverrait plus jamais...
Il leva les yeux sur son ami; et la vue de ce noble visage contracté le bouleversa :
« Ma douleur n'est rien, pensa-t-il; c'est lui qui souffre... Il l'aimait tant! Elle aussi l'adorait!... »
Alors il lui prit les mains et se mit à pai-ler d'elle, devinant que s'épancher soulagerait
Pierre. 11 en fut ainsi. Pendant longtemps, assis côte à côte sur le divan, ils ravivèrent le passé, à mi-voix, et avec des réserves et comme une pudeur, comme si, dans la chambre voisine, elle pouvait les entendre.
— Viens! dit brusquement Pierre.
Et, traversant le palier, il tourna la clef de la porte de la chambre de sa femme. Henri, derrière lui, très pâle, entra sur la pointe du pied. Les volets et les rideaux étaient tirés. Deux grands flambeaux, dans l'obscurité, se consumaient lentement. Le lit mortuaire s'étendait, tout blanc, couvert de violettes; elles exhalaient un parfum lourd, amer, anormal. Et Henri vit une forme qui gisait, sous un drap qui couvrait tout le lit. Ils s'arrêtèrent devant la morte voilée, sentant qu'elle devait désormais leur rester invisible, garder dans leur souvenir cette forme mystérieuse de larve, roide, et terrifiante d'immobilité.
Ils restèrent ainsi quelques secondes. Puis Henri tira doucement par le bras Pierre, qui se laissa faire. Henri tremblait : il lui semblait que le suaire avait tressailli. Cette angoisse, à l'idée qu'on pouvait l'enterrer vivante, devint si forte qu'il ne put, rentré dans le cabinet de travail, s'empêcher de dire :
— On a pris toutes les précautions, n'est-ce pas? On l'a scarifiée?...
Pierre le regarda, devinant sa pensée, sa crainte folle ; il pâlit, lui aussi...
— Tu n'as donc pas?...
Henri comprit: si! oh si! il avait bien senti, mêlée aux violettes, la lourde, l'amère, l'affreuse odeur de la mort. Comment douter, à présent?...
Alors, devant cette destruction si hâtive de la femme qu'il avait connue et aimée, il leva des yeux pleins de détresse sur Pierre, qui, bouleversé par le même désespoir, se jeta contre lui, la tête sur sa poitrine, et y pleura à grands sanglots.
La cuisinière frappa à la porte : on venait des pompes funèbres, prendre les derniers ordres. Un ami, peu après, qui espérait trouver la jeune femme vivante, tomba inopinément dans cette grande douleur, et la raviva sans le vouloir.
A cinq heures, on alluma les lampes. Une lettre fut apportée. Pierre la lut et la passa à Henri; c'était de leur petite amie, Suzanne Dolbeau; quelques lignes bonnes et émues. Courte, mais cordiale diversion! Un instant, Pierre, touché, pensa à cette jeune femme qu'il connaissait depuis peu, et qui, par certains côtés d'une vie mystérieuse, lui plaisait. Il l'évoqua, dans son cadre, « première » chez Habneck, le célèbre modiste de la rue de la Paix. Souvent, il y avait conduit Glaire, pour l'achat d'un chapeau de fête.
Tout Paris défilait là, entre les paravents de peluche et les glaces de Venise. Suzanne, au milieu des froufrous et des babils mondains, en simple robe de fée moderne, improvisait, ébauchait, d'un chifTonnement de tulle entre ses doigts fuselés, le caprice d'une mode nouvelle; car elle était inspirée, vraiment artiste. Et Pierre, se rappelant combien elle s'était toujours montrée gracieuse pour sa femme, sentit s'épanouir pour elle une bienveillance subite, rehaussant l'intérêt qu'il lui Dortait, pour son intimité cachée, son union disrrète avec un artiste, un peintre, qu'elle aimait avec un dévouement sans limites.
Mais, presque aussitôt, il reprit conscience du présent. Il conlemplait le cabinet de travail en désordre, et restait frappé de son aspect nouveau. Des objets, du linge y traînaient. Un encrier répandu étalait sa tache noire sur les papiers de la table, bouleversés. Partout le dérangement de la mort. Et les choses en désarroi, les meubles refoulés, offraient, dans cette solitude, une signification désolée.
Sans parler, il allait et venait, d'un pas lassé ; il lui semblait toujours qu'il attendait Claire, qu elle était en retard, qu'e//e allait paraître. Il lui semblait que sa présence était trop bien attestée par les choses : le fauteuil oiî elle s'asseyait, le coussin oii elle posait ses pieds, les bibelots familiers sur lesquels elle soufflait, pour en faire
envoler un grain de poussière. Mais tout à coup, il la voyait dans la chambre à côté, étendue rigide sous le drap. Et alors, il lui prenait une envie trouble et un effroi d'aller la contempler dans ce terrible sommeil. Il fallait qu'il se répétât : « Mais non, je l'avais oublié : elle est morte! »
Un cercle de fer l'étreignait aux tempes ; il se disait : « Si, pendant un instant, je pouvais cesser d'y penser 1 » Mais il y pensait davantage, et il éprouvait une sensation d'angoisse et d'agonie.
On gratta de nouveau à la porte, doucement. La vieille Albine, la tète encadrée dans un bonnet noir, parut, ramenant l'enfant. Yvon était un petit garçon de trois ans, blanc comme une femme, de cheveux blonds, avec les grands yeux de violette de sa mère. Il portait une petite robe de drap, un grand manteau, et un large chapeau, posé crânement en arrière.
En le voyant, Pierre s'arrêta, lui tendit les bras, et le petit s'y jeta. Sa précocité charmante, sa grâce aimante, sa nervosité presque maladive, inquiétaient son père.
Remis à terre, l'enfant alla embrasser « tonton Henri », en disant d'un air radieux :
— Nous avons bien promené, va! Z'ai été dans la voiture aux côvres, et z'ai fait ; hue ! comme les cochers.
Comme on lui souriait gravement sans répondre, il baissa la voix en répétant :
LA FORGE DES CHOSES 7Jj
— Z'ai fait : hue! comme les cochers.
Son joli visage s'éteignit, et il demanda, sans s'adresser à personne, d'une petite voix :
— Maman, elle n'est pas encore revenue?
— Non, elle n'est pas encore revenue, dit le père.
— Mais elle reviendra demain? — demanda-t-il d'un ton doux, insistant.
— Oui, demain.
La vieille Alhine, avec un branlement de tête affligé, déjà tirait Yvon par le bras; mais il se cramponna à Henri :
— Je veux que tu viennes f
Et Henri, le prenant dans ses bras, le porta jusque dans sa chambre.
— Albine m'a dit que maman reviendra demain, — lui confiait le petit garçon, — et elle a dit que maman m'apporterait une belle petite voiture aux cèvres.
La vieille échangea avec le jeune homme un sourire de pitié :
— Si tu étais bien sage, dit-elle d'une voix faible.
— Oh! ze serai sage.
Un bruit les fît retourner : c'était Pierre qui regardait dévêtir son fils ; il n'avait pu rester seul ; et pourtant cette vue lui faisait mal.
— Il n'a pas pris froid? — dit-il en tâtant le front et les mains d'Yvon. — Ha bien goûté?
Et Henri sentait qu'il demandait cela pour par-
1er, pour essayer, mais en vain, d' échapper à luimême. La vieille bonne aussi comprenait cela, car elle hochait la tête sans répondre. Comme s'il flairait cette détresse, le petit regarda une ou deux fois en dessous son père ; puis se pendit aux bras d'Henri, pour lequel il éprouvait un attrait singulier.
— Aimes-tu tonton? dit celui-ci.
— Oui ! — cria Yvon en l'embrassant.
— Et papa? Aimes-tu ton papa ?
L'enfant ne répondit pas, mais lança son petit corps dans le vide, les bras en avant, atteignit au vol le cou de son père et s'y cramponna. Un moment, il resta là, immobile, sa petite joue molle appliquée contre cette joue ferme qui le grattait.
— Papa, dit-il gravement, si maman n'est pas revenue demain, je veux que ce soit toi qui me mènes promener dans la voiture aux cèvres.
Pierre le baisa longuement sur le front, sur les yeux, sur le nez, sur le menton; il reculait l'enfant comme pour mieux retrouver sur son visage la ressemblance de sa mère; et Yvon, avec des rires, s'amusait du jeu, pliant ses jambes fines, tordant son petit corps souple.
Brusquement, son père le déposa à terre et sortit ; il étouffait.
Mais un quart d'heure après, il revint. Il fut là, quand on apporta la soupe et le petit dîner de l'enfant. Il fut là quand on le coucha et qu'on lui
passa sa grande chemise. Il le vit border, câliner par Albine, et quand ce fut fait, il s'assit auprès du lit, dans l'ombre.
L'enfant, tenu éveillé par cette présence insolite, regardait son père avec de petits yeux graves, un sourire profond. On aurait dit que sa petite tête faisait effort pour comprendre. Et le cœur de Pierre s'amollissait à cette idée. Une triste douceur soulageait, momentanément, le trop-plein de son désespoir.
— Dors, chéri, dit-il.
Le petit être ferma les yeux, pu.s une seconde apj'ès les rouvrit, et dans un besoin de confidences à son père, d'une voix qui s'endormait :
— Maman m'apportera une petite voiture aux zèvres ; Albine a dit.
Le père sourit, avec effort.
— Dors, chéri.
Et comme une des menottes de l'enfant pendait, il la baisa et la tint dans sa main.
Longtemps, il resta ainsi. Yvon, pour voir s'il était là, ouvrait SCS yeux de plus en plus vagues, puis les fermait aussitôt. Les intervalles devinrent plus longs. Yvon n'ouvrit plus ses paupières; puis dans un commencement de rêve, il souffla tout bas :
— Maman... les zèvres.
Sa petite respiration devint égale. Alors Pierre sentit toute sa douleur, qui lui revenait.
Le noir des tentures de deuil masquant la porte d'entrée, s'éclairait, au soleil sans chaleur, d'un reflet piteux et terne. Les quelques hommes en deuil qui se tenaient devant la petite maison, dépaysés, l'air triste, gardaient un silence de gêne. On entendait les coups de marteau qui clouaient la morte ; et chacun était ému de pitié en pensant à la jeunesse de Claire.
Parmi les rares amis qui étaient venus, un seul cousin marié, Herluison, chef de cabinet d'un ministre, se donnait une mine d'importance.
Mais Pierre parut, les dents serrées, l'œil fixe, avec une contraction de tous les muscles, une impassibilité due à un terrible effort.
Herluison s'élança :
— Mon cher ami... quoique non invité, j'ai cru devoir... malgré le ministre qui m'attend...
Il l'accaparait. Jorieu remercia, sans parler.
Tous les autres, siiencieusement, lui serrèrent la main. A chaque fois, un sourire nerveux lui crispait la bouche. Ne voyant auprès de lui que des hommes, il sentit plus amèrement l'infériorité de son union, la cruauté de cet enterrement de femme sans femmes.
Il n'avait invité aucun membre de sa famille. Aussi le cœur lui battit, en voyant déboucher de l'allée deux jeunes filles chargées de couronnes de roses et de violettes : ses cousines Rose et Denizette Bernel, élèves du Conservatoire. Leur père, second violon à l'Opéra, les cheveux longs, l'air d'arliste, les suivait.
Cette surprise touchante porta au cœur de Pierre; il fit deux ou trois pas à leur rencontre.
— Pardonnez-leur, dit Bernel, elles ont voulu à toute force venir !
— Mon cher cousin ! dit Rose émue.
Denizette ne dit rien ; elle avait les yeux pleins
de larmes,
— Merci, balbutia Pierre, merci !...
Les roses et les violettes exhalaient un doux et tendre parfum, les jeunes filles, fraîches et charmantes, de peau très blanche et de cheveux dorés, sentaient bon la vie et la santé. Pierre, attendri, près de sangloter, prit vite les fleurs à brassée et les porta vers la maison.
Mais un croque-mort les lui ôta des mains. Le cercueil descendait l'escalier ; il effleura Pierre,
qui eut l'affreuse vison de la jeune femme penchée, la tête en haut, les pieds en bas. Ensuite, l'on se mit en marche, lentement. Il sentit un bras se glisser sous le sien, celui d'Henri, défiguré, blêmi par trois nuits d'insomnie.
Derrière suivaient les petites Bernel et leur père. Herluison s'était mêlé aux amis, très choqué de voir à cette place des parentes à lui, des jeunes filles honnêtes qu'il recevait. Quand on fut hors de la villa, et qu'il ne vit point de voitures, il regretta presque d'être venu, par curiosité ; mais il se consola en songeant à tout ce qu'il aurait à raconter à sa femme, ou chez la tante Adèle, la femme du richissime banquier juif Maurer. Car la vie irrégulière de Pierre était pour sa famille un sujet d'étonnements et de papotages constants.
Herluison pensa : « Après tout, c'est presqu'uu bonheur pour lui. Il pourra se marier. C'est seulement fâcheux que l'enfant lui reste 1 »
Le cortège s'approchait de l'église.
Pierre, abîmé de douleur, accablé de fatigue, avançait comme un somnambule. Depuis le commencement delà maladie de Claire, il vivait dans un cauchemar : des visions de fièvre ardente et de délire le hantaient; des soins et des détails, qui eussent été répugnants pour d'autres, ne lui inspiraient qu'un attendrissement douloureux. L'agonie surtout, les tristes doigts griffant les draps, le pâle
et mystérieux sourire, avec les yeux pleins de larmes, l'obsédaient.
En même temps, il s'étonnait de souffrir autant, et de marcher pourtant, d'agir comme un autre. Car il était investi, par son état nerveux, d'une lucidité cruelle, qui lui permettait de se dédoubler ; il souffrait la torture, et, en môme temps, il se voyait souffrir, se rendait compte que des gens dans la rue le regardaient. Il sentait derrière lui Rose et Denizette, et il était presque heureux de leur présence. Enfin, il tenait sous son bras le bras d'Henri, et brusquement il le serra, dans un élan d'affection et de reconnaissance.
Son cousin leva sur lui ses troubles yeux bleus, au regard lointain, perdu à vide, et lui sourit, avec l'inquiétude de quelqu'un qui sort d'un rêve. Alors Pierre, se rappelant que l'esprit d'Henri s'égarait en de singulières absences, comprit qu'il était, en cette seconde, seul ; et l'idée de cet isolement lui fut poignante. Certes, ils l'aimaient bien, les amis qui l'accompagnaient. Et cependant, ils n'étaient pas tenaillés comme lui par la déchirante idée fixe. Sans doute, ils le plaignaient. Mais, par une impossibilité formelle de partager sa souffrance, ils s'évadaient malgré eux, inconscients, de cette triste cérémonie. Ou bien elle leur rappelait la perte d'êtres aimés, leur propre mort : égoïsme très humain. Ou bien ils songeaient à des choses de leur vie : habi-
tudes, affaires, nécessites. Et loin de leur en vouloir, Pierre les envia.
Mais réfléchir à cela même, n'était-ce pas s'affranchir, une seconde, de la noire obsession de mort? Aussitôt, elle retomba sur lui de tout son poids, l'étouffa. Il ressentit l'angoisse d'un péril imminent, l'air qui manque à l'asphyxié, l'eau qui coule un noyé : il se sentit étouffer, mourir. En même temps, il savait bien qu'il vivrait. Et l'impuissance de pénétrer le mystère, de comprendre ces mots : vie et mort, le crispait de désespoir.
C'était donc vrai? possible? Elle était là, froide. Elle gisait, tout habillée, en bas de soie et petits souliers, dans cette caisse, ballottée par des rustres à défroque noire. Et maintenant, la pudeur de ces vêtements lui semblait presque une profanation, l'austérité d'un suaire eût mieux convenu ; elle lui parut, sur son lit d'affreuse sciure, une grande, une chère poupée. Chastement, il évoqua ses traits et le mystère de son corps. Il baisa en pensée la triste et pauvre chair tant aimée, maintenant rigide. Dire qu' avant-hier matin, elle respirait encore, si doucement, hélas ! si peu; mais la vie encore, la vie éclairait d'un suprême et tragique reflet son visage! Et maintenant c'était fini f mais quoi, fini ? Est-ce qu'il n'allait plus la revoir, jamais? Il ne lui resterait rien d'elle? Et son corps, déjà atteint par la mort, allait achever.
mon Dieu! de pourrir misérablement dans la terre 1 . . .
De rage il serra les dents. Crier l'eût soulagé, et en même temps, il savait qu'il s'en garderait bien; même il faisait bonne contenance, il se contraignait afin de rester correct. Et pourquoi?, par point d'honneur viril! — Quelle misère!
On entrait dans l'église.
Dans les bancs vides, il reconnut une jolie jeune femme : Suzanne Dolbeau. Il la salua du regard. Elle avait les yeux rouges d'avoir pleuré; mais cela n'ôtait rien à sa grâce et à sa svelte élégance. Pierre, soudain amolli, se rappela ses dernières visites, puis leur première rencontre, chez Habneck, et l'impression de charme qu'elle lui avait toujours produit. — Elle avait pleuré ! Ellele plaignait donc, en sa douce bonté ! . . . 11 en fut attendri.
Quelques secondes, pensant à cela, il lui sembla qu'il souffrait moins. Mais les prêtres parurent, le cercueil fut déposé devant le chœur, l'office des morts commença. Alors les fleurs qui recouvraient le drap noir du cercueil attirèrent son attention : un vaste bouquet de violettes de Parme, nouveau venu, avait pris place entre les couronnes des petites Bernel ; certainement une attention de Suzanne. Il lui sut gré, ainsi qu'à ses cousines, d'avoir apporté des fleurs vivantes, demain fanées, et non ces affreux simulacres
artificiels, de fil de fer ou de verroterie, dont la durée économique et vieillotte rend si navrantes les tombes.
Aussitôt la conscience du néant le hanta : il entrevit l'éternité, se représenta Claire disparue en d'éternelles métamorphoses. Une si lourde tristesse, un tel découragement pesaient sur lui, que sa pensée, dans l'église obscurcie par des nuages, sombra littéralement dans l'inconscience et les ténèbres.
Un long instant, il ne songea plus, anéanti, ne sentant plus qu'il eût un corps, une âme, n'ayant qu'une sensation confuse, la vue brouillée des cierges dont les flammes lui semblaient des ronds d'or aux rais lumineux. Et il se disait : « Si ces limbes d'oubli pouvaient durer toujours ! »
Mais l'église redevint claire; les cierges pâlirent sous un coup de soleil ; la voix forte des prêtres éclata. Une angoisse violente étreignit Pierre ; il s'accusa, pris de scrupules morbides :
« Je ne pense pas à elle! Je ne l'aime donc pas? L'ai-je assez aimée, seulement! De nous deux, qui donc s'est sacrifié? — Elle. Et moi, me suis-je dévoué autant que j'aurais dû? N'ai-je pas eu des impatiences, ne lui ai-je jamais fait de peine? Ai-je été assez dévoué, assez tendre?
« Pauvre âme 1 elle me remerciait pendant sa maladie. Remercié?... Et si c'était de sa part une suprême charité?... »
Dans le nimbe dont s'auréolent les morts, dans la transfiguration oii ils s'élèvent et planent audessus de notre triste existence, Claire resplendit dans le souvenir de Pierre. Et l'obsession cruelle lui revint :
« L'ai-je assez aimée? »
Alors il déplora les heures perdues, les insignifiantes bouderies, les caresses épargnées, la vie trop courte. /
Les prêtres, à cet instant, promettaient la résurrection, la joie de se retrouver en un monde meilleur. Et leur assurance irrita violemment Pierre. Sa tolérance de non-croyant fit place à une sorte de fureur : — « Comme ils mentent! » — pensa-t-il. La gorge sèche, la bouche amère, il les regardait haineusement, d'une voix dure et blasée prophétiser l'avenir. Se repliant en luimême comme une bête blessée : — « Les menteurs, répétait-il, les menteurs ! »
Puis avec une mélancolie infinie :
« S'ils pouvaient dire vrai ! »
Il se revit tout enfant; alors déjà il avait peine à croire. Prier dans une chambre lui était impossible : son attention s'envolait. 11 entrait dans les églises, fixait sapensée sur Dieu, méditait les mystères qu'enseigne le catéchisme; et, malgré lui, la prière balbutiée s'éteignait, sans force et sans élan. Son rêve seul passait les verrières, montait se perdre dans le ciel bleu, les nuages, le vide.
« S'ils pouvaient dire vrai ! »
Et il envia la foi imperturbable de ses parents, la dévotion de son père et de sa mère.
Puis songeant que pas un mot, une ligne des siens ne venaient le plaindre en cette abominable épreuve, il sentit son cœur tout gonflé de révolte.
« Les durs, les durs êtres ! »
Et toules les consolations de Claire, sa douceur, sa bonté lui revinrent en mémoire; sa haine contre les siens se fondit en tendresse pour elle; des hymnes de reconnaissance, d'adoration s'élevèrent en lui : « Oh ! chère, balbutiait-il, chère aimée, très cbère!... »
« Que ce serait bon, pensait-il, de mourir aussi, de s'affranchir de la vie bête, injuste, des préjugés de toute nature, des chagrins ! Mais il ne s'appartenait pas, il se devait à son enfant?... » Aussitôt il eut hâte de le revoir et de l'embrasser. — Cet office n'en finissait pas.
Mais brusquement les chants se turent, les prêtres s'éloignèrent. La chose était faite; Pierre sentit un soulagement.
Il dut prendre le goupillon et asperger le cercueil, puis à l'entrée de l'église, immobile, serrer des mains, remercier.
Ilerluison bredouilla des excuses; il ne pouvait aller jusqu'au cimetière : son ministre l'attendait. Bernel et deux ou trois autres aussi, rappelés
par des exigences quotidiennes, prirent congé. Suzanne Dolbeau,en arrière, attendait quetoutle monde eût salué ; alors seulement elle s'avança. Ils échangèrent une poignée de main, un sourire triste, une pensée douce, quelque chose d'indéfinissable et de tendre qui émut Pierre, surtout quand elle ajouta à demi-voix :
— Je vous accompagne 1
Il n'y avait plus autour de lui que trois ou quatre amis, les petites Bernel , Suzanne et Henri. Ce tout petit groupe se mit en route, à pied, au milieu des rues populeuses et de la vie bruyante des voitures et des tramways.
Pierre le préférait ainsi. Aller en voiture lui eût semblé une paresse, presque une lâcheté. 11 lui semblait qu'il devait affronter à pied, tête nue, devant tous, ce calvaire, comme un honneur rendu à la morte, une humble réparation de tout ce qu'elle avait souffert de cette société convenue, qui, la voyant passer aujourd'hui, tirait son chapeau peureusement, saluant la mort.
Et ce fut un véritable et long calvaire, à petits pas. Parfois, dans l'encombrement des rues, le cortège ralentissait encore sa marche. Des voitures se hâtaient, pour ne pas perdre une seconde, passaient devant. Derrière, les tramways impatients sonnaient du cor. La vie bête grouillait autour d'eux, les poussait ; c'était une grande four-
milière de gens allant à leurs affaires, à leurs plaisirs. Et Pierre s'étonnait, s'effarait presque de ce que ces êtres, des hommes comme lui, des femmes comme elle, lui fussent si étrangers, si indifférents. Jamais ils ne lui parleraient, ne le plaindraient. Toujours, il passerait au milieu d'eux comme en une solitude. Chacun vivait, s'agitait et mourait côte à côte sans s'inquiéter de son voisin, les riches méprisant les pauvres, les pauvres enviant les riches. Un silence de mort, une séparation éternelle de caste pesaient sur tous ces individus qui ne se regardaient que pour s'éviter et qui se coudoyaient sans mot dire : oui, c'était hien le désert d'hommes de l'Écriture !
Et Pierre, désemparé, se vit seul, sans but, sans courage, errant derrière un cercueil, par un jour gris, sous un ciel blanc, et enveloppé d'une tristesse si infinie qu'elle semblait devoir remplir éternellement le temps et l'espace.
A ce moment, comme on traversait une grande place, il sentit Henri se cramponner, peureux, à son bras, avec une terreur maladive des espaces, une agoraphobie qui n'était pas le seul symptôme inquiétant chez ce garçon trop nerveux, aux hérédités malsaines : un père viveur, une mère aliénée.
« Pauvre Henri I » pensa Pierre. Il aimait profondément son cousin, pour sa fine intelligence,
sa subtilité d'âme ; mais sa tendresse était toujours mêlée d'inquiétude, car il sentait chez lui une préoccupation, une terreur constante, presqu'une idée fixe, l'angoisse de devenir fou, comme sa mère.
« Hélas, il n'y a donc pas que moi qui souffre, pensa-t-il. »
Sur ces mots, une pitié profonde, débordante l'envahit ; il eut pitié non seulement de sa femme, de son fils et de lui-même, mais de tous ceux qu'il voyait autour de lui peiner sous l'aiguillon de la nécessité : ouvriers portant leurs outils, balayeurs des rues, employés nécessiteux, servantes, filles publiques et jusqu'aux rosses étiques des fiacres. Il lui sembla que tous ces êtres, tous ces hommes et toutes ces femmes avaient, comme lui, des chagrins, et ils cessèrent de lui être étrangers, ils devinrent ses frères et ses sœurs en douleur. Il eut pitié aussi des amis qui l'accompagnaient et, surtout, de Suzanne, de Rose et Denizette qui, volontairement, faisaient ce dur pèlerinage, fatiguant leurs petits pieds; sa pitié s'augmenta d'une reconnaissance émue. Car c'était un cœur tendre, amoureux de la femme ; et déjà une appréhension sourde couvait en lui : la peur de vivre seul, sans une douce et tiède affection à ses côtés.
Le cimetière ouvrait grandes ses grilles. Il y eût un arrêt, une reconnaissance, des formalités
administratives, tout ce que la vie sociale met d'odieux autour des grandes douleurs. Ensuite Ton se remit en route et l'on entra dans la ville morte.
Car c'était une ville, à la fois comble et déserte, avec ses numéros, ses rues, ses quartiers, oii se dressaient des obélisques et de petits temples. Dans les caveaux prétentieux, dans les tombes simples et, plus loin, dans la promiscuité de la Loue et l'horreur de la fosse commune, les morts gisaient en d'immenses dortoirs, aussi pressés, aussi entassés dans la mort que dans la vie. Et cela faisait peine à voir qu'ils n'eussent que juste la place étroite de leur corps, entourés d'allées nues qui faisaient regretter les grandes places d'herbe, les vides spacieux des cimetières de campagne, toujours en fleur. Seuls, de grands arbres noirs, bordant les allées, se dépouillaient de leurs feuilles ; elles tombaient en tournovant, avec une grâce funcbre ; des jardiniers les ratissaient, les amoncelaient en tas; et cette mort végétale rendait plus triste encore ce cimetière rouillé par l'automne.
Enfin, après d'interminables détours, on arriva. Entre des tombes si pressées, qu'on ne savait comment avait pu se trouver une place, béait une étroite fosse; à côté, une terre rouge à grosses mottes formait talus. Le prêtre, descendu de voilure, avait reparU; grave, dans sa neutra-
LA FORCE DES CHOSES 9f
lilé de personnage officiel, anonyme. Il bénit la fosse. Des fossoyeurs, avec des cordes, lâchèrent lentement le cercueil. Il s'encastra dans le trou et s'y cala avec un bruit sourd.
Là, le déchirement pour Pierre fut soudain affreux ; toute l'atroce lucidité, l'obsédante liberté d'esprit dont il jouissait disparurent. Une douleur aiguë le pénétra. Ses tempes bourdonnaient. Un suprême appel monta de son cœur, un cri d'amour et d'adieu qui ne put desserrer ses dents et qui l'étouffa, comme dans un cauchemar de terreur oij l'on se débat, aphone. Il vit un voile noir passer sur ses yeiix, et il ne pouvait verser une larme, dire un mot : les yeux secs, il contemplait fixement la fosse. Cette angoisse était pire que la mort. Se sentir vivre était le plus grand supplice. Il crut devenir fou. Il eût voulu s'évanouir comme une femme. Mais non, il dut savourer sa douleur jusqu'à la lie. Et, chose étrange, il souffrait sans penser, ne pouvait formuler l'adieu suprême qui le hantaix. « Anl... au!... » gémissait-il seulement tout au fond de lui-même, comme une plainte de torture.
On remmena ; il crut sortir d'un rêve. Un vent aigre soufflait sur les têtes nues. Pierre revint à la vie, mais combien elle lui parutlourde, sombre et vide !
Navré, il serra les mains de ses amis, les remercia avec une hâte, un besoin fou d'être seul.
qu'ils comprirent, s'éloignant lentement, avec une sorte de gaucherie attristée. Et tandis qu'Henri, à la porte du gardien, réglait une dernière formalité, Pierre, avec un sourire pénible, restait seul devant les trois femmes.
Suzanne baissait la tête, un peu à l'écart. Rose et Denizette, les joues animées, les yeux fiévreux, parlaient ensemble gentiment.
Rose disait :
— Venez, mon cher Pierre, venez avec nous, ne restez pas seul.
Et Denizette :
— Vous savez que nous vous aimons, Pierre. Venez, nous vous tiendrons compagnie.
Et touché de ce qu'elles déguisaient ainsi, n'osant la faire, une invitation cordiale à rester avec elles tout le jour, à dîner dans leur intérieur gracieux, un peu bohème, avec le grand piano roulant toujours des gammes sonores, Bernel jouant du violon, et la perruche Maud agaçant le caniche Tomy, Pierre fit signe que non de la tête, en même temps qu'il leur serrait longuement, affectueusement la main.
Alors, n'osant insister, elles partirent, faisant sonner leurs petits talons avec une grâce délurée. Un fiacre passait. Elles y montèrent et disparurent en jetant de la portière des petits signes d'adieu.
Suzanne et Pierre se regardèrent au fond des
yeux. Il y avait une grande pitié dans le regard de la jeune femme. Et il sembla à Pierre qu'elle le plaignait presque autant que la morte. Puis il s'en voulut de cette involontaire et égoïste pensée. Mais il se jugeait si à plaindre, ayant passé le cycle de la trentaine, s'estimant vieux et fatigué à présent, désormais sans ambition, dégoûté des choses de la vie, qu'il lui sembla que Suzanne devinait tout cela dans ses yeux. Muette elle hochait la tète tristement. Puis subitemen* avec un geste décidé :
— A bientôt, dit-elle.
Ce mot lui fit plaisir. Il la suivit du regard, elle marchait vite et se perdit au tournant d'une rue. Et il regardait toujours dans cette direction, immobile.
On lui toucha le bras.
— Courage, vieux.
C'était Henri, blême de douleur; ses cils battaient d'un tic nerveux, rapide.
Pierre revit la morte au fond de la fosse, et lui tout seul, entre le grand cimetière et Paris. Le passé lui remonta à la gorge ; ses jambes se dérobèrent sous lui ; l'automne froid lui glaça l'âme-, ce mot sincère lui échappa à voix basse, tandis qu'il frissonnait, en faisant quelques pas indécis :
— Ah oui ! courage?... Ma vie est finie \....