‹ La force des choses (volume 2)Chapitre 2 sur 5 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

Le temps passe, l'eau coule et le cœur oublie.

Gustave Flaubert.

Pierre et Henri regardaient le crépuscule assombrir peu à peu le cabinet de travail ; de longs silences espaçaient leurs paroles dont le son baissait avec le jour.

— Déjà le 20 novembre! murmura Henri.

Pierre, immobile, le front aux vitres, fît écho, répéta en lui-même :

« Novembre ! »

Deux mois déjà avaient passé.

La neige couvrait les jardinets de la villa Judicis. Relevant un rideau sur le ciel gris, il regardait d'un air lointain des petits oiseaux becqueter le sol blanc. Depuis un moment, il restait là, s'ingéniant à oublier la présence d'Henri, le passé, l'heure ; il revivait d'autres soirs pareils. Et il n'osait se retourner.

Il lui semblait entendre un pas, une robe, et sentir, dans le cou, la surprise d'un baiser. Il se

retourna : rien, ni personne. Ce fut une grande souffrance.

Une blessure vive, continuellement, l'élançait; comme si, à chaque seconde, il oubliait la morte, pour se la rappeler tout aussitôt. Elle l'obsédait, l'entourait. De tous les coins, des souvenirs embusqués le guettaient. Il ne pouvait faire un pas sans que la forme de Claire se levât d'entre les choses. Et à cette heure d'ombre, il la rêvait blottie en quelque coin, derrière les rideaux, sur le divan où Henri, prostré, allongeait une forme vague.

Et puis il se disait : « Folie ! » Il la voyait gisante, sous la pierre, dans le vaste cimetière neigeux. Alors, une obsession cruelle la lui représentait informe. « Comment est-elle à présent ? » se demandait-il. Et cette vision ne lui inspirait point d'horreur, parce qu'il l'aimait par-dessus tout, mais une tristesse plus noire et des idées de mort.

La nuit tombait de plus en plus. Tous les bruits s'étouffaient dans la neige. Le silence de la grande Yilla prenait une langueur douloureuse. Pierre, pensant à la maison vide et à sa vie recluse, se dit :

« Ici aussi, c'est un cimetière. »

Il était allé, la veille, visiter la tombe de Claire, et encore plein du souvenir pénible, il songea.

« Sans ces odieuses formahtés, je l'aurais transportée en un coin de campagne, là oi!i il y a

de l'herbe, des fleurs, de l'espace. C'est hideux, ce grand dortoir des pierres, cette promiscuité des fosses, à Paris ! »

Et toute sa tristesse de ces pèlerinages, là-bas, lui revint, accablante. Sans religion, n'espérant pas retrouver jamais Claire, songeant qu'elle ne subsistait plus qu'en os et poussière, il ressentait chaque fois, à lui porter des fleurs, une gêne souffrante, la crainte de n'accomplir qu'une convenance banale, vainc; car son ofl"rande ne s'adressait à rien, ni à une âme qu'il ne pouvait croire éternelle, ni à un corps qui n'était plus Claire, mais un être vague, réintégrant la foule anonyme de l'Espèce, rentrant, par une désagrégation rapide, aux éléments.

Henri laissa couler quelques minutes ; et pour faire diversion à ce silence sombre, trop lourd de pensées, laissa tomber ce nom :

— Suzanne Dolbeau ?

Pierre le regarda d'un œil triste et vague.

— Elle est partie? demanda Henri.

Pierre détourna la tète, comme si cette question lui était désagréable.

— Elle doit être partie, dit-il évasivement.

— Son peintre l'emmène à Londres ?

— Il l'emmène, oui.

— Pour longtemps?

— Je ne sais pas. Un héritage à liquider, desan"aires...

iOO LA FORCE DES CHOSES

Ce départ avait affligé Pierre. Suzanne était venue lui dire adieu. Sans savoir pourquoi, il n'augurait rien de bon de ce voyage, peut-être parce que l'amant de Suzanne, qu'il ne connaissait d'ailleurs que de réputation, lui inspirait une antipathie instinctive. Il avait appris des détails peu à l'honneur du peintre, et il l'enviait, hostilement, de posséder une aussi fine et jolie créature que Suzanne.

— Elle est charmante, dit Henri.

L'autre le regarda et se tut.

Un long, très long silence reprit. De nouveau, une mélancolie funèbre accablait Pierre. Il paraissait si absorbé, qu'Henri hésita, avant de glisser ces mots :

— J'ai vu Hérard.

Pierre était maintenant si loin, suivant peutêtre en sa pensée Suzanne Dolbeau en Angleterre, qu'il ne comprit pas d'abord, et répéta mentalement: « Hérard », comme un nom d'inconnu.

— Quoi ! qu'est-ce que tu dis ? fit-il enfin. Henri répéta sa phrase.

— Ah ! répliqua Pierre, d'un ton froid, dont il eut aussitôt regret.

La douleur le rendait bien égoïste ! Allait-il donc se détacher de ses meilleurs amis, devenir indifférent atout?

Et en un retour d'affection, il évoqua Hérard, revit la bonne et intelligente figure du vieil et ce-

lèbre historien, professeur au Collège de France.

C'était à lui, à son bienveillant accueil, que Pierre, tombant avec Claire à Paris, sans ressources et brouillé avec les siens, avait dû l'ouverture de sa carrière. Hérard l'avait protégé, d'abord en mémoire de l'oncle Jorieu, le père d'Henri, dont il avait été l'ami d'enfance ; ensuite par sympathie pour l'uniforme que l'officier allait quitter, et par intérêt pour l'homme même, sur l'aveu franc que Pierre lui avait fait de sa vie.

En lui ouvrant son salon, Hérard lui avait procuré d'immédiates relations, la faveur des directeurs de revues. Bien plus 1 son érudition profonde, ses vues larges, avaient été de bon conseil et de grand secours pour Pierre, commençant ses études historiques. Enfin, il l'avait, par sa tolérance et sa bonté, encouragé et fortifié aux heures difficiles.

« Le cher, l'excellent homme ! comment ai-je pu cesser de penser à lui? se dit-il. Pourquoi n'était-il pas là en ces tristes moments ? — Mais Hérard absent, il s'en souvint, à la mort de Claire, passait alors les vacances en Bretagne.

« Comment, du moins, ne lui ai-je pas écrit? Sans avoir vu Claire, il connaissait notre liaison, nous plaignait!... Est-ce donc que, lorsqu'on souffre, on n'aime plus personne? »

Et un attendrissement le gagnait, une petite honte. Il se tourna vers Henri :

— Tu l'as vu ? Que t'a-t-il dit ?

— Il venait de rentrer à Paris. Il s'est enquis de toi aussitôt. Il ignorait ton malheur. Il a paru très affecté, très en peine. Il veut te voir. Il viendra, a-t-il dit, si tu n'y vas pas.

— J'irai.

Et avec un effort pour s'intéresser à autre chose qu'à son chagrin :

— Est-il satisfait? Comment va-t-il?

— Il attendait sa nièce, madame de Reynis ♦ elle arrivait à Paris le soir même. Elle demeurera chez lui.

— Ah ! oui, — murmura Pierre, — les journaux ont annoncé son arrivée à Marseille. Pauvre femme! Elle a été bien éprouvée.

— Oui, ces deux morts: son mari, son père. Et ce retour de Saigon, cette traversée en deuil, toute seule...

Pierre la plaignit. Il l'avait rencontrée jadis, jeune fille, chez Hérard. Mademoiselle Laurence le frappait aussitôt, vivement, par sa ferme intelligence, son instruction, lindôpendance de ses idées, tout ce qui, pour ses amis, en faisait un être d'élite, en la laissant po-ur le monde très femme, très bonne et de grand charme. Elle, dans leurs trop rares entretiens, lui avait laissé voir une sympathie franche. Son père, député, nommé résident de Gochinchine» elle l'avait suivi. Au bout d'un an elle épousait^

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à Saigon, un jeune savant en mission, de grand avenir, M. de Reynis ; mais déjà atteint de fièvres, aggravées tout à coup par le climat, il mourait,, après quelques mois de mariage. Malgré les instances de son père, madame de Reynis se refusait à le quitter, vieux et fatigué déjà. Elle passait près de lui deux années tristes, et tout à coup' le voyait disparaître, frappé à son poste par un un mal infectieux. Alors seulement elle s'était décidée à partir, laissant ces deux tombes derrière elle.

— Triste retour, en effet ! — répondit Pierre avec pitié; et l'égoïsme de la souffrance reprenant en lui le dessus :

— Chacun a ses peines, fit-il presque bas. Il pensait :

« Un homme n'oublie guère une femme qu'il a remarquée. Mais madame de Reynis, mariée et veuve, m'aura oublié. En trois ans, je ne lui ai écrit que pour la mort de son mari et de son père. Elle m'a répondu quelques lignes. Pure xîonvenance I

» Et puis, qu'étais-je, pour elle?

» îl est si loin, le temps oij nous nous sommes connus. Claire vivait, alors : j'étais heureux!... »

Malgré l'amertume de ce souvenir, il lui sembla qu'il serait aise de la revoir.

Il se représenta madame de Reynis jeune fille, reculée dans le passé, avec des teintes de pastel

un peu effacées. Il ne revoyait de net que ses yeux, beaux et voilés.

A présent, il faisait tout noir dans la chambre. Au dehors, la neige et les arbres estompés d'ombre, semblaient un paysage de limbes. Une grande tristesse s'exhalait du soir. « Tout meurt ! » songea-t-il, enveloppant dans sa désespérance le jour, la vie, les affections, tout.

Il se demanda : « Pourquoi donc est-ce que je souffre tant? C'est que je vis. Les morts ne sentent rien ! »

Et de nouveau il vit Claire couchée sous la terre. Il sentit le désir, l' avant-goût d'un repos pareil au sien. « Ne plus être ! ne plus penser ! » Cette vision morbide, qui n'allaitpourtant point jusqu'au suicide, comme les soirs précédents, le hantait.

Et les ténèbres l'environnaient comme un néant, comme la mort.

Heureusement Albine, Yvon à ses jupes, entra, silencieuse, avec la lampe. Celle-ci, posée sur la table, éclaira des manuscrits en désordre, des épreuves d'imprimerie non corrigées, du papier

blanc. Pierre sentit l'appel et le reproche le

travail interrompu qui le requérait, et en même temps le dégoût de revivre et de se reprendre aux bonnes habitudes, la torpeur qui le tenait là, oisif et stérile, des jours et des nuits, sans recevoir personne qu'Henri, paralysé par ses souvenirs, claquemuré dans le passé.

LA FORCE DES CHOSES lOo

Un bruit de souris cachée sous la table le fit se pencher. Il vit Yvon, assis sur le parquet, jouant avec le panier à papiers. A sa vue, l'enfant poussa un frais petit rire et rampa entre ses jambes.

« Comme il est insouciant,» se dit Pierre. Il gardait maintenant, des heures auprès de lui, Yvon, occupée découper les bonshommes des journaux illustrés, ou bien encore il le promenait au soleil, marchant vite , afin de dégourdir ses petites jambes. — Et jamais, en ces tête-à-tête, le petit ne lui parlait de sa mère.

Pierre s'en elTrayait. Quoi ! si vite ! les images s'effaçaient en ce tendre petit cerveau! Il luttait cependant, parlait d'elle à Yvon, lui montrait le grand portrait oij elle semblait revivre, si ressemblante avec son teint pâle et ses doux yeux de violette. Peine perdue ! Ces souvenirs, l'enfant les épelait comme une leçon.

Cette fois encore, Pierre refit la douloureuse expérience, levant la lampe vers le portrait suspendu au mur :

— Qui est-ce là, Yvon? demanda-t-il.

Henri et lui suivirent le regard étonné du petit, l'effort de sa pensée, le ton vide dont il dit. après un silence :

— Maman.

Pierre et Henri se regardèrent ; déjà ce mot ne lui rappelait presque plus rien; et le père, avec découragement, murmura :

— Allons ! il l'oubliera !

<v Et jamais Yvon ne saurait combien sa mère clait bonne, aimante ! »

Plein de pitié, le cœur gros, il embrassa son fils ; puis le laissa aller, glissant à quatre pattes sur le parquet, avec une souplesse de jeune chat.

De nouveau, Pierre, les yeux attirés par la lampe, contempla la table et les papiers blonds de clarté. Ils lui rappelèrent ses heures studieuses d'autrefois, Claire lisant à son côté ou brodant. Il revit ses longs stages dans les bibliothèques, aux archives, et sa fierté des fatigues d'alors, sa reconnaissance envers le travail, auquel il devait la vie et le bonheur de Claire, ce mâle et vivant travail, qui se transformait en pain et en vin, devenait le toit qui abrite, le feu qui réchauffe, les robes neuves, le superflu charmant. Il se répéta sa devise d'alors, un mot de Tolstoï qui enfiévrait son courage : « Aimer, c'est préférer autrui à soi-même ! »

Hélas !

Ses yeux s'emplirent de larmes : une détresse le noyait. A quoi bon travailler, maintenant? Lutter, faire effort ? — Pour qui ?

Mais un petit froissement de papier continuait sous la table. D'abord il n'y prit pas garde; puis son cœur sentit un mouvement extraordinaire : ce fut une révélation.

Il se demandait pour qui ? Et son fils ?

Il n'avait que son père, ce petit-là.

« Que moi, pensa Pierre avec effroi? Et si je mourais, que deviendrait-il? » Il s'imagina Yvon abandonné, sans famille, sans personne. Alors, cette vie, dont las et découragé, il faisait fi, lui parut précieuse, terrible, menaçante; et si courte, mon Dieu ! — Il pensa : « Il faut que je travaille, €t dès demain ! Qu'en cas de malheur, mon enfant soit à l'abri du besoin ! » Et son cœur criait: — « Yvon! Yvon ! mon cher petit ! » Il eut voulu l'étreindre, pleurer dans son cou en le baisant. Il eut peur de l'effaroucher, et se penchant sur la table, il se cacha le front dans ses mains.

Albine ouvrit la porte et, croyant qu'il pleurait, resta muette, n'osa annoncer le dîner. Henri aussi respectait l'immobilité de Pierre. Yvon, encouragé par leur sourire, le tira doucement par le bras.

— Papa, papaf

Pierre releva son visage. Contre toute attente, il était rasséréné, le regard ferme. Il prit la main d'Yvon :

— Allons, dit-il.

— Tu sais, papa, il y a de la crème ! Pierre sourit. Certes ! il travaillerait !

Hérard, dans le hall-bibliothèque oiî il travaillait, en haut de son petit hôtel, se leva sàvement en entendant annoncer Pierre et, les bras ouverts, l'étreignit.

— Merci, balbutia Pierre, merci.

Et il serrait les mains du vieux maître, qui, gros et rouge, le nez énorme, les yeux fins, le dévisageait gravement en hochant la tète :

— Mon pauvre enfant, que je vous plains ! Cela m'a fait une peine !

Il s'était assis, l'attirant près de lui ; et il lui tapotait les mains avec douceur. Délicatement il le questionna ; s'épancher fut pour Pierre moins douloureux qu'il ne l'eût craint, car il se sentait vraiment compris et aimé. Un moment, ses yeux devinrent troubles et se mouillèrent ; mais il en éprouva presque un soulagement, et il souffrait moins qu'auparavant. ïlôrard l'encourageait aux confidences, devinant que cela lui

ferait du bien de parler de Claire, de confier à un ami tout ce qu'elle valait : son grand cœur et son abnégation, sa tendresse dévouée et noble, sa grâce charmante. Et la mort au bout de tout cela ! Le vieillard attendri, songeant à ce souffle terrible qui les emporterait tous, et lui un des premiers, répétait,:

— Pauvre femme, si jeune !...

Il ne chercha point de consolations, car il n'en existait point. Le temps seul et la vie useraient cette douleur. Mais il parla à Pierre de son petit garçon, le pria de le lui amener, et l'interrogea sur ses parents.

Étaient-ils encore brouillés ? La mort n'cfFacerait-elle pas leurs griefs; n'allaient-ils pas se rapprocher en un commun oubli ?

Pierre répondit :

— Je n'ai pas reçu d'eux une seule marque d'intérêt, un mot d'affection ou de pitié dans mon malheur. Cependant, mon père se serait résigné à un mariage in extremis, afin de légitimer l'enfant ; mais en apprenant la mort de Claire, il est rentré dans son silence.

— Votre mère ? dit Hérard.

— Oh! — dit Pierre, avec un regret indéfinissable, — ma mère ! . . .

Il s'étonnait moins de son abstention, connaissant sa servitude conjugale, sa froideur. N'importe! c'était dur.

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Cependant, par un triste effort de justice et de loyauté :

— Mon Dieu ! fit-il, depuis que j'ai perdu tout mon bonheur en Claire, je comprends mieux, à ma propre angoisse, ce que les miens ont souffert pour moi, par moi. Ils ont cru me perdre, m'ont vu mort selon leur conscience, insurgé contre mes devoirs, insultant à la société. Leur religion et leur morale ne pouvaient que me condamner.

Hérard, qui baissait la tète, dit :

— Ce n'est pas votre faute, cher ami, si vous représentez la famille et la société nouvelle, eux l'ancienne. Quel abîme, entre les vieilles et les jeunes générations : les unes rivées au principe d'autorité et obéissant sans discussion aux coutumes, aux lois, aux dogmes ; les autres livrées à l'esprit d'examen et proclamant en tous sens la liberté de l'homme ! Chez vos parents, un principe d'honneur et de solidarité domine leurs idées étroites. Chez vous, le développement de l'intelhgence ne vous astreint plus qu'à une sorte de dignité morale personnelle. Les sentiments qui régissent leur vie et la vôtre sont incompatibles. Comment combler cet abîme?...

— Ah ! — dit vivement Pierre, — par l'amour. Qu'importe qu'on ne se comprenne pas, si l'on s'aime?

Hérard soupira :

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— Il faudrait pour cela, cher enfant, une tolérance réciproque que l'on possède bien rarement. Vous pouvez penser ainsi, mais vos parents, j'en doute.

Pierre ne répondit que par un geste de découragement, et après un silence — comme il s'excusait de n'avoir pas encore, tout à ses soucis, demandé des nouvelles de madame deReynis, — ■ Hérard, soucieux, répondit :

— Vous allez la voir. Bien changée, ma pauvre Laurence. Elle aussi a monté son calvaire.

Aux excuses de Pierre, à sa crainte d'une visite indiscrète, il répondit en le conduisant :

— Du tout ! cela lui fera plaisir. Elle m'a demandé de vos nouvelles. Elle reçoit, d'ailleurs. Entrez donc !

Et s'effaçant, il ouvrit la porte du salon.

Pierre, dans un groupe de personnes en visite^ distingua, devina plutôt madame de Reynis, tant elle avait pâli et maigri, et s'avançant, il la salua avec respect. — « Me reconnaît-elle ? » se demandait-il.

Le visage triste de la jeune femme, éclairé d'un immédiat sourire, et son étroite poignée de main prolongée, lui firent plaisir ; il pensa : « Elle ne m'a donc pas oublié. »

Et à mi-voix, il disait :

— Vous savez, madame, la grande part que j'ai prise à votre douleur. Permettez-moi de sa-

luer voire retour, comme un ancien ami, bien et profondément dévoué.

Elle le remercia d'un signe de tête et dit :

— Je suis heureuse de vous revoir.

Des personnes prirent congé ; une dame entra. Pierre, qui s'était reculé, examina de sa place la jeune femme : c'était bien elle, et cependant une autre, avec une séduction de souffrance. Le noir lui seyait, faisait valoir sa taille fine et longue, rehaussait l'éclat de ses cheveux sombres et la langueur un peu fiévreuse de ses yeux. Mais son sourire d'autrefois avait disparu, en un ph triste. Pierre remarqua aussi une contraction fréquente de ses sourcils, comme une suite de petits efforts pour s'intéresser à la banalité des personnes et de leurs condoléances.

— Ils l'importunent, pensa-t-il. Et il en voulut à ceux qui étaient là. Cependant, seul avec elle, il se fût senti presque gêné, peut-être. Au milieu d'indifférents, il se trouvait plus à l'aise ; et heureux de l'avoir revue, touché de la ressemblance de leurs peines. Une fois ou deux, il sentit les regards de madame de Reynis passer sur lui. Sur cette impression, il se leva et prit congé, souhaitant que tous les importuns l'imitassent.

Elle lui serra la main, doucement cette fois.

— A bientôt, dit-elle.

Et il comprit, à son intonation, qu'elle le verrait avec plaisir, dans l'intimité. Ce sentiment

agréable le mena jusque dans la rue. Là, un vent aigre et froid l'assaillit; il vit des nuages informes courir au ras des cheminées. Un frisson le saisit ; il maudit l'hiver hostile. Là-haut, le salon était tiède et aimable.

Les visiteurs même lui en parurent sympathiques, comparés à cette foule inconnue, d'hommes et de femmes défilant en ombres silencieuses, indifférentes, qui s'évitaient. Il revit madame deReynis sourire à son entrée. Et il regretta d'être sitôt parti.

ni

Trois jours après il rentrait, en donnant la main au petit Yvon, qu'il venait de promener, quand, au bas de l'escalier, la vieille Albine accourut lui dire à l'oreille :

— Votre mère est là-Iiaut qui vous attend.

— Tu l'as vue? — dit Pierre, en voyant l'émotion de la vieille, qui répondit :

— Non, non, c'est la cuisinière qui a ouvert; moi, j'ai couru me cacher, je ne veux pas qu'elle me voie. Me laissez-vous l'enfant? — demanda-t-elle toute saisie.

Il fit signe que oui, l'émotion d'Albine le touchait : il comprenait ce qu'elle devait éprouver, à l'idée de voir ici la maîtresse qu'elle avait servie pendant trente ans, puis abandonnée, pour lui préférer son fils. Déjà elle avait entramé l'enfant, qui se débattait, voulant rester avec son père.

Pierre monta. « Que me veut-elle? » se deman-

dait-il troublé. Et quoique devenu un homme, il se sentait inquiet et agité à l'idée de paraître devant elle, comme lorsqu'il n'était qu'un enfant. Un élan d'affection forte Tattendrissait pourtant. Mais à l'idée de tout le mal que les siens lui avaient fait, il se roidit, et poussa doucement la porte du cabinet de travail.

Madame Jorieu était assise sur le divan; les yeux levés vers le ,^rand portrait de Claire, elle semblait étudier les traits de la jeune femme : au bruit, elle détourna la tête et se leva, comme surprise, ouvrant les bras pour l'embrasser :

— ]\Ion cher enfant, dit-elle.

— Ma mère, — répondit-il en lui rendant son baiser. Et presque aussitôt son trouble disparut : il se sentit redevenir maître de lui.

Elle, ayant peine à dominer sa première émotion, restait debout, lui tenant la main :

— Vous me trouvez changé ? — demanda-t-il avec un sourire de fausse gaîté.

— Très changé — dit-elle gravement. — Depuis quatre ans ! — Et une profonde pitié se peignit sur ses traits.

— Vous, ma mère, vous avez bon visage, asseyez-vous, je vous prie ; et mon père?

Sa voix restait ferme, il fut content de lui.

— Votre père va aussi bien que ses soucis le lui permettent. Votre sœur est un peu souffrante.

— Ah ! fit-ii sincèrement peiné.

— C'est à cause d'elle que je suis venue à Paris ; je l'ai amenée afin de consulter pour elle ; son état d'anémie m'inquiète

— Ah ! — et il demanda machinalement :

— Vous avez vu un médecin?

— Oui, nous devons y retourner.

— Vous êtes descendus à l'hôtel?

— Non, chez votre tante Maurer.

Bien qu'il s'y attendît, cette réponse lui fut peu agréable; il n'aimait pas l'intérieur des Maurer, détestait surtout le mari, un banquier juif aux airs dédaigneux, à l'insolence contenue de l'homme d'argent.

— J'irai embrasser ma sœur.

— Elle sera heureuse de vous voir.

Il y eut un silence. Pierre songeait : « Elle doit me parler ainsi, mais ne me dira-t-elle rien de Claire? N'aurons-nous pas une explication dernière, après laquelle nous nous embrasserons et tâcherons d'oublier notre triste passé de rupture! »

Mais madame Jorieu ne dit rien. Pierre demanda :

— Mon père doit souffrir de son séjour à Arles, après la vie active qu'il menait à Tunis?

— Votre père, dit-elle, subit avec courage les épreuves que Dieu lui envoie.

« Ah! oui, sans doute », pensa-t-il avec impatience; et d'une voix affectueuse :

— Sa limite d'âge approche ?

— L'an prochain, — fit madame Jorieu avec un soupir ; car elle craignait cette retraite, l'inactivité pour le général.

— Pourquoi mon père ne fait-il pas agir au ministère ? Il a de vieux amis ?

— Votre père ne demandera jamais rien.

Il y eut un nouveau silence : « Je le demanderai, moi 1 se dit Pierre avec générosité; mais par délicatesse il n'en parla point, sûr de froisser les siens s'ils savaient lui devoir quelque chose. Il pensait : — Je dois justement voir d'Assas demain. Mais vraiment, est-ce qu'elle ne va rien me dire du passe? »

Et il attendait toujours qu'elle lui parlât du voyage d'Henri à Arles, de la mort de Claire ou seulement du petit Yvon ; il espérait un mot de douceur, de bonté ; mais elle ne desserra pas les lèvres.

Il se sentit blessé, et pourtant il reconnaissait la difficulté d'une explication. C'était si vieux, le mal de part et d'autre accepté : on s'était résigné ; peut-être ce silence était-il plus digne; mais il semblait cruel à Pierre que sa mère ne le plaignît point de sa perte si douloureuse.

« Voilà le moment, » pensa-t-il, en la voyant relever les yeux, naturellement, sur le grand portrait de Claire.

Mais elle se leva, sans rien dire.

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Alors il sentit le rouge lui monter au front ; il lui sembla que cette situation fausse ne pouvait durer, et que chez lui, dans la maison même de la morte, elle ne pouvait être passée sous silence, avec un si entier dédain, ou une telle honte d'en parler.

Il sonna. La cuisinière parut, presque aussitôt.

— Amenez Yvon.

Tout de suite, il regretta ces mots ; il lui semblait avoir fait injure à sa mère, puisqu'elle ne lui demandait pas à voir l'enfant : et cependant, ce silence l'étouffait. La porte s'ouvrit : Alhine, la tète basse, parut dans l'entre-bâillement, tenant par la main le petit, qui reculait, intimidé par cette grande dame noire, qu'il ne connaissait pas.

Madame Jorieu avait eu le temps de se préparer au choc.

— Bonjour, Albine, dit-elle de sa voix posée, un peu grave.

La vieil'le leva des yeux honteux :

— Bonjoui;, madame, répondit-elle peureusement.

Pierre avait pris l'enfant, qui très sérieux, regardait toujours la dame en noir. Il le haussa jusqu'à hauteur du visage de sa mère, et penchant l'enfant vers elle :

— Embrassez mon fds, — dit-il. Et inconsciemment, il accentua le : nion fils, comme s'il voulait dire : « Je ne vous force pas d'être sa grandmère ! »

Elle l'embrassa simplement, comme elle aurait embrassé tout autre enfant; elle restait calme, grâce à sa puissance sur elle ; et, sans parler, elle contemplait Yvon, constatant sa ressemblance avec le grand portrait.

Mais elle ne prononça pas une parole, tandis quWlbine , rentrant les épaules, emmenait \o petit.

— Il est beau, n'est-ce pas? murmura Pierre. Et il lui sembla avoir mis, malgré lui, une ironie un peu amère dans ces mots.

Elle fit un lent, impassible signe de tête, et répondit :

— Si vous voulez voir demain votre sœur, nous ne sortirons pas de chez la tante Maurer.

Pierre s'inclina à son tour, froidement, poliment.

— A demain donc, mon enfant.

— A demain, ma mère.

Et il descendit derrière elle, lui ouvrit la porte, tète nue l'accompagna dans le jardin, oiila gelée craquait sous leurs pas : il attendait encore une parole.

— 11 fait froid, dit la mère du même ton posé; ne craignez-vous point de prendre mal ?

Et, avec un imperceptible sourire, elle lui dit adieu de la tête et s'éloigna.

Le lendemain, de bonne heure, Pierre monta en voiture et se fit conduire rue Saint-Dominique. Sa carte, portée par un garçon de bureau, fit apparaître immédiatement le commandant Sorel, l'ombre du général d'Assas.

Cet officier, un jeune et joli homme, serré dans desvôtements civils, souriant, l'entraîna dans son bureau.

— Le général est occupé en ce moment; il va vous recevoir de suite. Vous apportez votre article ?

Il faisait allusion à un travail que Pierre avait entrepris, touchant une importante réforme delà cavalerie, et qu'il devait communiquer au ministre, sur sa prière, avant de le publier dans un grand journal, oij il ferait sensation.

— J'ai l'article — dit Pierre en touchant la poche de son pardessus, et d'un ton assez froid.

Car il prévoyait que certaine partie de son tra-

vail ne serait pas approuvée ; mais il était décidé à n'y rien modifier, mettant son indépendance au-dessus de tout.

Au même instant, la porte s'ouvrit, et le général d'Assas montra sa tête poudrée à blanc, ses yeux de feu.

— Entrez donc, cher ami, le ministre va vous appeler. Vous apportez l'affaire ?

Pierre entra dans le cabinet de travail et s'assit, peu intimidé par le velours vert officiel, le grand pupitre d'acajou et l'énorme feu de braise rouge de la cheminée, sur laquelle s'enlevait un Mercure ailé. Il tendit au général un volumineux article, composé de feuillets longs et épingles.

— Ahl ah! — fit d'Assas avec satisfaction, — vous allez le publier tout de suite, n'est-ce pas? Le moment est bon. Le vote d'hier a consoHdé le ministère.

A ce moment, on frappa à la porte; un monsieur décoré entra, déposa un dossier et sortit, D'Assas se retourna vers Jorieu :

— Nous sommes accablés de besogne, — fit-il d'un air riant.

On frappa de nouveau; le commandant Sorel entra, et, faisant à Pierre un clignement d'œil amical comme pour s'excuser, il se mit à parler bas, d'une affaire de service, à l'oreille du général, qui s'écria de sa voix sonore et encore jeune :

— Oui, oui, apportez ça vivement.

Sorei sorti, il dit :

— Ce sont les promotions; on arrête le travail : il y a deux divisionnaires à nommer et plusieurs brig-adiers.

— Est-ce fini?

— Le Président doit signer après-demain.

— J'arrive trop tard, alors.

— Dites toujours, fit d'Assas d'un air engageant.

— C'est peu de chose, dit Pierre, soudain gêné. Non qu'il doutât des titres de son père et de son

droit propre de plaider en sa faveur; mais une subite pudeur le retenait, la fierté, la gêne de demander quoi que ce soit. Aussi fût-ce d'un ton un peu sec et embarrassé qu'il commença :

— Il s'agit de mon père. Je sais qu'il s'est fait des ennemis. Mais je crois qu'on n'en a pas moins commis une maladresse en le déplaçant de Tunis, où il rendait vraiment des services, et en l'exilant dans une petite ville morte. En tout cas, on commet une injustice en l'y laissant. Puisque personne, et lui le premier, ne réclame, je vous serais très reconnaissant de le dédommager, sinon cette fois-ci, au moins la prochaine : il a tous les droits, môme ceux de l'ancienneté, à passer général de division; car je ne pense pas, — fit Pierre avec un mécontentement involontaire, — que vous ayez trop de bons généraux pour vous priver de

celui-là, au moment où les bruits de guerre redoublent !

On frappa encore ; d'Assas alla vivement donner un tour de clef, en criant énergiquement à travers la porte :

— Je suis occupé !

Et revenant vers Pierre, d'un air vif, surpris €t conciliant :

— Mais, mon cher ami, ce n'est pas nous qui avons déplacé votre père. Cette « maladresse », pour employer votre mot, — il sourit un peu, — remonte au dernier ministère. Je ne demande pas mieux que de vous être agréable. 3'apprécie Jorieu comme je le dois, malgré son caractère. Mais ce que j'admire, c'est que ce soit vous qui plaidiez pour lui.

— Pourquoi donc? — fit Pierre troublé, d'un ton qu'il voulut rendre détaché.

— On m'avait dit... Au reste, je ne sais rien... Je croyais que votre père... que vous ne vous voyiez pas, enfin!

— Oh! dit froidement Pierre, mon père a pu se montrer envers moi tel qu'il a voulu; cela n'a rien à voir avec ses titres à passer divisionnaire. — Au reste, — reprit-il avec une sorte de douloureuse amertume, — les motifs qui nous séparaient n'existent plus...

— Vraiment? fit d'Assas.

Aussitôt il remarqua que Jorieu était en deuil;

et, frappé de son air et de sa physionomie :

— Ah! pardon, fit-il vivement; est-ce que...? Pierre dit simplement :

— Ma maîtresse vient de mourir.

D'Assas lui prit vivement la main, la lui serra, d'un air ému :

— Pardon d'avoir ravivé... — Il vous reste un enfant? — reprit-il après un moment de silence.

— Oui, mon général.

Nouveau silence. D'Assas jeta un regard à la pendule.

— Le ministre doit être arrivé; attendez. Il alla au téléphone.

— Le ministre est là, dit-il ; venez.

Et, se ravisant :

— N'oublions pasf...

Il prit l'article, et se tournant vers Pierre, au moment d'ouvrir la porte :

— Vous ne m'en voulez pas?... Nous allons arranger ça pour votre père, s'il en est encore temps, le caser à Lille, par exemple; car, pour Paris...

— Je désire, dit Pierre, quoi qu'il soit décide, que mon intervention reste ignorée. Vous en aurez tout le mérite auprès de mon père. Je vous prie, qu'il ne sache jamais que je me suis mêlé de ses affaires.

— Entendu! fitd'Assas surpris.

Et, comme une sonnerie retentissait, il alla vivement écouter, puis cria dans l'appareil :

— A l'instant! — Vous voyez, on nous réclame. Passez devant 1 — fit-il eu s'effaçant devant la porte.

Mais Pierre s'arrêta; et, de son pas vif, d'Assas passa et se dirigea, par un couloir réservé, vers le cabinet du ministre.

Quand Pierre se retrouva dans la rue, il ne pouvait s'empêcher de sourire, détendu; le ministre s'était montré charmant, au point de promettre immédiatement la nomination du général Jorieu, comme divisionnaire, à Paris. Cela le servait, ce qu'il ne dit point, le tirait d'embarras entre deux compétiteurs également recommandés. Et Pierre, songeant combien ce poste était convoité, disputé, aux influences qui jusqu'au dernier moment avaient assailli le ministre, éprouvait, si modeste qu'il fût, quelque orgueil, en songeant que venus les derniers, d'Assas et lui avaient emporté l'afTaire en quelques paroles, avec une facilité qui avait semblé étonner le général lui-môme, n'osant proposer qu'une nomination à Lille.

Et Pierre admirait naïvement cette grande puissance de la presse, qui fait et défait les ministères, les soutient, comme elle soutient ou

laisse tomber les livres, les pièces de théâtre, les drames judiciaires, tout ce qui passionne l'opinion. Un moment, il se sentit fier d'avoir quelque pouvoir. Mais ce ne fut qu'un instant. Il pensa : « Je n'en vaux pas mieux pour cela, w Puis, se rappelant qu'il ne soutenait le ministère qu'autant qu'il était en conformité d'idées avec lui, il n'eut ni orgueil ni fausse honte, et, acceptant les faits, ne pensa plus qu'à la forte et bonne surprise qu'aurait le général Jorieu en se voyant promu à Paris. Il se demanda quel accueil lui ferait son père. En quels termes se verraient-ils, vivraient-ils désormais?

Alors, la visite de sa mère prit à ses yeux un aspect nouveau : « C'est le pardon, c'est la réconciliation, pensa-t-il, l'absolution du passé, l'acceptation du présent. » Les sentiments troubles que lui avait laissés cette entrevue s'effacèrent dans son esprit. Il jugea qu'il devait s'estimer heureux, puisque les siens lui revenaient. Ils lui revenaient, il est vrai, parce que Claire était morte : et c'était payer d'un triste prix leur réconciliation; mais que faire à la vie? Comment la changer et les changer?

L'envie lui vint d'aller déjeuner chez Henri, qui demeurait au Luxembourg, et de lui raconter tout ce qui s'était passé.

Il monta et sonna, surpris d'entendre de gais et frais éclats de rire, car il ne connaissait pas de

maîtresse à son cousin, qui évitait les femmes et craignait l'amour.

Les rires avaient brusquement cessé. Il n'eut pas le temps de réfléchir plus longtemps; la porte s'ouvrait, Henri poussa un cri joyeux.

— Tu déjeunes, viens donc !

— Qui donc est là?

— Les cousinettes Bernel ; voilà un siècle qu'elles me promettent de venir déjeuner, entre vite I

Alors Pierre vit les jolies frimousses de Rose et de Denizelte sortir de derrière un paravent. Elles étaient maquillées de poudre de riz, avec leurs grands yeux bleuis de Idiol, Denizette blonde, Rose « auburn », et elles montraient toutes leurs dents, de plaisir, portant chacune un petit bouquet de roses-thé au corsage.

Il ne les avait presque pas revues depuis [\ nterrement ; elles lui parurent embellies, p.'us fraîclies encore, avec quelque chose de vif, d'épanoui, de déluré, qui sentait Paris et le Conservatoire.

— Comment, c'est vous, mon cousin ! dit Denizette.

— Vous nous avez fait une peur, dit Rose; j'ai cru que c'était papa qui venait nous surprendre.

Et elles éclatèrent d'un joli rire; mais, par réflexion, devant Pierre en deuil et se rappelant le jour de l'enterrement, elles se lurent.

— A table ! dit Henri.

— Olil vous savez, notre perruche est très malade, — dit Rose avec une moue apitoyée.

— Oui, c'est notre caniche qui l'a mordue, dit Denizette.

— Et Papa s'est fâché...

• — Et il a battu Tomy...

— Et Tomy s'est sauvé...

— Et en se sauvant, il a mordu un monsieur qui descendait l'escalier...

— Et le monsieur a fait une scène à papa!

— Et ils ont failli aller chez le commissaire! Et après ce vif caquetage. Rose et Denizette

partirent d'un nouvel éclat de rire.

Alors Pierre qui souriait, se sentit très malheureux. Il lui sembla que sa place n'était point là, à ce déjeuner d'enfants, que leur verve gamine n'était pas à l'unisson de ses pensées; il se sentit déplacé et voulut partir. Mais tous le retinrent.

— Oh! mon cousin... disait gentiment Rose.

— Mon cher cousin... répétait Denizette.

Et elles se pressaient contre lui, ingénument chattes, ingénument femmes, avec la sincérité de leur gai bon cœur, les jolies intonations un peu fausses que le Conservatoire leur enseignait, leur grâce de futures cabotines où perçait cependant une primesautière élégance.

— Nous allons croire que vous ne nous aimez pas, dit l'une.

— Ou que vous nous désapprouvez cVètre venues déjeuner en cachette chez ce mauvais sujet, — dit l'autre en montrant Henri.

— Moi, par exemple ! — fit Pierre avec un sourire bon enfant ; et il resta.

— A table 1 — répéta Henri, en donnant son bras à Rose, tandis que Pierre, de l'air condescendant d'une grande personne qui s'amuse, offrait le sien à Denizette.

11 ne pouvait, lui qui aimait peu sa famille, se défendre du charme que lui inspiraient ces deux jolies filles; bien loin, comme le cousin Herluison ou la tante Maurer, de leur jeter la pierre, parce qu'elles se destinaient au théâtre, Rose au chant, Denizette à la comédie. Sans doute, il s'attristait un peu à l'idée qu'elles n'éviteraient pas la prostitution des actrices. Mais qu'y faire? Sans fortune, incapables de travail sérieux, sans dot pour se marier, fallait-il les blâmer de chercher leur voie sur les planches, à leurs risques et périls? Et cependant, cela lui causait une peine, non tant parce qu'elles étaient ses parentes que parce qu'il les voyait jeunes, jolies, croyant à leur talent, au succès, à des engagements d'or dans les théâtres, et que la vie leur préparait de cruels déboires et de vilains dégoûts. Sans doute, à force de talent!...

« Mais quand même, pensait-il, talent ou non, il faudra toujours se prostituer. »

Cette idée lui était pénible, il l'écarta. Le déjeuner fut très gai ; on rentra prendre le café dans le cabinet d'Henri.

— Non, non ! — s'écria Denizette avec terreur, en voyant Henri feindre des passes magnétiques sur elle.

— Tu sais qu'elle est un excellent sujet, dit Henri, qu'elle s'endort à volonté.

— Oh! oui, dit Rose, même l'autre jour un monsieur que nous connaissons l'a magnétisée, et puis après l'avoir endormie, il n'a pas pu la réveiller, et elle est restée six heures dans cet état, et il a fallu aller chercher deux médecins.

— Mais moi, dit Henri, je vous ai toujours bien réveillée ?

— Non, non, disait Denizette, cela m'énerve trop.

Et ses yeux, sous le regard d'Henri, clignaient, comme éblouis ; une expression inconsciente venait déjà sur sa figure.

— Finis donc, dit Pierre.

Mécontent, il fronçait légèrement le sourcil, jugeant ces jeux dangereux. Rose, appuyée contre lui, restait les yeux fixés sur sa sœur, immobile d'attention.

Mais, subit, un carillon de pendule tinta vivement dans la chambre, rompant le charme commencé. Rose s'écria :

— Vite, Denizette 1 Vile, à quoi penses-tu?

Il est l'heure. Nous allons manquer le cours. Alors ce fut un rhabillage empressé, les chapeaux enfoncés en hâte, les voilettes abaissées sur le nez, les petits rouleaux de chant et de rôles ramassés au galop, puis : « Adieu! » puis : « Au revoir! » et des : « Non, restez! »

— Nous ne voulons pas de vous !

— Vous nous compromettriez !

— Adieu, mauvais sujet! — à Henri.

— Adieu, mon cousin ! — à Pierre.

Et des rires, et des cris d'oiseau, Rose poussant Denizette, Denizette poussant Rose, puis une descente folle dans l'escalier, quelque chose de drôle et de charmant, et des : « Adieu! » jetés en l'air, avec des fusées de petits rires.

— Tu as tort d'hypnotiser Denizette, dit Pierre.

Ils se rendaient ensemble chez la tante Maurer. Henri murmurait :

— Oui, je sais, j'ai tort : c'est l'attrait du mystérieux qui me fascine ; cela m'énerve, me détraque, c'est plus fort que moi. Tu sais que je suis un malade ! — fit-il avec un sourire amer.

C'était la première fois qu'il sortait de sa réserve. La douleur solitaire de Pierre l'avait jusqu'alors condamné au mutisme, à un morose repliement sur lui-même, à un complet isolement de souffrance.

— Oui, répéta- t-il avec une sorte de plaisir cruel : — je suis un malade !

— Tais-toi donc ! dit Pierre, soudain assombri.

Il s'effrayait de Tavenir ; Henri devina sa pensée ; ses yeux bleus prirent une expression étrange.

— Tu me trouves bizarre? Oh! je le sais, quoique ce soit un sujet dont nous ne parlons

jamais ; il nous fait peur. Je sais bien ce que tu penses. Tu me crois toqué, n'est-ce pas ?

Il reprit, sans le laisser parler, d'une voix cFenfant peureux :

— Ce sont des obsessions que j'ai parfois!... des pensées... morbides.

Et il eut un geste vague, désemparé:

— Pas d'émotions, dit le médecin. Il en parle à son aise. Et son bromure 1 Est-ce que tu crois à tous ces poisons, toi ? Encore une invention toute moderne, le poison. Aujourd'hui, pour un rien, on emploie le chloral, la morphine, l'antipyrine, des substances dont les propriétés sont inconnues : c'est effrayant. Au moins, autrefois, la médecine était simple : des herbes, des tisanes, on purgeait et saignait. Aujourd'hui l'on empoisonne.

— On a presque supprimé la douleur, — allégua Pierre, pour faire diversion et songeant aux bienfaits de la morphine pour Claire, endormie, bercée, grisée dans la mort.

— Oui, dans les cas désespérés, dit Henri, mais pour les vivants, les demi-malades, crois-tu que le remède ne soit pas pire que le mal. Le bromure ! Si tu crois qu'il m'empèclie d'entendre des voix?...

— Des voix! — dit Pierre en scrutant attentivement le visage d'Henri. — Ce n'est pas vrai, tu n'entends pas de voix 1

LA FORCE DES CHOSES ^So

- Non, non, — dit Henri avec le même grimaçant sourire, - je sais bien, ce sont des hallucinations de l'ouïe; c'est comme cela qu on commence, - fit-il d'une voix singulière. — Le soir, j'entends des cloches, un son de cloches lointaines, comme entendu à travers la mer, en bal eau. Puis ce sont des voix, des voix qui soufflent tout bas, qui chuchotent. Je ne sais pas ce .qu'elles disent. J'ai trop peur. Mon cœur bat si fort que je ne dislingue pas. Mais il y a une voix de femme, c'est certain, et cette voix — dit Henri avec un frisson — ne ressemble cà aitcune voix humaine !

Pierre, de plus en plus sombre, marchait ; Henri parlait d'un ton doux, convaincu. Autour d'eux, la vie s'agitait, les voitures roulaient; des pio-eons, comme ils passaient sur le quai, s'envo- Icrent du trottoir vers les jardins. Et^ Pierre se disait avec angoisse : « La voilà, c'est Elle ; pauvre Henri, y échappera-t-il ? » Et il avait peur, véritablement peur : il lui semblait que quelque chose de malsain, d'invisible, s'émanait de partout, flottait dans l'air.

0h ! — dit Henri avec une expression sournoise, — à d'autres que toi je ne dirais pas cela, pas au médecin surtout, ah ! ah !

Son rire fit mal à entendre.

Sais-tu — il baissa la voix — je n'ose plus aller là-bas — (il désignait ainsi la maison do

i36 LA FORCE DES CHOSES

santé OÙ Ton gardait sa mère), — non, je n'ose plus y aller : tout m'y semble étrange, le regard du docteur, l'attitude des gardiens; j'ai toujours peur qu'on ne me laisse pas sortir. — Sérieusement ! — fit-il en voyant un sourire sur les Ibvres de Pierre. — Tu crois peut-être que j'exagère?... — Et il parut légèrement froissé.

— Je ne crois rien, — dit brusquement Pierre en s'arrêtant, et il Jui planta son regard, affectueux et ferme, dans les yeux : — sinon que tu penses à des sottises, et cela me fait de la peine.

Henri soupira, car la parole de Pierre avait un effet puissant sur lui.

— Oui, je crois bien que tu as raison, j'ai eu tort de ne pas aller te voir, ces deux derniers jours. Quand je ne te vois pas, je me sens plus faible : je ne m'appartiens plus. Ma pensée va, va. Le grand malheur, vois-tu, c'est que je suis un affreux, un abominable égoïste : dans ces moments-là, je ne pense qu'à moi, je ne m'intéresse qu'à moi, je m'écoute, je me parle ; il me semble que mon moi déborde, que je suis le centre des choses ; mon cerveau travaille, et je suis forcé d'assister, de prendre part à toutes* ses élucubrations ; je vis un perpétuel cauchemar.

— Parce que tu ne veux pas prendre sur toi. Il faut vouloir 1

Henri eut un geste triste de petit garçon : — Il faut pouvoir vouloir !

Il quitta Pierre, plus calme, devant la porte de la tante Maurer.

« Faut-il préparer ma mère à la bonne nouvelle pour mon père ? je puis l'avoir apprise au ministère, — se demandait Pierre ; — non, elle le saura par rO/7iC2eZ; sa joie en sera plus vive. »

Et il monta. Un domestique en habit noir l'escortait ; il le confia à un autre domestique en bas de soie et culotte, qui, après une enfilade de salons, l'annonça.

Pierre reconnut, dans la demi-obscurité d'une pièce, sa tante, sa mère et sa sœur.

Madame Maurer, une grande et sèche personne, l'air mourant, l'œil dédaigneux vous toisant à travers un face-à-main d'ccaille, lui tendit la main comme à un étranger.

— On ne vous voit plus ! Il faut que votre mère et votre sœur descendent ici pour que vous y veniez.

Pierre s'excusant baisa la main de sa mère et

embrassa sa sœur ; il éprouvait un sentiment déplaisant à les voir en cet ameublement de millionnaire, oli il ne les sentait pas à leur place.

Pendant la conversation, qui fut générale et roula sur des lieux communs, il observa attentivement sa sœur : elle lui plut. Il l'avait quittée encore enfant, il la retrouvait jeune fille. Il s'aperçut qu'Annette l'observait curieusement, à la dérobée, avec des yeux sympathiques. Mais il la jugea bien chétive et pâle ; et cela lui fit peine. La façon dont elle se tenait, raido comme une vierge des primitifs, son air fermé, l'intéressèrent. — « Que pouvait-il y avoir derrière ce petit front mystérieux ? »

On annonça Herluison. Madame Maurer avait défendu sa porte ; mais il était de la famille. Ayant appris que ses parentes étaient à Paris, il venait les accabler de compliments et les prier à dîner. Mais madame Jorieu remercia.

Herluison parla fort du général ; il s'offrit même à faire des démarches en sa faveur. Il connaissait le ministre de la guerre, avait dîné avec lui, et il prenait un air important en étalant ses belles relations.

Pierre, gêné par ce verbiage, se leva. Il se rappelait qu'Herluison avait un vieil oncle pauvre, pour lequel il s'entremettait le moins possible, et dont il disait du mal afin de se dispenser de l'aider. Il parlait maintenant de leur famille, dé-

plorait la vocation théâtrale des petites Bernel, si légères, si coquettes, si mal élevées.

Pierre, agacé, sortit, après avoir pris congé de sa mère et de sa sœur, qui repartaient le lendemain.

VIIÏ

Après l'excitation ae ces journées, il subit une réaction de tristesse. Sa mère et sa sœur en allées, la solitude s'accrut en lui. Il fut effrayé de reconnaître à quel point des êtres intimes, de sa ciiair et de son sang, lui étaient restés étrangers.

Un besoin de confiance et d'expansion l'étouffait. Mais qui l'aimait donc? Seule, Claire avait fait partie de lui, tirée, comme l'Eve biblique, de sa chair et de son cœur. A présent, à qui se confier? Il était seul. Henri, qui lui était cher, lui semblait si lointain, égaré en des rêveries troubles et inquiétantes; puis il hésitait à lui parler de lui-même, certaines pudeurs subsistant malgré tout entre eux, à fond d'âme, la honte de se confesser, de livrer sa faiblesse. Une femme seule eût pu avoir sur Pierre une action bienfaisante. Mais laquelle?

Il n'en était plus pour lui. En voir même, dans

la rue, surtout jeunes et jolies, lui causait une souffrance. Madame de Roynis, seule?... Affligée de peines semblables, sérieuse et sûre, serait -elle une amie qui le comprendrait? Trouverait-il un peu de sympatliie en elle et de pitié?

Il hésita deux jours, par fierté souffrante, ne voulant mendier l'affection de personne; puis, souffrant trop de l'influence du milieu, en ce froid pavillon vide oii tout le passé l'obsédait, il sortit.

A mesure qu'il se rapprochait de l'hôtel d'Hérard, l'oppression de son cœur diminuait. A la crise de sécheresse qu'il venait de traverser, succédait une sympathie tiède et vivante; de concentré, de resserré sur lui-même qu'il était, il se détendait, en un besoin d'expansion et d'agrandissement d'âme, un désir d'aimer.

— Madame est dans la serre, — dit la femme de chambre. Et à son petit signe de tète amical, il se sentit à l'aise, dès le vestibule bien connu, passa par un couloir et une porte dans le petit jardin d'hiver, froid et mort sous un soleil blanc.

Il alla à la porte de la serre ; derrière la buée des vitres, une fine ombre passait : madame de Reynis. Il la surprit, en robe de maison, le bras levé, un petit arrosoir à sa main gantée de suède, donnant do l'eau à un pot où se tordait une plante bizarre.

Elle se tourna brusquement en l'entendant cl rouirit.

— Entrez donc !

Elle lui tendit la main, puis s'avisant que son gant était mouillé, elle le retira en souriant, et lui offrit ensuite sa main fraîche et nue.

— Je ne veux pas vous déranger, dit-il.

— J'avais fini.

Ils échangèrent alors des paroles banales, mais amies. Pierre ressentait un grand charme, dans cette maison de verre, au milieu des plantes rares étagées le long des traverses en escalier; çà et là une fleur, en étoile ou en fer de lance, jetait un éclair jaune ou pourpre au milieu de ce vert de serre, un peu sombre et terne. Madame de Reynis, sur sa demande, lui disait le nom des fleurs, leur provenance, et elle lui apparaissait mélancolique comme ces plantes, avec quelque chose d'étiolé et de discrètement triste comme elles. Dans l'atmosphère chaude, qu'un poêle entretenait, au milieu des senteurs sourdes mêlées, elle lui sembla singulièrement difî"érente de la jeune fille qu'il avait connue autrefois. Et même, était-ce le faux jour? il la trouvait moins jeune; sa peau mate avait perdu, s'imagina-t-il, son fin duvet d'adolescence. Le pli triste de ses lèvres s'accentuait. Et cela lui plaisait, qu'elle ne fût point éclatante de jeunesse et de vie, qu'elle eût un charme éteint de deuil voilé.

Il ne reconnaissait plus d'elle que son regard, étonnamment grave.

Bientôt dans le silence, qui retombait malgré leurs efforts, il se sentit gêné, inquiet, presque déconcerté, craignit d'être importun.

Mais le sérieux de madame de Reynis tenait à d'autres causes : à ce que Pierre, qu'elle n'avait pas oublié dans son lointain exil, lui semblait tout autre, à elle aussi, si profondément sérieux, si attristé. Avait-il donc traversé un grand chagrin, lui aussi? Elle voulait le savoir et le demanderait à son oncle, n'osant questionner Pierre lui-même. Seul, de tous ceux qu'elle avait revus depuis son retour à Paris, il lui avait fait impression. Elle souhaitait qu'un peu de leur libro sympathie d'autrefois revînt. Mais n'étant plus la jeune fille primesautière d alors, elle se sentait retenue par une pudeur, devenue femme à présent, et veuve. Cependant, elle eût voulu être l'amie de Pierre, sans pruderie, sans hypocrisie, franchement, honnêtement.

Mais elle sentait qu'elle ne pourrait le devenir qu'au prix d'une confiance réciproque, absolue. Cette confiance serait-elle possible ? Elle le saurait.

— Remontons chez moi, voulez-vous? dit-elle. Nous serons mieux pour causer.

Elle ajouta, pour lui donner toute sécurité :

— Je n'attends personne.

Ils se retrouvèrent dans le petit salon, où Pierre l'avait entrevue l'autre jour. Alors, dans ce

cadre de visite plus factice, ils se sentirent plus à l'aise, dans une intimité moins g-ênante qu'en bas, dans la serre. Et la conversation s'en ressentit aussitôt.

Ne pouvant parler de lui, il amena madame Reynis à parler d'elle. Peu à peu, lentement, ce fut par allusions, réserves, qu'elle toucha à son douloureux passé ; puis la confiance venant, elle s'exprima avec plus de détails, raconta sa vie, son mariage, la perte de son père et de son mari. En termes simples et d'une dignité parfaite, elle parla de ce dernier, de cet homme jeune et maladif, qu'elle avait si peu connu, vu mourir brutalement. En parlant de son père, elle s'attendrit, dut essuyer ses yeux pleins de larmes. Et Pierre s'étonnapresque devoir qu'elle souffrait plus de cette mort. Mais il se rappela qu'elle était toute récente, tandis que madame Reynis avait perdu son mari depuis deux ans. Elle parlait avec un calme triste, les yeux résignés, courageusement. Et il se sentait plein, par sympathie, d'une émotion amicale : la fermeté de la jeune femme lui inspirait l'estime et le respect. Elle jugeait la vie de haut, avec sérénité. Bien qu'elle ne se prononçât point sur l'avenir, Pierre comprit qu'elle ne devait point considérer sa vie comme finie. Et l'idée qu'elle pourrait peutêtre un jour se remarier lui fit brusquement do la peine. Pourquoi ?

Elle lui montra des photographies qu'elle avait rapportées de Saïgon : la maison qu'elle habitait, son jardin ; d'autres, qu'elle ne lui montra point, l'intriguaient. Elle les lui tendit tout à coup, comme par une marque d'amitié délicate : c'était un coin de cimetière, les tombes de son mari et de son père.

Il les contempla en silence et les lui rendit, très touché, reconnaissant de cette franchise spontanée, qui venait à lui. En même temps, il souffrait de n'y pouvoir répondre, maudissant les conventions qui ne lui permettaient pas de parler de sa maîtresse morte, comme d'une femme légitime, ni de son enfant, ni de sa vie passée. Et pourtant il se disait : « Qui sait, si nous devenons vraiment amis, tout cela sera peut-être simple et facile un jour? » Il l'espérait, sans savoir comment cela pourrait se faire.

Madame de Reynis dit :

— Je ne vous ai pas encore félicité de vos succès : ce prix à l'Académie, votre ouvrage couronné ! Je veux le lire.

Il eut un geste évasif.

— Vous travaillez toujours beaucoup ? demanda-t elle.

Il baissa la tète.

— Je... non, j'ai interrompu mes travaux — fit-il, songeant à la triste cause; et souriant avec effort, il ajouta : — Mais je vais m'y remettre 1

— Moi aussi, je veux reprendre nies lectures, ma musique, mes visites aux musées. Vous m'accompagnerez quelquefois, n'est-ce pas? Plus tard, je retournerai aux concerts, le dimanche.

Et comme si elle devinait sa pensée ou répondait seulement à la sienne propre, le regard lointain, elle murmura, tenant dans ses mains lapho ■ tographie du cimetière et des tombes :

— Oui, il faut se résigner... se remettre au travail !

Et la poignée de main qu'ils échangèrent en se séparant, fut comme un pacte d'amitié silencieuse.

Depuis ce jour, il se sentit moins malheureux. Revoir madame de Reynis lui fit du bien.

Ce n'était pas sans éprouver une gêne de leur réserve ; et le secret de sa vie, qu'il était forcé de garder, lui pesait sur le cœur. Mais il sortait, du moins, fortifié de ces entretiens auxquels Hérard prenait souvent part. Le courage lui revint, peu à peu.

Elle le questionnait souvent. Qu'écrivait-il en ce moment? Il ne put ni ne voulut lui mentir, se remit au travail. Ce ne fut pas sans peine; l'habitude ne se retrouvait point. Et le souvenir douloureux l'assaillait sans repos. Souvent, il s'arrêtait d'écrire, les yeux vagues ; l'encre de sa plume séchait, et il ne reprenait plus ensuite le cours de ses idées.

Quand il lisait surtout, l'obsession dangereuse s insinuait en lui ; son âme s'en allait du livre, tandis que ses yeux fixes machinalement

continuaient la lecture, et il se réveillait au bas d'une page qu'il avait lue sans la comprendre.

Puis, à force do volonté, il se remettait ù la tâche commencée, devinant bien qu'elle lui serait précieuse, bonne et providentielle un jour, quand il oublierait, à force de labeur, Claire et lui-même et le plus dur de ses peines : jour bien loin encore ! Comment oublier déjà ? Si près d'elle ?

Après de grands efforts pour se concentrer, se livrer à une besogne suivie, Pierre entreprit une œuvre de longue haleine, et pour la première fois, depuis trois mois, il retourna aux bibliothèques et aux archives.

Quand il rentra dans la salle de travail de la Bibliothèque nationale, ce fut avec un grand trouble. En la reconnaissant, vaste et profonde, avec sa nef bordée do ciiaque côté de larges tables claires, pareilles à des bancs massifs; avec son chœur où, le long d'une galerie en hémicycle, des clercs écrivaient, tandis que le bibliothécaire, au milieu, semblait, dans le silence, l'officiant recueilli d'une cathédrale, Pierre fut ému, au delà de ce qu'il eût pu prévoir. Non qu'il sentît la douleur du souvenir, le contraste de sa situation présente avec son bonheur passé, lorsqu'il venait travailler, alors, plein d'espérance et de courage! mais parce que cette douleur, au contraire, s'amortissait dans la sérénité,

la paix de l'immense salle, si vénérable avec son pourtour de grands livres et de dictionnaires, ses pupitres de consultation, et ses galeries supérieures longeant des murs de livres : — « Une église ! se répéta Pierre, frappé de sa première impression; oui, c'est bien cela! »

Le bibliothécaire, de loin, le reconnaissant, lui souriait, comme un ami. De tout son cœur, Pierre lui serra la main, en un élan affectueux, un besoin de confiance. Mais ensuite il ne trouva rien à dire, que de banal; car aucun lien, hors de la bibliothèque, ne les unissait; ils ne parlaient jamais que de livres, ne s'étant rien livré de leur vie.

Il demanda à consulter quelques ouvrages, reprit, à la troisième table à droite, sa place, resiée vide. Mais là, chose étrange, toute douceur disparut pour lui, comme si un peu de lui-même fût resté en ce lieu et dans cet air ; il se sentait distrait, inquiet, repris aux tristesses passées. Enfantillage, peut-être ; mais il préféra se déplacer, s'installer ailleurs. Là, il fut mieux, ou se l'imagina; comme si une place nouvelle devait répondre à des sensations nouvelles, lui permettre, sans oublier le passé, d'en sortir, de lutter désormais pour les jours présents et à venir.

Mais il ne travaillait point encore, regagné à celte première impression de calme et de repos,

de son entrée. Il regardait les rares travailleurs, des hommes, des femmes, courbés sur les tables dans un air de méditation presque religieuse, et il se sentit de nouveau dans l'Église. Les livres fixèrent sa pensée. Ils enseignaient tous les dogmes, croyances et philosophies humaines, l'iiistoire de tous les temps, la géographie de tous les lieux. Ils enseignaient toutes les sciences, ils contenaient tous les chefs-d'œuvre : et. dans un extraordinaire chaos, débrouillé cependant et étiqueté par séries, toutes les sagesses, toutes les folies, toutes les erreurs des hommes, depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours. C'était le Palais du vrai et du faux, du mal et du bien, du beau et du laid; le Temple du savoir, la Notre-Dame de toutes les Idées.

Et lentement, avec reconnaissance, l'esprit de Pierre s'éleva dans un attendrissement vers tous les morts, célèbres et obscurs, dont les œuvres, survivant à leur vie, éternisaient l'âme et la pensée. Tous les inventeurs, créateurs, explorateurs, savants, lettrés, génies, instructeurs et bienfaiteurs de l'humanité ignorante. Et dans sa rêverie, l'église se transforma, devint une nécropole, un lumineux cimetière d'âmes : tous ces livres, les restes immortels des hommes 1

Il en fut oppressé. Que venait-il chercher, chétif, en cette immensité de connaissances, en ce monde infini? Que savait-il, que saurait-il ja-

mais? Pas la cent-millionième partie peut-être de ce que la très vaste Bibliothèque contenait de richesses connues, de cachés trésors. Le nombre, la complexité des œuvres l'effraya : il se fit l'effet d'un ciron, n'ayant que quelques heures à vivre. Et une paresse d'épouvante lui soufflait : « A quoi bon t'évertuer, à quoi bon travailler? »

Mais en face de lui, une femme très pâle, aux yeux sans expression, restait plongée dans un livre, prenant des notes. Pierre regardait sa taille sans sexe, enserrée d'un grand manteau, son teint d'ivoire sans jeunesse. Et la devinant pauvre, il se sentit attristé, touché :

« Celle-là travaille pour vivre, se dit-il, pour manger. Eh bien, moi aussi, ne dois-je pas travailler pour vivre moralement, pour nourrir mon esprit!

» Qu'importe que je ne sois qu'un ciron, et que ma science ne serve de rien ? Il faut vivre, et travailler pour vivre, d'une vie intellectuelle, plus haute et plus noble que le reste ! »

La femme qu'il regardait, sentant peser sur elle ses yeux, leva les siens, gênée.

Pierre, confus, se détourna. De quel droit déranger cette inconnue, cette étrangère? Dans un élan altruiste, il eût voulu pouvoir la questionner, lui parler de ce qu'elle lisait, du travail qui l'intéressait. C'était impossible. Il resterait toujours étranger, inconnu, à cette créature hu-

LA FORCE DES CHOSES lo3

maine que séparait de lui comme un abîme.

Il sortit, fortifié par cette heure passée là. C'était comme un simulacre de travail, l'espoir de travailler mieux, le lendemain.

Il revint, et se forçant à la méditation, à l'effort, il détourna son esprit de lui-même et de sa tristesse. Il travailla, dans le doux et calmant silence; et il en éprouvait, au sortir, comme le soulagement d'une prière.

C'était dans la rue, devant la Bibliothèque.

Pierre regardait s'éloigner le lieutenant Morlet, lourd dans ses vêtements civils.

L'officier d'ordonnance, alors en congé, avec lequel il avait déjeuné, venait de lui apprendre l'imminente arrivée à Paris du général, nommé à l'Officiel depuis trois jours.

Pierre entra dans la Bibliothèque. Il ne put y travailler. Le visage de son père, qu'il n'avait pas revu depuis quatre ans, le hantait : il revit cette face dure, sévère, triste. Il crut entendre la voix maussade, retrouver cet œil sombre, ce sourcil froncé ; et une tendresse plus forte que tout allait de lui à l'absent.

— (I Mon père ! se répétait-il, comme si ce mot eut contenu un sens profond, mystérieux. Et le mot lui tintait redoutable aux oreilles, évoquant le mystère de la procréation, de l'être à qui Pierre devait la vie.

— « Mon père ! » répétait-il.

Un immense regret l'attendrissait : pourquoi ne s'étaient-ils pas compris, tolérés?

Il se vit père lui-même, évoqua son enfant. Un jour, plus tard, serait-il donc austère, impitoyable pour ce fils? — Non, certainement!

« Et je n'en aurai pas le droit, se dit-il. Yvon sera mon ami, et il sera libre, libre; non! je n'aurai aucun droit sur lui, dès qu'il sera homme ! »

Alors sa pensée, très naturellement, se reporta, comme vers un refuge, vers madame de Reynis; car elle partageait ses idées, tenait, comme lui, pour le plus grand respect des droits et de la liberté d'autrui.

Ak! pourquoi ne pouvait-il tout lui avouer, s'abandonner tout entier à elle : lui faire sa confession de douleur? Qu'elles étaient stupides, les conventions mondaines qui faussaient l'amitié, paralysaient la confiance!

Il sentit qu'il ne ferait rien aujourd'hui, se leva, et rendit ses livres.

« Allons retrouver Yvon, » se dit-il. Car il l'avait envoyé avec Albine porter une lettre chez Henri, invisible depuis quelques jours. Après quoi, l'enfant et la vieille devaient l'attendre au Luxembourg, sur la terrasse.

Il quitta la salle.

Un pas dans le corridor sonnait derrière lui, et.

sur le seuil, un bras se posa sur le sien : il se retourna et reconnut Hérard.

— Vous ! — Et ils se sourirent.

— Oui, j'avais un mot à dire à l'administrateur. Venez-vous saluer Laurence ? Elle est là. — Et baissant la voix :

— M'en voudrez-vous ? Ma nièce a voulu savoir pourquoi vous étiez si triste. Je n'ai pas pu, je n'ai pas cru devoir lui cacher votre malheur ni votre passé.

('. M'en voulez-vous ? reprit-il vivement. Vous savez que Laurence n'est pas une femme médiocre, qu'elle comprend tout, et qu'elle ne m'a pas interrogé par curiosité, mais parce qu'elle vous porte un grand intérêt?

Pierre ne répondit pas, inclina seulement la tète.

« Tant mieux, pensait-il, qu'elle le sache! Mais comprendra- t-elle, resterons-nous amis, au moins? Tout est là! »

Un coupé vide attendait devant la porte.

Presqu' aussitôt, madame de Reynis apparut, sortant d'un magasin de modes. En sa robe de deuil, elle paraissait grande, très mince. Sa démarche était élégante.

Elle reconnut Pierre, et lui tendit la main. Son sourire de surprise montra des dents fines, éclatantes.

— Tu vas au Sénat? — demanda Hérard.

Elle fit signe que oui, la main sur la portière du coupé.

— Est-ce votre chemin? — dit Hérard en s'adressant à Pierre ; — ma nièce vous déposerait en route.

Il hésita. Elle souriait, invitante.

— Je vais au Luxembourg-, — dit Pierre, songeant au plaisir de causer quelques instants avec elle, espérant et craignant en même temps une confidence sur son passé, qu'elle connaissait maintenant. Mais aussitôt, il se rappela son rendez-vous avec Albine et Yvon, et regretta d'avoir accepté.

— Parfait, répondit Hérard; montez alors. Moi je rentre à pied, il me faut ma promenade.

— Mais... dit Pierre.

Madame de Reynis, montant la première, se rangeait déjà dans le coin pour lui faire place. Il monta. Hérard referma la portière.

— Au revoir.

Et sur un signe qu'il fit, le cocher fouetta, et Pierre se sentit emporté. Tout cela fait si vite qu'il en restait étonné, content pourtant d'être seul, enfermé avec madame de Reynis. Et comme il s'excusait presque d'avoir accepté cette place, elle sourit de son beau sourire mélancohque oii perça une pointe de malice :

— Vous faites plaisir à mon oncle en lui rendant sa liberté. Il a horreur des voitures.

Elle ajouta :

— Vous êtes venu hier me voir ?

Il fit un signe d'assentiment.

— J'ai regretté. J'étais sortie.

Et aussitôt :

— Oui, et pour un triste motif. J'ai dû aller... Elle nomma une de ses amies, qui venait de

perdre son enfant, emporté par le croup. En ce moment même, elle allait voir, dans les attenances du Sénat, un vieil ami, un savant, qui devenait aveugle.

— Tout le monde souffre en ce moment ; — dit-elle — presque tous mes amis ont des chagrins.

Bien qu'elle ne l'eut pas compté, sans doute, parmi ceux qu'elle plaignait, Pierre sentit le charme et la bonté de cette plirase, comme si elle le concernait :

— Gomment va votre cousin? — demandât-elle tout-à-coup.

— Henri? Je ne l'ai pas vu depuis une semaine,

— Je l'ai vu, moi, dit-elle : et il m'a fait do la peine. Comme il est changé I

Pierre se rappela sa conversation avec Henri, l'autre jour, et hocha la tête.

Madame de Reynis le regardait :

• — Quand je suis partie de France, il n'était pas comme cela. Il venait souvent chez mon oncle. Il semblait de santé délicate... Est-ce que... Est-ce que vous ne croyez pas?...

Elle n'acheva pas ; son doigt avait fait l'esquisse d'un geste vers son front. Pierre, embarrassé, comprit.

— Henri !.. Mon Dieu, il y a dans sa famille une terrible hcrédité; sa mère, vous le savez... Mais jusqu'à présent...

— Est-ce qu'il vous parle de lui? demanda-telle.

— Rarement, cependant, il y a quelque temps, il a fait allusion...

— Ah! dit madame de Reynis. Il m'a parlé, à moi. Sans doute, comme femme, je lui inspire plus de confiance, ou peut-être a-t-il honte de vous dire cela, à vous, homme; mais le pauvre garçon m'a effrayée. Je le crois bien malade, et le pire est qu'il se rend compte de son état.

— Il s'en rend trop compte, dit Pierre. Henri est névrosé au suprême degré; en même temps, c'est un tremblant, un peureux de l'opinion des autres. Je crois bien qu'il a deux vies : l'une extérieure, où il s'efforce de ressembler à tout le monde, l'autre intérieure, où les pensées les plus singulières le hantent. Mais, j'en suis sûr, et j'en ai parlé à un grand médecin qui le connaît bien et qui a soigné la mère, jusqu'à présent, le mal d'Henri est encore imaginaire. Il n'est pas fou, pour dire le mot, il ne le sera, j'espère, jamais; mais Henri a la certitude qu'il le deviendra, il en a l'angoisse, il en a la terreur.

Et aussitôt il s'aperçut du ton posé de démonstration sur lequel il avait dit cela, s'accusa d'indifférence et de froideur. Il aimait Lien Henri, pourtant, mais le connaissant depuis si longtemps, il s'était presque habitué à le voir souffrir.

— Mais ce doit être affreux! dit-elle. S'il est hanté par cette idée, n'est-ce pas? c'est une monomanie comme une autre ; que faire pour la combattre?

Pierre hésita soudain, honteux. L'égoïsme de sa propre douleur l'avait donc bien absorbé? Pourquoi ce silence gardé depuis entre Henri et lui sur un sujet si douloureux. Était-ce le sentiment de son impuissance à le guérir? le respect de son secret, la pudeur de l'interroger? Que faire, d'ailleurs?

Il répondit :

— Par le raisonnement, peu ou rien. Seule, l'affection, une influence de femme?

— Comment vit-il?

— En oisif intelligent : autrefois, il aimait peindre; il ne fait plus rien à présent. Il lit seulement, suit les expositions, les théâtres.

Mais madame de Reynis répéta, comme s'il ne répondait pas à sa question :

— Comment vit-il ?

— Mais, seul ! fit Pierre embarrassé. Je ne lui connais aucune liaison qui...

LA FORCE DES CHOSES IGl

Elle le regardait, d'un œil si franc et si honnête, qu'il répéta, sans éprouver de gêne :

— Aucune. Je pense même qu'il vit beaucoup trop seul.

Elle comprit et se tut.

Lui pensait :

« Pourquoi n'aurait-elle pas quelque action sur Henri? «Sans doute, elle pourrait lui faire du bien 1 Elle semblait si sûre d'elle-même, si intelligente et si bonne!

Mais tout à coup, la vue de Saint-Sulpice, au débouché de la voiture, l'effraya. Car il se rappelait son petit Yvon l'attendant, sur la terrasse du Luxembourg. Et sans savoir pourquoi, il redouta une rencontre, improbable pourtant; car madame deReynisne traverserait sans doute pas le jardin; et quand même... D'ailleurs, qui l'empêchait de prendre congé, de descendre auparavant? Mais maintenant, sur une question de lui, elle se mettait à parler, s'étendait.

Il n'osait l'interrompre. Puis, tout à coup, en face du Luxembourg, il tira le cordon, s'excusa, saluant.

Madame de Reynis jeta un regard au jardin pâle de soleil, aux arbres tout givrés d'or vif.

— Ma visite est aux attenances du Sénat, ditelle, boulevard Saint-Michel. J'ai envie de traverser le jardin avec vous ; il fait si beau !

Déjà elle avait mis pied à terre, donnait des

instructions au cocher. Pierre dissimulait sa gêne, voyant se réaliser ce qu'il n'osait prévoir, ressentant la petite souffrance coutumière, l'idée de son îîls si proche d'eux et qu'il ne pouvait montrer. Peut-être madame de Reynis s'aperçut-elle d'une légère contrainte sur son visage, car elle-même parut embarrassée ; l'idée lui vint qu'elle gênait Pierre, qu'il attendait quelqu'un; il avait dit : — « Je vais au Luxembourg. »

Lui, pensait :

« Nous prendrons par le bas et la pièce d'eau; Yvon et sa bonne sont sur la terrasse. »

Et précisément au pied de l'escalier, madame de Reynis, pour lui rendre sa liberté, déclara :

— Je monte; j'entrerai chez mes amis par l'Orangerie.

C'était le laisser libre de prendre congé; en profiter lui parut petit et lâche. Après tout, quel mal faisait-il? Allait-il rougir de son fils?

— Je vous accompagne, dit-il.

Il pensait :

« Nous ne passerons pas devant eux, la terrasse est grande. »

Et en même temps il désirait cette rencontre, tout en la redoutant.

Justement, à dix pas, il aperçut Yvon, jouant à faire des pâtés de sable. Un premier mouvement de la vieille Albine, deux mots qu'elle dit, prévinrent l'enfant qui, levant les yeux, reconnut son

père et, sans réfléchir à la dame qui l'eût intimidé, courut, en dépit des rappels d'Albine, se jeter dans les jambes de Pierre.

A son trouble, sa rougeur, madame de Reynis avait déjà à moitié deviné.

— Le bel enfant! — dit-elle, avec un intérêt qui ne pouvait s'interpréter que comme une reconnaissance, une acceptation tacite de sa part, puisqu'elle savait tout.

Pierre le comprit ainsi; et, ému, la main dans les cheveux d'Yvon, qui levait les yeux vers la dame, il répondit simplement :

— Je vous présente mon fils.

Madame de Reynis baissa la tête, en signe d'assentiment; une douceur passa dans ses yeux gris; son visage intelligent exprimait une vive sympathie, semblait comprendre bien des choses.

— Comment l'appelcz-vous? — dit-elle en caressant le front de l'enfant.

— Yvon.

Elle parut doucement troublée. Et tous deux rougirent, tout à coup.

— Je vous laisse avec lui, — dit-elle après un silence qui n'eut rien de pénible, et qui cependant toucha Pierre.

Après un signe de tête, elle s'éloigna, disant:

— A demain, n'est-ce pas?

Elle rentra chez elle, profondément agitée.

Avant qu'elle apprît, par son oncle, le secret de Pierre, il lui était apparu comme un homme de cœur et de mérite, séduisant en toute simplicité, et dont elle aurait plaisir à faire un ami véritahle, elle qui détestait les relations banales, l'hypocrisie élégante des rapports mondains. Du moment oii Hérard lui eut confié ce passe d'homme, elle s'intéressa plus vivement à lui, avec une curiosité involontaire d'entrer encore plus dans sa vie, le désir de le connaître mieux. Aussi la rencontre du petit enfant lui remua-t-elle le cœur.

Cette vie anormale, pendant des années, avec une maîtresse, l'étonnait, comme la révélation d'un monde nouveau. D'instinct, elle éprouva des préventions bourgeoises, un malaise; mais son esprit d'indépendance et d'intelhgence prit assez vite le dessus. « Sans doute, pensait-elle,

cette union illégitime fut forcée, inévitable. » Et apprenant que la femme aimée par Pierre avait été cligne de lui, sachant que pour elle il avait quitté les siens, et qu'en retour elle et lui s'étaient sacrifiés en ne se mariant point de force, contre le gré des Jorieu, elle en éprouvait pour Pierre une sympathie beaucoup plus vive, presque émue; et son imagination travaillait. Certes, il n'était point banal, cet homme qui, ayant brisé, à cause de son amour, sa carrière, s'était refait, à force de courage, une autre vie et une position indépendante et fière.

En réalité, elle pensait constamment à Pierre depuis qu'elle l'avait revu : elle croyait n'y voir qu'une preuve de bonne et franche amitié. Elle avait, en effet, besoin d'une tendresse sûre et virile, après ses douloureux chagrins, le vide que les deuils avaient ouvert dans son cœur.

Le lendemain, elle attendit, avec un trouble plus grand qu'elle ne l'eût prévu, sa visite. Elle voulait obtenir de lui un aveu complet, une confession d'ami : car, maintenant, elle était en droit d'y prétendre; et elle le jugerait sur cet entretien. Leur amitié, lui semblait-il, en serait renforcée, mise à l'aise, dégagée des réserves et des cachotteries. Une pitié, d'ailleurs, lui venait pour ce beau petit orphelin. Elle se réjouissait de le voir, de le gâter souvent; car, dans l'intérêt même de l'enfant, il importait que son

père ne le cachât plus, le montrât au grand jour.

Cependant l'heure approchait, et madame de Reynis se sentait troublée de plus en plus. Pourquoi donc? Qu'y avait-il là d'extraordinaire? Il ne s'agissait que d'amitié, après touL.

Elle pensait à la femme que Pierre avait aimée et perdue. Elle eut voulu la connaître. Elle éprouvait pour elle une sorte de bienveillance inquiète, jalouse un peu. Il lui tardait que Pierre vînt, en même temps elle redoutait cet entretien.

L'heure passait ; une légère souffrance battit à ses tempes. Est-ce qu'il n'allait pas venir? Mais pourquoi cette impatience de le voir? Qu'y avaitil donc de changé entre eux?

La pendule sonna.

Peut-être que sans le vouloir elle l'avait peiné, hier? Peut-être aurait-elle dû lui dire quelques mots, lui marquer mieux sa sympathie, faire allusion au deuil porté par lui et l'enfant, lui montrer qu'elle prenait part au malheur qui l'éprouvait si cruellement. « Mais a-t-il pu se méprendre à mon regard, à mon attitude? » se dit-elle.

Décidément il ne viendrait pas aujourd'hui. Elle se sentit nerveuse, agacée. Qui le relenait? Élait-il gêné, vis à vis d'elle? De quoi? La situation oij il se trouvait, bien que fâclieuse, n'avait rien de rare; elle était, pour lui particulièrement, toute à son honneur. — Alors?...

Un coup de sonnette lui vibra dans la poitrine. Ce n'était pas lui.

Debout, approchée de la glace, elle s'y contempla avec mélancolie, machinalement arrangea ses cheveux au-dessus des tempes.

« Comme j'ai maigri et pâli, je suis une vieille femme, à présent! »

Elle trouva que sa robe l'habillait mal, pressa du pouce son corset, passa la main à plat sur les plis de sa jupe, rajusta ses bracelets.

« Il ne viendra pas ! »

Un grand dépit grandissait en elle, un chagrin, presque l'envie de pleurer, elle si ferme, si raisonnable.

Tout à coup, sans qu'elle eut entendu sonner, la porte s'ouvrit, devant Pierre.

Il s'excusa immédiatement. Il venait de quitter Henri, ahté, malade.

Elle entendit à peine ses excuses; elle avait un peu rougi ; elle balbutia :

— Ah! le pauvre garçon! qu'est-ce que c'est?

Et sur l'assurance qu'il n'y avait rien de grave, pour l'instant, elle se sentit toute changée; maintenant que Pierre se tenait là, seul devant elle, elle redoutait cette confidence si désirée, elle ne lavait comment la provoquer, comment la retarder vjon plus, car ce double désir, contradictoire, la hantait.

Pierre s'était assis. Ce fut court et simple. Il

alla droit au but, et prenant la main de madame de Reynis, il dit :

— Comme vous avez été bonne, hier, et que je vous remercie !

Elle dégagea sa main doucement, et répondit :

— Je revois constamment les yeux de votre petit garçon. Il s'est jeté sur vous avec un élan si vif et si joli, il levait sur vous un regard si tendre et si parlant ; on sent qu'il vous aimel

Il répondit avec un soupir :

— Il n'a que moi à aimer,

— Vous avez souffert, je le sais, — et ce fut elle cette fois qui posa une seconde sa main sur celle de Pierre, très ému.

Cela suffit : leurs cœurs maintenant battaient à l'unisson. Ils pouvaient parler de ces choses. Madame de Reynis put et osa parler à Pierre de son fils; il lui parla de Claire. Et ce passé, encore tout douloureux, si récent, ne fut point tel dans sa bouche que madame de Reynis l'attendait. Ce ne fut point la confession développée, avec des faits, des détails, qu'elle s'était représentée; mais des demi-mots, des silences, des phrases de discrète tristesse, d'oij se levait pour elle la vision suggestive de ce passé, agrandi, ennobli encore par son imagination. Et ce qui plus que tout l'émut, ce fut moins le récit que le ton et l'émolion contenue de Pierre; elle en ressentit le contre-coup en plein cœur : elle le plaignit, elle souffrit avec lui,

elle subit, dans tout son charme aigu et pénétrant, le contact magnétique de la douleur. Et ses propres souvenirs s'avivant, ses propres peines lui semblant plus profondes, la poésie de la mort jetant un voile noir s.ir les êtres disparus qu'elle et lui regrettaient, elle se sentit envahie d'une profonde, d'une invincible affection pour Pierre, d'une immense pitié pour lui, pour son enfant, pour elle-même.

Et ne pouvant exprimer ce qu'elle éprouvait, elle se taisait, le regardant avec des yeux pleins de bonté.

Il était étrangement remué ; une reconnaissance infinie montait en lui; ses chagrins, ainsi revécus devant elle, lui parurent moins amers, tant elle l'écoutait avec douceur. Et incapable de proférer un mot, il se taisait aussi, la regardant.

Ce regard et ce silence furent plus éloquents que tout : leur amitié n'avait point besoin de paroles; elle palpitait, tiède et vivante, dans leurs cœurs. Et ce fut un long, doux, triste et délicieux moment.

Henri était alité. A la suite de son traitement de bromure, pris à trop hautes doses, son corps s'était couvert de furoncles. Il eut le délire plusieurs nuits. Il souffrait un martyre que la morphine soulageait à peine. Le médecin, cependant, considérait cette éruption comme salutaire. Pierre donna au malade Albine pour le soigner ; il passait chaque jour trois ou quatre heures à son chevet. Ils n'avaient plus reparlé de leur commune préoccupation; cependant, la peur du mal sourd les hantait, et lorsqu'IIenri fixait ses yeux d'un éclat fiévreux, pleins d'éloquence, sur Pierre, celui-ci détournait la tête.

Les humeurs sorties, Henri se sentit mieux. Son œil devint plus clair. Ses sommeils furent sans cauchemar. Avec l'appétit, un peu de gaieté lui revint. Pierre put se consacrer moins à lui, sortir un peu avec madame de Reynis.

Elle et lui allèrent, comme ils se l'étaient pro-

mis, aux concerts du dimanche. Ils sentaient profondément la musique ; il adorait Berlioz et Wagner ; sans nier leur valeur, elle préférait Haydn et Beethowen. Ils parlaient des livres parus, les lisaient, se communiquaient leurs impressions, souvent les mêmes, parlaient des pièces nouvelles, bien qu'ils n'y allassent point. Plusieurs fois, ils allèrent au Louvre, ou bien au musée du Luxembourg. De là, si près de la rue d'Henri, ils montaient quelquefois chez lui. Encore défiguré, il ne voulait point que madame de Reynis le vit. Il lui parlait de son lit, derrière un paravent. Sa chambre, en prévision de sa visite, était toujours pleine de fleurs. Ces visites lui faisaient grand bien.

Une fois rétabli, il vint souvent chez elle. Pierre l'y trouvait presque toujours, en arrivant. Elle était bonne et maternelle. Certaines fois, Henri les accompagnait; elle s^j prêtait avec plaisir, comme si la présence d'un tiers lui eût été agréable. Pierre en éprouva même un peu de jalousie. Il était un peu mortifié aussi de ce que son cousin ne venait presque plus villa Judicis, et préférait le salon de leur amie.

L'influence de la jeune femme décida Henri à se remettre à la peinture. Il avait un vif sentimont de la forme et des couleurs. Elle l'encouragea. Il reprit ses pinceaux et ses toiles en grand mystère. Quand Pierre venait, il ne voulait rien

lui montrer; il ne s'ouvrait qu'à madame de Reynis, en cachette.

L'amitié de Pierre et de celle-ci, cependant, grandissait de plus en plus ; ils pensaient et sentaient de même sur bien des choses, se témoignaient une confiance presque entière. Elle voulait qu'il lui amenât Yvon, et quand l'enfant était là, elle le choyait.

Au milieu de cette paix et de cette sécurité, Pierre reçut d'elle, un après-midi, le coup de foudre de cette lettre, qu'un commissionnaire apportait :

« Elle et son oncle prenaient le train le soir même, la sœur d'Hérard, sa tante à elle, madame Garnier, étant gravement malade. Cette tante habitait Nice, l'hiver. Si Pierre voulait leur dire adieu, qu'il passât immédiatement chez eux. ))

Tout d'abord, il ne comprit pas; puis il se souvint que madame de Reynis lui avait parlé de cette dame, vieille, maladive. Son état devait être fort grave pour qu'Hérard et madame de Reynis partissent sur-le-champ. Sa première pensée fut généreuse et de la plaindre. Un nouveau souci, de nouvelles fatigues pour son amie 1 La pauvre femme, cependant, avait été assez éprouvée.

Son second mouvement fut égoïste; il se vi séparé d'elle au moment même oii ils éprouvaient

le plus de sympathie, où une bonne et fraternelle communauté d'idées et de goûts s'établissait en eux, à l'heure où, virilement amis, ils goûtaient désormais un plaisir très pur, très honnête à se voir, à causer ensemble.

Le troisième sentiment fut de pitié tardive pour la vieille femme.

Mais il s'en excusa, songeant qu'il ne la connaissait pas, qu'elle lui était en somme indifférente : en elle, c'était madame de Reynis qu'il plaignait.

Et à l'idée qu'elle devait partir le soir même, il ressentait celte déroute profonde oiî nous jette l'imprévu, une grande peine de ne plus la voirdemain, ni après-demain, toute une longue semaine peut-être, ou plus encore; son cœur se serrait.

Cette sensation pénible s'accrut quand, sautant de voiture, il sonna à la porte de l'hôtel et pénétra dans le salon.

On le fit attendre un bon moment; il espéra alors qu'Elle ne partirait point. D'autres nouvelles peut-être étaient arrivées de Nice, pires ou meilleures, qui supprimeraient ou retarderaient le voyage ; mais elle parut, vêtue d'une robe do voyage. 11 fut troublé.

— Ainsi, vous partez ce soir?

— Ce soir.

— Les malheurs arrivent vite, dit-il d'une voix contrainte.

— Mon oncle aime tant sa sœur ! Ce serait un grand chagrin pour lui de la perdre...

— Est-elle si mal?...

— Oui, très mal...

Il y eut un silence.

— Sans doute, — dit-il d'une voix émue, — votre séjour se prolongera là-bas?

Elle ne répondit pas; un petit mouvement des sourcils et des lèvres indiqua son ignorance. Un nouveau silence dura.

— Je vous dérange^ dit Pierre, prêt à se retirer. Elle se rendit compte de sa secrète amertume.

— Restez I — dit-elle avec bonté, — nous ne dînons qu'à six heures.

Ils parlèrent d'une ou deux choses presque indifférentes, comme s'ils redoutaient la sincérité de leurs pensées. Puis :

— Écrivez-moi des nouvelles d'Henri, dit madame de Reynis, s'il y a lieu, et des vôtres, — souligna-t-elle.

— Répondrez-vous? demanda-t-il timidement. ■ — Je vous le promets.

— Je souffrede vous voir partir! — fit-il, et cet aveu lui jaillit, malgré lui, du cœur. Elle pardonna l'égoïsme humain de ce mot, et dit :

— Vous travaillerez !

Il baissa le front sans répondre, découragé.

— Si, vous travaillerez! — dit-elle en mettant

LA FORCE DES CHOSES ITo

un peu de coquetterie dans sa voix, — pour moi, en pensant à votre amie!

— Ail ! certes ! — murmura-t-il, touciié par l'accent qu'elle avait mis à ce mot ; et levant sur elle un regard anxieux et reconnaissant.

— Ainsi, j'emporte votre promesse, n'est-ce pas?

— Oui, dit-il tout bas, en s'inclinant devant elle. Et il lui semblait prendre un engagement

chaste, profond et décisif.

— Revenez bientôt, seulement! — ajouta-t-il d'un air suppliant de détresse.

Malgré sa peine, elle sourit, avec une grâce triste.

— Si vous saviez, dit-il, comme votre maison m'est douce; la mienne est si triste, au contraire, si vide : j'y vis si malheureux. Mais pardon! J'ai honte de vous parler de moi, quand vous êtes vous-même à plaindre, en ce moment.

Elle l'interrompit, affligée elle-même, mais se forçant à paraître grave et sereine. Et avec un sourire sérieux :

— J'entends mon oncle, il vient vous dire adieu.

Pierre, sentant qu'il n'allait plus rester seul avec elle, murmura :

— D'abord, adieu à vous.

Il lui baisa la main, courbé très bas, et sentit qu'elle appuyait cette main à ses lèvres :

— Amis! n'est-ce pas? — demanda-t-il ému, repris par l'efFroi de l'absence.

— Amis! — répondit-elle d'un ton consolant et doux.

Et comm-e Hérard allait entrer, se retirant, elle jeta à Pierre, sur un ton plus ferme qui le congédiait :

— Au revoir!

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